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LE DÉSERTEUR BONAPARTE

24 vendémiaire.

Chez Bonaparte. Un grand salon à l'hôtel de la rue delà Victoire, anciennement rue Chantereine. Un grand désordre y règne. Ça et là des objets divers sont jetés négligemment sur les meubles, indication à la fois d'un départ précipité et d'une arrivée. Des malles, des valises, des armes et différents objets de voyage. — Dans les pièces avoisinantes, on entend des conversations animées, faisant contraste avec le vide du salon, dont la porte s'ouvre au moment où la scène commence. Constant, valet de chambre d'Eugène de Beauharnais, introduit aussitôt deux visiteurs : le poète Arnault et le citoyen Lemercier, membres du conseil des Anciens. 11 est dix heures du matin.

Constant. — Entrez par ici, citoyens... Vous pourrez y attendre tout à votre aise le général, qui ne tardera sans doute pas à revenir... Arrivé ce matin à six heures, il n'a pris que le temps de secouer la poussière dont il était couvert et il a couru

au Directoire, où, accompagné du citoyen Monge, il désirait rendre visite au Président.

Lemercier. — Et dites-moi, mon brave, il n'y a pas longtemps que vous êtes au service de la citoyenne Bonaparte... Il me semble que c'est la première fois que je vous vois dans cette maison.

Constant. — Le citoyen ne se trompe pas... Je m'appelle Constant. Je ne suis ici que depuis Thermidor. J'ai eu l'honneur d'être placé auprès de la citoyenne par un riche négociant du Marais, son compatriote.

Lemercier, se laissant tomber dans un fauteuil. — Vraiment, mon cher Arnault, ce retour tient du prodige... Depuis deux jours, Paris n'est préoccupé que de cet événement. Les fonds publics n'avaient pas depuis longtemps connu une pareille faveur.

Arnault. — La France demandait un Sauveur... elle croit l'avoir trouvé... et sa joie ne connaît pas de bornes.

Lemercier. — Dites qu'on ne vit jamais un enthousiasme pareil... S'il faut en croire les rumeurs qui circulent, le voyage de Bonaparte, des côtes de Provence à Paris, n'a été qu'une promenade triomphale. Ce n'est pas un général victorieux qui revient, c'est un souverain bien-aimé qui rentre dans sa capitale.

Arnault. — La foule était telle, même sur les routes, que les voitures avaient peine à avancer... Partout, dans les villes, dans les villages, on allaita

sa rencontre e1 <>u l'accompagnait encore au delà des communes. Tous les endroits par Lesquels l<" général a passé, depuis Fréjus jusqu'à Paris, étaient illuminés le soir.

Lemercier. — J'étais avant-hier à la Comédie- Française, et vous ne pouvez vous imaginer la joie qu'a éprouvée toute la salle lorsque le comédien La Rochelle, sous l'habit de Sganarelle du Médecin malgré lui, est venu annoncer cette grande nouvelle. Des cris de : Vive la République ! Vive Bonaparte ! ont éclaté. — Tout le monde était dans l'ivresse. — Et quand je suis sorti du spectacle, j'ai trouvé toute la ville pavoisée et illuminée.

Arnault. — Ah! M. Pitt, quelle terrible nouvelle à joindre à celle de la défaite des Anglo- Russes en Hollande. Mieux eût valu pour vous la perte de trois autres batailles que l'arrivée foudroyante de Bonaparte.

Lemercier. — Bon !... pour les ennemis du dehors ï Je gagerais plutôt que ce sont les ennemis de l'intérieur que ce retour va jeter dans la consternation.

Arnault. — Puissiez-vous dire vrai.. . La situation ne peut durer plus longtemps telle qu'elle est... C'est l'anarchie gouvernementale... Il n'y a plus de direction, plus d'orientation... plus rien !

Constant, qui s'était tenu jusqu'ici a Vécart, se montrant. — Les citoyens n'ont plus besoin de mes services ?

Lemercier. — Ah ! pardon, citoyen Constant... nous vous oubliions... Eh ! dites-moi, votre maître n'a-t-il pas été surpris de ne rencontrer personne chez lui à son arrivée ?

Constant. — Le général a paru, en effet, éprouver une vive contrariété en apprenant que la citoyenne Bonaparte avait pris pour le rejoindre la route de Bourgogne, tandis qu'il arrivait par celle du Bourbonnais... puis je l'ai entendu murmurer entre ses dents que, toute réflexion faite, il valait mieux qu'il en fût ainsi. Il m'a prié, alors, de le suivre dans son appartement... Il est entré dans la chambre de sa femme... En apercevant sur un meuble la miniature de la citoyenne, il Ta prise et longtemps contemplée. Il paraissait fort irrité, et j'ai même vu le moment où il brisait le cadre entre ses doigts crispés. On eût dit qu'il ressentait une violente douleur... Tout à coup, ses yeux se sont radoucis. Il m'a semblé à ce moment qu'il pleurait... Il a approché le verre de ses lèvres et l'a embrassé...

Arnault. — Son beau-fds, Eugène de Beauharnais, n'est-il pas revenu avec lui ?

Constant. — Excusez-moi, citoyens, en apprenant que sa mère était partie, le jeune citoyen a d'abord voulu la rejoindre. — Mais sur l'observation que lui en a faite le général, qu'il valait mieux attendre son retour, il y a renoncé et lui a demandé la permission d'aller embrasser sa sœur chez la citoyenne Campan.

Arnault, bas. — L'affection de ces deux enfants détournera bien des colères de la tête de l'imprudente Joséphine.

Lemercier, après un geste iV assentiment. — Mais, il devait y avoir d'autres personnes...

Constant. — Le général n'était accompagné que que des citoyens Monge et Berthollet, ses collègues de l'Institut, et du général Berthier... Mais je sais qu'il compte retrouver ici ce matin plusieurs des officiers qu'il a ramenés d'Egypte et pour lesquels il a commandé à déjeuner.

Entrent successivement les généraux Lannes, Murât, Andréossy, Marmont, Berthier. Leur entrée est accompagnée de rumeurs que l'on distingue dans l'intérieur, el au dehors de cris des vivent les généraux! vive Bonaparte! qui indiquent un grand rassemblement, aux approches de l'hôtel.

Lemercier, s approchant d'une fenêtre. — Approchez donc, Arnault... et voyez, la rue est remplie de citoyens et de citoyennes.

Arnault. — Chacun veut être le premier à contempler le héros.

Murât, qui vient d'entrer, et allant droit à Arnault. — 0 jour trois fois heureux, comme on dit dans les tragédies, puisque la première main que je serre est celle d'un poète.

Arnault. — Je suis moi-même bien heureux de vous revoir, mon cher général... Il paraît que vous vous êtes couvert de gloire en Egypte.

Murât. — Grâce à Bonaparte qui nous a conduits à la victoire au pas de charge, comme, il y a deux ans, en Italie... Vive Dieu! mon cher poète, les Anglais et les Turcs nous ont taillé des croupières... Mais nous avons eu raison d'eux... Nous les avons battus, rossés... à Aboukir... Kléber achèvera la besogne. Nous lui avons laissé une belle partie... A propos, je vous rapporte de là-bas un superbe sujet de tragédie... car vous en faites toujours des tragédies... Ah!... ah!... Monsieur Fauteur, vous avez aussi remporté votre victoire avec Les Vénitiens, à ce qu'on nous a conté.

Arnault. — Général... vous me comblez!... Et comment se porte le général?... Il doit être bien changé.

Murât, gaîment. — Un peu noirci... peut-être... mais toujours bon enfant. . . quand on sait le prendre. . . Du reste vous allez le voir... nous l'attendons... Ah ! cependant, je vous préviens qu'il ne porte plus les cheveux longs que vous lui avez connus et qui lui donnaient un air de fille... Il les a coupés... Si vous voulez lui faire plaisir, vous lui parlerez du Coran. Il ne jure plus que par Mahomet... C'est son idole.

Marmont. — Attention; Murât... Voici le général.

Des cris ont éclaté au dehors, annonçant \o présence de Bonaparte. L'hôtel est tout en rumeurs. Les portes du salon sont ouvertes, laissant voir l'antichambre remplie de monde et principalement d'officiers de toutes armes

el de tous grades... La foule des visiteurs esl séparée en deux, formanl la haie. Bonaparte paraîl avec Gambaoérès. — Il salue à droite H à gauche, prenant 1rs mains qui se tendenl vers lui. — Il pénètre dans le salon el va s'adosser à la cheminée, tout en continuanl à causer avec le ministre de la justice, tandis <|iu- les autres personnes, qu'il a saluées d'un geste familier de la tête, sr tiennenl respectueusement à distance. Les polies du salon sonl demeurées ouvertes. Les visiteurs si- pressenl sur Le seuil sans oser entrer.

Bonaparte, à Cambacérès. — ... A quoi cela servirait-il?... Il n'y a rien à faire avec ces gens-là... Après avoir exécuté des prodiges, nous ne pourrions compter sur aucun appui. — Quand la maison croule, est-ce le moment de s'occuper du terrain qui l'environne?... Un changement ici est indispensable... Du reste nous en reparlerons... {A Lemercier, qui vient à lui.) Bonjour, mon cher Lemercier, enchanté de vous revoir. (A Arnnult.)... et vous aussi, mon cher poète, vous savez que j'ai lu Les Vénitiens en route. Tous mes compliments!

Lemercier. — C'est vous qu'il faut complimenter, général. La victoire qui vous accompagne toujours vous a, cette fois, devancé... Etes-vous satisfait de l'accueil qui vous a été fait au Directoire ?

Bonaparte. — Peuh!... Je n'ai vu ce matin que Gohier, et un certain général Moulins, dont le nom ne se rattache à aucune de nos victoires... et que j'ai été fort surpris de trouver là... Enfin, Gohier doit me faire connaître le jour où le Directoire sera en mesure de me recevoir. Monge vous contera tout cela.

Entrent Adrienne de Brillanne et la marquise de Késigny... Adrienne saute au cou de Bonaparte et l'embrasse.

Adrienne. — Ah !... général, je ne veux pas être la dernière à vous embrasser.

Bonaparte. — Et je vous le rends de grand cœur, ma chère Adrienne , pour moi et aussi pour un autre... que, vous du moins, vous n'avez pas oublié...

Adrienne. — Gomment se fait-il que Joséphine ne m'ait pas avertie de votre arrivée... Je serais partie avec elle pour aller au-devant de vous.

Bonaparte. — Toujours étourdie, Joséphine, ma pauvre amie ; nous ne la changerons pas...

On entend dans le vestibule des voix de femmes : « Mon frère !... Où est mon frère!... Je veux embrasser mon frère !... » Entrent les sœurs de Bonaparte : Élisa, Pauline et Caroline, les deux premières, accompagnées de leurs maris, le citoyen Bacciochi et le général Leclerc. Scène d'effusion affectueuse.

Bonaparte ; à Caroline. — Gomme te voilà

grandie... ma petite Marie Annonciade... (Attirant

Murât à lui et le présentant à sa jeune sœur.) Tu

sais que je te ramène un héros.

Dans le vestibule la foule s'écarte pour laisser passer Eugène de Beauharnais et sa sœur Hortense, qui se précipitent dans les bras du général.

Murât, s approchant de Caroline, très embarrassé. — Mademoiselle... citoyenne... permettez... Hortense. — Oh !... père... cher père !...

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Élisa, nu général Leclerc, avec intention. — Gomment!... Joséphine nVsi j>;is là !... Elle a bien choisi son moment pour courir les grands chemins...

Bonaparte, tenant Eugène et Hortense dans ses bras. — Mes chers (Milants, je suis heureux de vous avoir réunis.

Les sœurs de Napoléon manifestenl visiblement leur dépit... Entrent les citoyens Monge et Berthollet et Bourrienne, secrétaire <l<' Bonaparte.

Monge, à Bonaparte, qui est venu au-devant de lui. — Eh bien... mon cher général, êtes-vous content de mon ami Gohier... Je vous ai laissé avec lui ce matin...

Bonaparte. — Votre Gohier n'est qu'un maladroit... Croyez-vous qu'il n'a pas craint de me faire un reproche de n'avoir pas observé les lois sanitaires... et d'avoir débarqué au mépris de la quarantaine imposée.

Monge. — Un brave homme, mon cher général, mais un peu lourd... On doit lui avoir soufflé cela.

Bonaparte. — Cela... et bien d'autres choses encore... J'ai vu le moment où il me demandait des explications sur les motifs qui m'avaient fait quitter mon armée sans en avoir reçu l'ordre du gouvernement, comme si j'étais à la discrétion de ces fantoches de souverains.

Entre un officier de la garde du Directoire, qui remet un pli cacheté au général, après avoir salué militairement.

L'officier. — Mon général, le président du Directoire exécutif m'a chargé de vous remettre ce mes-

sage.

Bonaparte prend le papier qui lui est tendu, et, nerveusement, en brise le cachet. Tout le monde est anxieux autour de lui.

Bonaparte, après avoir lu. — Messieurs, le président Gohier me fait connaître que le Directoire recevra demain, en audience solennelle, le général Bonaparte... (Murmures de satisfaction dans Vassistance. A Bourrienne qui s'est approché.) Bourrienne, veuillez répondre que je me rendrai à la convocation du gouvernement... Le citoyen lieutenant me permettra de lui confier ma missive.

L'officier s'incline et va pour se retirer.

Bonaparte, le retenant. — Et dites-moi, lieutenant, est-on satisfait dans votre corps de troupe ?

L'officier. — Tous les hommes ont témoigné leur joie à la nouvelle de votre retour, mon général.

Bonaparte. — Je les verrai demain sous les armes... Dites à votre général, à mon vieil ami Jubé, que j'aurai également grand plaisir à lui serrer la main.

L'officier porte la main à sa coiffure et se retire... Dans l'antichambre, il se croise, au milieu de la foule, avec Fouché.

Lemercier, bas à Arnault. — Un peu sec... ce message du Directoire !

Constant, annonçant. — Le citoyen Fouché, ministre <lc la police.

Bonaparte, bas à Monge. — Fouché vient à moi... c'est hou signe. (A Ha ni au-devant de Fouché qui estentré dans le salon, au milieu de la curiosité qu'a excitée son arrivée.) Mon cher monsieur Fouché, je ne saurais trop vous exprimer ma satisfaction de vous trouver à la tête de la Police... Ce choix honore du moins le Directoire... Vous ne sauriez croire à quel point j'en suis ravi.

Fouché. — Vous me voyez prêt à vous servir, général. Le directeur Barras m'attendait ce matin. J'ai pensé qu'il m'excuserait d'avoir considéré comme un devoir de venir vous apporter mes hommages et mes félicitations.

Bonaparte, quelque peu embarrassé. — Barras!... je ne l'ai pas vu ce matin au Directoire... Il avait veillé très tard, m'a-t-il été assuré. Dites-lui, je vous en prie, mon cher Fouché, que je lui suis inviolablement attaché, et que, tant que je vivrai, je m'opposerai aux attaques dont je sais qu'il est l'objet et le défendrai contre elles.

Fouché. — De telles paroles me seront agréables à lui rapporter.

Les cris de Vive le général Bonaparte !... Bonaparte I... Bonaparte!... mille fois répétés, éclatent sous les fenêtres de l'hôtel.

LEMERCiER,s'app?*oc/ia?i£ du général. — Général, vous entendez l'expression de l'enthousiasme popu-

laire... Vous ne pouvez vous y soustraire. Donnez à

ces braves gens la joie de contempler les traits de

leur idole.

On a ouvert une fenêtre... Les acclamations pénètrent plus distinctement dans le salon... Bonaparte paraît très contrarié... Il réfléchit un instant; — puis, résolument, s'avance vers la fenêtre. — A sa vue, les acclamations redoublent d'intensité, mêlées à d'autres cris: Silence! Taisez-vous!... Le général va parler .. Vive le général!.:. Puis le silence se fait.

Bonaparte, s' adressant de la fenêtre a la foule. — Citoyens, ma joie est grande de me retrouver au milieu de vous... Nos armes ont semé la terreur et l'épouvante dans les rangs ennemis... La coalition cherche ses phalanges barbares et ne les trouve plus. Elle nous préparait des fers, nous lui donnerons des lois. Nous la forcerons à reconnaître une puissance supérieure à sa gigantesque croisade, la toute-puissance de la liberté, secondée par le courage et l'amour de la Patrie... Français, que de toutes vos poitrines s'exhale le cri vainqueur de : Vive la République triomphante !

Bonaparte quitte la fenêtre, après avoir adressé des remerciements à la foule, d'où s'élèvent les cris de : Vive le vainqueur de l'Italie ! Gloire au défenseur de la liberté! Au libérateur de la patrie !

Bonaparte, avec humeur. — Qu'on ferme cette

-fenêtre ! . . .

La fenêtre est refermée. Les acclamations continuent au dehors, et les rumeurs dans tout l'hôtel. Constant paraît à une porte latérale — celle de la salle à, manger, qu'il ouvre à deux battants.

Constant. — Le citoyen généra] esl servi.

Bonaparte. — Messieurs, vous déjeunez avec moi... en famille... M Hortense.) Hortense, mon enfant, tu feras les honneurs à la place de ta mère... A Constant.) Citoyen Constant, congédiez tout ce monde... Dites que je ne recevrai plus personne aujourd'hui... J'ai besoin de me reposer... Demain, quintidi, je me rendrai au Directoire.

Il offre le bras à la marquise de Résigny qu'il conduit dans la salle à manger... suivi de tous ses invités, qui se cherchenl cuire eux, heureux de se retrouver les uns les autres. Gambacérès el Fourbe demeurent les derniers.

Fouché, s'ajiprochant de Cainbacérès. — Bonaparte est allé vous voir, ce matin, au ministère?... Vous a-t-il dit quelque chose de ses intentions ?

Cambacérès so dérobe à celte interrogation par le geste d'un homme qui ne sait rien ou plutôt qui ne veut rien dire.. . Ils entrent à leur tour dans la salle à manger.

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