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UNE SEANCE DU DIRECTOIRE EXECUTIF

17 vendémiaire.

La salle ordinaire des séances du Directoire exécutif, à l'hôtel du Petit Luxembourg-. — Les cinq Directeurs, Gohier, président, Barras, Sieyès, Moulins et Roger-Ducos sont réunis autour d'une table oblongue recouverte d'un tapis vert et encombrée de livres, de papiers et de dossiers. A l'une des extrémités de la table, Lagarde, secrétaire général du Directoire, écrit et prend des notes ; à l'autre extrémité est assis Reinhardt, ministre des Relations Extérieures. Pendant toute cette scène, des secrétaires, des attachés, des huissiers entrent et sortent remettant, soit aux membres du Gouvernement, soit aux ministres présents, des plis cachetés.

Reinhardt, achevant la lecture de son rapport. — ... C'est dans ce but que je présente ce rapport au Pouvoir exécutif.

Mouvements divers.

Roger-Ducos. — Je demande la parole...

Gohier, président. — Le citoyen Roger-Ducos

a la parole...

Roger-Ducos. — Citoyens, vous venez d'entendre le remarquable rapport de notre ministre des Relations extérieures. J'ose dire, d'après mes renseignements, qu'il est encore au-dessous de la vérité... Le gouvernement français ne doit plus se flatter de voir réaliser les vues grandes et sublimes qui avaienl fait entreprendre l'expédition d'Egypte... Repoussé de la Syrie, privé de forces navales imposantes, renfermé en Egypte, où il sera attaqué par les Turcs, les Russes, les Arabes, les Anglais et peut -être les peuples de la Barbarie, privé de communications avec la mère-patrie, qui ne saurait lui envoyer des secours, ayant à combattre sans cesse le climat et les maladies, le général Bonaparte ne peut que succomber tôt ou tard sous tant d'ennemis qui, d'ailleurs, ont la faculté de réparer leurs pertes. Il serait donc diurne de la sagesse du Pouvoir exécutif d'user de tous les moyens possibles pour tirer d'Egypte le général et ses illustres compagnons et les ramener dans leur patrie, à laquelle ils peuvent encore être utiles dans les circonstances où elle se trouve. C'est pourquoi je déclare me rallier aux conclusions du rapport de notre ministre des Relations extérieures.

Gohier. — J'approuve pour ma part le langage de notre collègue... Je ferai même remarquer que vers l'an 462 avant l'ère vulgaire, les Athéniens

firent une pareille expédition contre les Perses dans la même contrée. Dans cet intervalle, la guerre du Péloponèse s'alluma ; la République ne put envoyer des secours à ses citoyens en Egypte et ils périrent presque tous.

Sieyès, légèrement ironique. — Je rends hommage à l'érudition du citoyen président... L'histoire est un perpétuel enseignement. Evitons, s'il est possible, un sort aussi déplorable à nos concito}"ens.

Moulins. — Si le Directoire exécutif veut tenter d'obtenir le retour de l'armée d'Egypte, il devra recourir à autrui, c'est-à-dire aux ennemis de la République.

Sieyès. — Je me permettrai de vous dire, mon cher collègue, que je ne comprends pas bien où vous voulez en venir... et je vous serai reconnaissant de vous expliquer...

Moulins. — Sans doute... Les Turcs et les Anglais sont les seuls qu'on doive juger disposés à se prêter aux vues du Directoire. Les uns et les autres ont intérêt de voir les Français évacuer l'Egypte, les Turcs pour délivrer leur territoire d'un ennemi, les Anglais parce que cette évacuation les rassurera sur leurs établissements dans l'Inde.

Reinhart. — C'est précisément pourquoi, citoyen Directeur, je crois devoir proposer au Directoire d'entrer en négociations sur l'objet dont il s'agit avec la Porte et les Anglais en même temps.

Gohier. — Citoyens, il ne me reste plus qu'à

vous consulter sur la suite à donner à la proposition du citoyen ministre. Quel est voire avis, Roger- Ducos ?

Roger-Ducos. — Il faut se hâter, par tous les moyens, de rappeler d'Egypte le général Bonaparte.

Gohier. — Et vous, citoyen Sieyès ?

Sieyès. — Je partage pleinement la manière de voir de l'honorable préopinant.

Gohier se tourne vers Barras, pour l'invitera parler.

Barras. — Vous voulez rappeler d'Egypte le général Bonaparte? A quoi bon?... N'avons-nous pas assez de généraux qui voudraient usurper l'autorité sans avoir besoin de leur adjoindre encore celui-là?... Le général Bonaparte est bien où il est, et notre plus grand intérêt politique est de l'y laisser.

Même jeu de Gohier pour Moulins.

Moulins. — Barras a cent fois raison... Nous n'avons que faire de Bonaparte... Et d'ailleurs, il n'est pas au bout de son entreprise... Il était parti pour conquérir l'Inde... Il n'est encore qu'à moitié chemin.

Sieyès. — Prenez garde, citoyens; la résolution que vous allez prendre est grosse de conséquences. L'histoire vous reprochera d'avoir abandonné l'armée d'Egypte.

Barras. — Encore un coup... nous ne saurions employer utilement l'épée de Bonaparte aujourd'hui que nos armes sont partout victorieuses... Brune ne

vient-il pas de rejeter les Anglais dans la mer du Nord, et, en Suisse, les victoires de Masséna ont obligé Souwarow à regagner la Russie où Paul Ier semble devoir se détacher delà coalition... Croyezmoi, mes chers collègues, l'ambition de Bonaparte nous serait un embarras, un danger même pour la République.

Gohier. — Barras dit vrai, citoyens, sauf cependant quand il parle de l'ambition du général qui ne me paraît pas absolument justifiée.

Roger-Ducos , à qui Sieyès vient de parler bas. — Je prendrai la liberté de faire remarquer au Directoire que Barras n'a pas toujours été de cet avis... Il n'y a pas six mois, en floréal, qu'il négociait secrètement le retour de Bonaparte par l'intermédiaire du citoyen Talleyrand et de l'amiral Bruix... Quelles étaient alors ses intentions? Pourquoi a-t-il changé de manière de voir ?

Barras. — Que voulez- vous insinuer par là, citoyen Roger-Ducos ?

Roger-Ducos. — Ce que tout le monde commence à dire tout haut... que vous n'avez plus besoin de l'épée de Bonaparte pour la réalisation de vos projets...

Barras. — Je n'ai d'autres projets que la grandeur et la prospérité de la République.

Roger-Ducos. — Et vous conspirez contre elle... Nierez-vous que vous soyez en ce moment en rapport constant avec un certain Borelly, représentant du

Prétendant, <|n<' vous rencontrez dans les salons du faubourg Saint-Germain... où il est de notoriété publique que vous fréquentez?... Nous ii(3 voulez pas le retour de Bonaparte... mais vous nous avez fait rappeler à Paris le général More au, dont la présence était pourtant nécessaire à l'année du Rhin...

Barras. — De pareilles insinuations ne sont dignes que de mon mépris... Mes actes en thermidor et en vendémiaire y répondent mieux que je ne pourrais le faire.

Roger-Dugos. — Dédaignerez-vous aussi de nous donner des renseignements au sujet de certains marchés passés avec les fournisseurs des armées?

Barras. — Encore des calomnies, qu'il me serait facile de réduire à néant.

Gohier. — Citoyens, nous nous écartons de la question; permettez-moi d'y revenir pour mettre aux voix les conclusions du rapport de notre ministre des Relations extérieures. Que ceux d'entre nous qui sont d'avis de les adopter lèvent la main. (Sieyès et Roger-Ducos exécutent le mouvement.) Bien!... Que ceux qui sont de l'avis contraire... (Les trois autres directeurs lèvent la main.) 11 n'y a pas lieu de donner suite pour le moment à la proposition.

Un huissier est entré et a parlé bas à Gohier.

Gohier. — Citoyens, notre ministre de la guerre demande à être introduit auprès de nous pour une communication urgente.

Assentiment général. Entre Dubois-Crancé, ministre de la guerre.

Dubois-Grange. — Salut et fraternité, citoyens Directeurs. Des nouvelles tellement importantes me sont parvenues que je n'ai pas hésité à venir moimême en faire part au Gouvernement.

Gohier. — Vous avez la parole, citoyen ministre.

Dubois-Crancé. — Apprenez que le général Bonaparte a remporté à Aboukir une grande victoire. Les Turcs sont complètement défaits !... Nous sommes désormais maîtres de l'Egypte.

Grand mouvement parmi les membres du Directoire.

Gohier. — Vous êtes bien certain de ce que vous avancez ?

Dubois-Crancé. — J'ai l'honneur de déposer sur le bureau du Directoire, en même temps que les dépêches, le rapport officiel du général en chef...

11 dépose sur la table, devant le Président, plusieurs plis décachetés .. Les Directeurs se sont levés et sont venus se ranger derrière le fauteuil de Gohier, et parcourent, par-dessus son épaule, les pages du rapport avec une certaine fébrilité.

Gohier. — Il n'y a pas à nier, citoyens... c'est une grande victoire...

Sieyès. — Ne conviendrait-il pas d'adresser un message aux Conseils... pour les informer?

Gohier. — Certainement... Il faut que cette grande nouvelle se répande... Nous demanderons en même temps aux Conseils de déclarer que l'armée

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d'Orient e\ son illustre chef oui bien mérité de la

pairie.

I î \ 1 1 1 ï \ s . — Il serait juste, il me semble, de faire décerner |>ar la même occasion pareil hommage aux armées de Batavie el d'Helvétie.

Gohier. — Votre observation esl lonl à l'ail légitime, citoyen Barras... (Au secrétaire.) Citoyen Lagarde, veuillez préparer le message aux Conseils... Ils doivent être en séance... Nous le leur adresserons aussitôt qu'il sera rédigé.

La séance esl interrompue. Les membres du Directoire sonl deboul cl causent, les uns avec le ministre de la guerre, les autres avec le ministre des Relations extérieures, pendant que Gohier surveille la rédaction du message.

Moulins, au ministre de la guerre. — J'espère qu'il ne sera plus maintenant question du retour de Bonaparte... Se rendre directement dans l'Inde est le seul parti qu'il puisse prendre dans la situation avantageuse où la victoire vient de placer ce général. Dubois-Crancé s*incline en souriant.

Sieyès. — S'il ne l'a pas déjà tenté, il faut croire qu'il trouve dans cette expédition des obstacles insurmontables...

Barrras, prenant h part Dubois-Crancé. — Dites-moi, mon cher ministre, vous ferez sans doute des promotions à l'occasion de cette grande victoire... Je me permets de vous rappeler mon protégé, le jeune chef d'escadron Maxime Le Planté... Il serait temps, il me semble, de le faire passer colonel.

62 BRUMAIHE

Dubois-Crance. — J'ai compris, citoyen Directeur; vous en remettrez vous-même le brevet à la belle citoyenne Adrienne cle Brillanne.

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