AU LUXEMBOURG
25 vendémiaire, midi,
La rue de Tournon, au croisement de la rue des Aveugles... Tout le quartier offre un aspect de fête nationale... Les fenêtres des maisons sont pavoisées de- drapeaux, ornées de fleurs et de guirlandes, ainsi que les échoppes, les boutiques et les magasins. A toutes les fenêtres se montrent des têtes de curieux. La rue de Tournon, sablée jusqu'au palais du Luxembourg, est remplie de monde. La foule, rangée des deux côtés, forme à droite et à gauche une haie compacte. On se presse, on se bouscule, on s'injurie. Des agents vont et viennent, admonestant de temps à autre les citoyens ou les citoyennes trop bruyants, les obligeant à se ranger et à se tenir tranquilles. Des enfants sillonnent la chaussée, pourchassés par les agents ou par leurs parents. Dans un cabaret situé au coin de la rue, on boit et on chante les refrains nationaux, avec accompagnement de musique... Des échelles sont apposées contre les maisons et garnies d'hommes, de femmes et d'enfants, formant des grappes humaines. D'autres sont montés sur des tables, sur des chaises, ou suspendus aux réverbères. Des voitures passent constamment sur la chaussée, se dirigeant vers le palais du Directoire, dont les abords sont gardés par de la cavalerie et de l'infanterie. La foule accueille le passage des voitures par des acclamations plus ou moins chaleureuses, suivant qu'elle reconnaît, dans les personnages qu'elles transportent et qui pour la plupart montrent leurs têtes aux portières, des favoris ou des indifférents. 11 est environ midi. .. Temps superbe. Soleil d'automne.
Une voix, dans le cnhnrol. — Mes enfants, je vous invile à boire à la saule du généra] Bonaparte.
Voix nombreuses. — A la s an té du général!...
Premier bourgeois. — Il y en a du mouvement, ce matin, dans le quartier du Directoire... En voilà du monde.
Deuxième bourgeois. — Ce retour du général est vraiment extraordinaire... On dit que les Anglais l'ont favorisé... Croyez-vous que ee bruit soit fondé ?
Premier rourgeois. — Qu'il ait été ramené par les Anglais ou qu'il soit revenu de lui-même, ce qui est certain, c'est que la nouvelle a ranimé la confiance... Le tiers consolidé a monté hier, en Bourse, ce qui ne s'était pas vu depuis longtemps.
Un boutiquier. — Qu'est-ce que ça me fait à moi que Bonaparte soit revenu!... Ce n'est pas lui qui m'achètera ma marchandise.
Un ouvrier. — Vous n'êtes qu'un mauvais citoyen. Bonaparte est le père de la patrie.
Le boutiquier. — Je suis tout aussi bon patriote que vous... ce n'est pas vous qui m'apprendrez à aimer la patrie.
L'ouvrier. — Tais-toi... ou je te casse le museau.
On va faire un mauvais parti au boutiquier, lorsqu'un gamin accourt à toutes jambes et attire sur lui l'attention.
Le gamin. — Citoyens, le général Bonaparte vient de traverser le Pont-Neuf... Il est entré dans la rue de Thionville à la tête de ses officiers et de ses Egyptiens.
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Un citoyen, pérorant au milieu cVun groupe. — C'est comme je vous le dis, citoyens, je sais peut-être bien ce que parler veut dire... (Murmurés de dénégations.) Ma sœur est couturière et c'est elle qui habille la citoyenne Gohier... Elle était ce matin dans la chambre de la citoyenne, en train de lui essayer sa robe de gala... la porte du salon était demeurée entrouverte... et elle les a entendus qui juraient, qui tempêtaient contre Bonaparte... Ils lui reprochaient un tas de choses. Ils l'accusaient d'avoir transgressé les lois militaires... Il y en avait un surtout qui criait d'une grosse voix enrouée qu'il fallait le faire arrêter, traduire en conseil de guerre, condamner et fusiller comme déserteur.
Voix diverses. — Ce n'est pas possible !... Ils ne feraient pas cela!... Ils n'oseraient pas... Le petit général est plus fort qu'eux.
Premier bourgeois, au second. — Si la réception de tantôt était un piège...
Il se produit un grand mouvement dans la foule. La boutique d'un marchand de marrons est bousculée.
Le marchand de marrons. — Faites donc attention, vous autres... vous allez renverser mes fourneaux.
L'ouvrier. — Pourquoi as-tu ouvert ta boutique... C'est comme si c'était décadi... aujourd'hui.
Une jeune fille, à une vieille dame. — Grand'mère, est-il vrai que le général Bonaparte a ramené douze des plus beaux Egyptiens qu'il veut
LE RETOUR D'EGYPTE \)'.l
marier avec les plus jolies lilles de chaque quartier.
La vieille dame. — Oui, ma fille... Aussi, fais-toi bien voir... si tu allais être une <le celles-là.., noire fortune sérail faite.
Un convoi de prisonniers russes, escorté pai un piquet de fantassins et commandé par un officier, traverse la rue de Tournon.
Une voix. — Qu'est-ce qui passe là?... On dirait une mascarade.
Plusieurs voix. — Silence... respect au malheur... Ce sont les cosaques faits prisonniers par Masséna... Ils n'ont pas l'air méchants... Sont-ils drôles avec leurs bonnets pointus... on dirait des mitres d'évêque... On les conduit à Rueil.
Premier rourgeois. — Ils précèdent le char du vainqueur.
Deuxième rourgeois, après que les prisonniers sont passés. — Mais ce n'est pas lui qui les a faits prisonniers.
Premier rourgeois. — Est-ce que vous croyez à une révolution, vous, citoyen ?
Deuxième rourgeois. — On ne parle que de ça aux Halles... En tous cas, si elle arrive, nous n'aurons pas à nous en mêler... ça ne sera pas comme en 89... Un autre se chargera de la besogne.
Troisième rourgeois. — Le négociateur de Campo-Formio n'est pas venu ici pour des prunes.
Deuxième rourgeois, montrant le Luxem-
bourg. — Qu'il nous fasse donc un grand branle-bas là-dedans.
Premier rourgeois haussant les épaules. — Laissez donc... il n'en fera pas plus qu'à son retour d'Italie... Qui nous tirera du bourbier où nous sommes... (S* adressant a un marmiton avec une manne sur la tête qui cherche à se frayer un -passage). — Doucement donc, polisson, je ne veux pas perdre ma place.
Le marmiton. — Laissez-moi passer... je vais chez la citoyenne Arthémise.
Le routiquier. — C'est le directeur Moulins qui envoie à déjeuner à sa particulière... Elle demeure là...
Il continue à donner autour de lui des renseignements qui excitent les rires et les moqueries de la foule.
Voix diverses. — Les voilà!... Silence!... Silence!... On aperçoit les chevaux... Rangez-vous, que diable !... Laissez-moi voir. Vous m'étouffez... Au secours!... Silence.
Bonaparte paraît à la tête d'un Etat-major de généraux... 11 est en redingote, sans uniforme. Il porte un cimeterre turc attaché avec un cordon de soie. Les cris de: « Vive Bonaparte!... Vive le général!...» éclatent sur son passage... Le cortège est fermé par un escadron de guides, que précèdent des Egyptiens.
Une femme, pendant que passe le cortège. — Comment?... C'est ce petit-là... qui est le général?... Comme il est noir et tout fluet... Avec son habit gris
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on dirail un bonhomme en sucre... Il n'esl pas aussi bien que les autres.
Le boutiquier. — A-l-il un beau sabre, avec des diamants... Bien sur qu'il l'aura pris à un chef de là-bas.
La jeune fille. — Grand'mère... montre-moi les Egyptiens.
Le boutiquier. — Et ces deux-là... ont-ils de bonnes figures !... Est-ce que ce sont aussi des Egyptiens ?
Deuxième bourgeois. — Vous ne voyez donc pas ([ne ce sont des membres de l'Institut, les citoyens Monge et Bertholet.
Le boutiquier. — Puisque je te dis que celui-là qui nous regarde... c'est Murât... je le connais bien peut-être... Et cet autre, c'est Berthier... voilàMarmont... Vivent les généraux !
Premier bourgeois, au second. — Il a l'air de méditer une révolution. Pour sûr, il se passera quelque chose d'ici peu... Les autres n'ont qu'à bien se tenir.
Le cortège défile, acclamé par les cris les plus divers: « Vive la liberté !... Vive la République !... Vive le commerce!... Vive la Constitution!... » Cris dominés par d'autres plus retentissants : « Vive Bonaparte! Vive le (iénéral ! Vive l'armée d'Egypte !... Vive le grand homme ! » Bonaparte entre dans la cour du Palais, où les soldats de la Garde du Directoire, cavaliers et fantassins, l'ont précédé, au milieu des acclamations générales.