LES LETTRES DE KLEBER
Le salon de la marquise de Résigny. La marquise et sa nièce, Adrienne, toutes deux en toilette de soirée, sont assises et écoutent le récit que leur fait Maxime Le Planté, adossé à la cheminée, de la campagne d'Egypte. Maxime porte la grande tenue d'officier supérieur des chasseurs à cheval.
La. marquise. — Tout ce que vous venez de nous conter, mon cher enfant, tient du prodige... Ces marches à travers le désert, cette nuit passée au pied des Pyramides conquises, ces batailles continuelles, livrées sous un ciel de feu, à des ennemis toujours debout... Certes, il y a de quoi enthousiasmer les imaginations les plus rebelles.
M.vxime. — Et je suis encore au-dessous de la vérité, madame la marquise... Il faudrait une voix plus autorisée que la mienne pour vous dépeindre
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l'éclal de nos victoires... Ces pays d 'Orient conserveront longtemps le souvenir des héroïsmes d<l'armée française.
La marquise. — Quant à vous, Maxime, vous vous êtes noblement conduit. Nous le savions déjà par votre général en chef... Aussi n'avez- vous pas dû être étonné de trouver à votre arrivée votre brevet de eolonel?
Maxime. — J'en ai été aussi heureux que surpris... parce qu'il ne me semblait pas que j'eusse mérité ce grade et que, malgré moi, ma pensée se reportait vers les compagnons d'armes que j'ai laissés sur la terre d'Egypte, qui n'ont pas, comme moi, le bonheur de revoir leur pays, après dix-huit mois d'absence, et qui pensent toujours de loin aux êtres qui leur sont chers.
La marquise, à sa nièce. — Voilà un compliment à ton adresse, ma chère Adrienne. On ne saurait le tourner plus galamment.
Adrienne. — Alors, c'est une mission secrète de votre général en chef auprès du Gouvernement qui vous a ramené en France ?
Maxime. — Parfaitement, ma chère Adrienne...
Adrienne . — Et vous n'en connaissez pas l'ohjet ?. . . C'est singulier.
Maxime. — Il n'y avait pas trois décades que le général Bonaparte s'était embarqué pour la France; le général Kléber me fit appeler dans sa tente et me dit ces simples mots : « Commandant, j'ai besoin
d'un officier pour porter au Directoire des papiers de la plus haute importance... Il faut à tout prix que cet officier arrive à Paris... Puis-je compter sur vous?... » Vous devinez quelle fut ma réponse et combien grande ma joie... Deux jours après, je faisais voile pour la France, sur un bateau marchand, et les vents ne pouvaient m'être défavorables, puisqu'ils me ramenaient auprès de vous, vers qui sont allées toutes mes pensées durant ces longs mois de séparation.
Adrienne. — Et ces papiers... vous ne savez pas ce qu'ils renferment ?
Maxime. — Je l'ignore... Je sais seulement que le
citoyen Tallien, qui dirige au Caire un journal
français, y a joint un long mémoire à l'adresse du
ministre de la guerre.
Adrienne se lève et se promène fiévreusement à travers le salon.
La marquise. — Qu'as-tu donc, Adrienne?... Tu ne tiens pas en place. Je te trouve bien nerveuse, bien agitée.
Adrienne. — Je le suis, en effet, ma tante... Je ne sais ce que j'éprouve en ce moment... l'effet de ce temps d'orage, sans doute.
La marquise. — De l'orage, au mois d'octobre !... Il faut la République pour avoir ainsi tout bouleversé... On dirait à te voir que tu n'es pas heureuse du retour de Maxime... Depuis hier, je remarque en toi un notable changement.
Adriennk. — Maxime n'attend pas de moi de vaines démonstrations... matante... Il sail que je ne pouvais que me montrer joyeuse à L'idée de le revoir. . L'absence n'a pas altéré les sentiments que je luiai voués, el s'ilm'aime toujours, comme j'en suis sûre, c'est la main d'une fiancée que je lui tends dans loute la confiance de mon cœur fidèle et constant.
Maxime. — Si je vous aime, Adrienne!... Dites que je vous adore, et que je n'espère pas en ma vie de plus grand bonheur que celui de vous nommer bientôt ma femme.
La marquise. — Savez-vous, mon cher Maxime, que vous me rappelez les paladins des temps passés?... Mais dites-moi encore... Quel effet a produit... là-bas, le brusque départ de Bonaparte ?...
Maxime. — Il a excité d'abord beaucoup de mécontentement dans l'armée qui, habituée à vaincre sous lui, le voyait à regret s'éloigner de la terre conquise où elle comprenait qu'il restait encore de grands efforts à faire... Mais, après les premiers moments de mauvaise humeur passés, on s'est dit que Bonaparte n'était parti sans doute que pour négocier de la paix avec les Ottomans et les Anglais . . ; et on n'a plus songé qu'à dormir sur ses lauriers en attendant l'heure d'en moissonner de nouveaux.
Adriexxe, qui s est levée et, debout devant un guéridon, feuillette un livre. — Alors, vous ne retournerez pas en Egypte ?...
Maxime. — Je suis aux ordres du Directoire.
Adrienne, tout en feuilletant le livre, pousse tout à coup un cri de surprise.
La marquise. — Qu'est-ce donc encore , Adrienne?... Te voilà toute bouleversée.
Adrienne, mettant le livide ouvert sous les yeux de sa tante. « — Voyez, ma tante, ces <}o..§)ques lignes de mon Plutarque, soulignées au crayon, « au chapitre de la Vie de César... « Lorsque le jeune César fut conduit devant Sylla par son précepteur, Sylladit : Vous n'êtes pas sage de ne pas voir, en cet enfant, beaucoup de Marius... » et en marge, cette réflexion : « Serons-nous donc plus aveugles que le dictateur de Rome ?... Quant à vous, Joseph et Lucien, ne nous contraignez pas à vous envoyer une pierre vengeresse... » Qu'est-ce que cela veut dire ?...
La marquise, repoussant le livre avec humeur. — Un de nos invités qui se sera amusé à vouloir nous mystifier... Au fait, Joseph et Lucien Bonaparte étaient des nôtres, hier soir... S'ils ont ouvert ce livre, ils n'ont pas dû être satisfaits... Quelque réflexion saugrenue de Jacobin.
' Adrienne. — A moins qu'elle ne soit l'œuvre de M. de Lauraguais , notre parent... Il a de l'esprit, au fond. Il pourrait bien avoir deviné la position des Bonaparte vis-à-vis du Directoire et aura pensé nous faire sa cour par cette belle prouesse... En attendant, il a fort abîmé mon livre.
Le domestique, annonçant — Le citoyen Michel
Le Planté, représentant du peuple.
Entre Michel I»' Planté, en toilette de cérémonie, Il se précipite versAdrienne H la marquise.
La marquise, qui ne s'est pas levée de son fauteuil. — Vous arrivez à propos, citoyen, pour faire diversion à notre surprise... Tenez... regardez... et jugez... Elle lui montre le livre tout ouvert... Il paraît quelque peu embarrassé...) Nous déchiffrerez-vous cette énigme ?...
Michel. — Eh bien... mais je ne vois rien là de bien extraordinaire. Un avertissement tout au plus, dont feront bien de tenir compte ceux à qui il est adressé.
La marquise. — Et c'est tout ce que vous trouvez à dire ?... Vous avouez donc que de graves événements se préparent ?
Michel. — Et vous n'en seriez pas fâchée, n'estil pas vrai ?... Mais , tranquillisez-vous... La République ne court aucun danger. Téméraire celui qui aurait l'audace d'y attenter.
La marquise. — La République !... Vous y tenez toujours à votre République ?... Ah ! lî !...
Michel. — Si j'y tiens!... Et vous, ma chère marquise, faut-il perdre l'espoir de vous apprivoiser jamais?... Il ne s'agitpas de cela... ( A Maxime. Je sors du Directoire et j'ai demandé pour toi une audience au citoyen Président... Elle ne se fera pas attendre... (A la marquise.) V ous savez que je vous
emmène ce soir à l'Opéra... où l'on donne Amodiant du citoyen Méhul... Lays chante... Je ne suis pas fâché au surplus de vous chaperonner à mon tour à la place de ce corrompu de Barras... (Mouvement de surprise de Maxime.) Et puis, le général Bonaparte, votre idole, votre Dieu, y sera... m'a-t-il été assuré... Ce gaillard-là ne manque pas une occasion de se montrer à la foule... Il entretient sa popularité...
Adrienne. — Pouvez-vous tenir un pareil propos, quand tout au contraire il affecte de se soustraire aux empressements dont il est l'objet ! Il ne sort pas, il se refuse à voir beaucoup de gens qui le recherchent... et, s'il va au spectacle, c'est toujours dans une loge grillée...
Michel. ■ — Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille... A propos, tu sais, Maxime, que le grand diable de mameluck que tu nous as ramené d'Egypte... Morali, comme tu l'appelles... fait un vacarme d'enfer dans toute la maison... Il bouleverse tout ce qui lui tombe sous la main... rien ne lui est sacré... Cet enfant du désert est vraiment ^supportable.
Maxime. — Morali a besoin de se façonner aux habitudes européennes, père... Il est étonné de tout ce qu'il voit.
Michel. — Passe encore qu'il soit étonné... Mais qu'il fouille, qu'il furette dans tous les meubles, comme il le fait, c'est ce que je ne puis admettre...
L'Afrique el l'Asie n'onl jamais produit rien de plus curieux que cet animal.
Le domestique, ouvrant Ion les grandes les portes de la salle à manger. — Madame la marquise est servie...
Michel. — L'ancien régime, toujours !...
La marquise. — Oiïïez-moi votre bras, monstre de Jacobin... A table, nous causerons de la suite à donner aux projets de nos jeunes gens... Au moins ne me ferez-vous pas enrager avec votre satanée République qui représente pour moi l'enfer sur la terre.
Michel riant galamment. — Trop heureux, marquise, d'être damné en votre compagnie !
Adrienne , prenant le bras que lui offre Maxime. — Je vous trouve triste et soucieux. Maxime... Vous aurais-je fâché ?
Maxime. — Est-ce à vous de me dire de pareilles choses ?... Adrienne. Ah !... comme je vous aime...
Il l'entraîne vers la salle à manger où les ont précédés la marquise et Michel Le Planté.