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LE CABARET DE LA TOUR D'ARGENT

Au cabaret de^la Tour-d 'Argent, quai de laTournelle, en face de l'île Saint-Louis. Une grande salle enfumée d'estaminet au milieu de laquelle s'élève un haut poêle en fonte, dont les tuyaux longent le plafond. Le comptoir est placé à droite de la porte d'entrée. Les carreaux de la porte et ceux des fenêtres sont garnis de rideaux en cotonnade rouge. Derrière le comptoir un buste de la République, orné d'un bonnet phrygien et décoré de rubans tricolores. Tables, chaises et billard. Des gravures populaires coloriées sont placées çà et là sur les murs, représentant divers événements des dernières années... Auprès du comptoir et au fond de la salle, portes de communication avec l'intérieur.

Des citoyens sont attablés, boivent et fument. Une femme aux cheveux blancs, modestement vêtue, est assise près du poêle, la tête dans ses mains et poussant par moments des soupirs étouffés. La patronne est installée au comptoir, masquée par une rangée de flacons et de verres. Hautecœur et Borelly sont assis devant une table près de la fenêtre, en face du comptoir. Le patron va d'une table à l'autre, causant avec ses clients. Les conversations s'entremêlent dans une confusion générale.

Hautecœur. — Je te répète que le dieu tutélaire que j'invoque pour ma patrie, c'est le despote, pourvu

qu'il soit homme de génie. La France ne peut être recomposée en corps de nation qu'après avoir été courbée en silence sous la verge d'airain d'un maître farouche et intraitable. C'est pourquoi je reproche à notre chef, M. de Frotté, de n'avoir pas répondu aux avances de Bonaparte.

Borelly. — Ta cervelle se trouve-t-elle à l'étroit dans ton crâne de chouan?... Crois-moi, j'ai observé Bonaparte depuis son retour. L'ambition de cet homme est immense... Elle absorberait tout. Je lui préfère Barras qui du moins est un instrument entre nos mains.

Hautecœur. — Ton Barras n'est qu'un parjure vulgaire, qui voit la République sombrer et ne cherche qu'à conspirer avec ses ennemis... Prends-y garde.

Borelly. — La promesse du gouvernement de l'île Bourbon et d'une dotation de douze millions l'a gagné à la cause du Roi.

Hautecœur. — Tout est donc entendu?...

Borelly. — Je me tue à te le crier depuis une heure et tu ne veux pas comprendre. Barras a rappelé de l'Ouest le général Hédouville et M. de Frotté lui-même est dans le complot.

Hautecœur. — A quand, alors ?

Borelly. — Ce mois de brumaire ne se passera pas sans qu'il y ait du nouveau à Paris... En attendant, buvons à la santé du Roi... (Appelant.) Patron, apporte-nous une autre bouteille de ton vin de Saumur.

Entrent Aréna et Maxime Le Planté. Ils vont s'installer à une table, au fond de la salle.

Un client, au patron, lui désignant Hautecœur et Borelly. — Toujours des muscadins chez toi.

Un second client. — Il n'en est pas moins vrai que l'autre jour encore, tu as laissé jeter à la Seine un bon républicain par ces gredins de royalistes... qui fréquentent ton établissement.

Le patron proteste par gestes... Il est interrompu.

Le premier client. — Tu n'es qu'un mauvais citoyen... tu mériterais d'être dénoncé à la police du Directoire.

Le patron, cherchant a les rassurer. — Le Directoire n'est pas le comité de Salut public... Grâce à lui nous ne vivons plus sous la tyrannie de ce gueux de Robespierre.

Le client. — Tant pis !... Le citoyen Maximilien avait du bon.

Aréna. — Vous dites vrai, citoyen... La justice populaire était expéditive avec lui... [Murmures dans la salle... on se regarde en méfiance de table à table.)... Ecoute-moi, Maxime, j'ai consenti à Raccompagner dans cet estaminet qui passe pour être le repaire des derniers royalistes et où nous ferons bien de ne pas nous attarder, parce que tu m'en as prié. Mais à ta place, j'aurais dédaigné l'avertissement qui t'était donné.

Le patron, s' approchant d'eux. — Les citoyens désirent prendre quelque chose ?

LES POURRIS l')l

Aréna. — Sers-nous de ta bière flamande, et fais vite... On n'est pas en sûreté chez toi, à ce qu'il p.araît... On y massacre les patriotes.

Le patron. — Une simple baignade, citoyen, je vous assure. Que voulez-vous?... la rivière est si proche... Quand mes clients ne sont pas d'accord sur lu politique...

Il fait le geste d'un homme qu'on jette à l'eau el s'éloigne pour revenir quelques instants après apporter <!<uix: chopes d»v bière.

Maxime, à Aréna. — N'ai-je pas lieu de redouter quelque piège dans le billet anonyme que j'ai reçu et que je t'ai montré? Non, vois-tu, je ne puis croire à la trahison d'Adrienne.

Aréna. — Nous verrons bien, puisqu'on t'a promis de t'apporter des preuves... Ces ci-devant sont toutes les mêmes et celle-là est bien la plus rouée coquette que je connaisse.

Maxime. — Ne parle pas ainsi de la femme que j'aime, Aréna, je t'en prie.

Aréna. — Oh ! parbleu... je n'essaierai même pas de te convaincre. Et dis-moi, Maxime, as-tu enfin été reçu par le Directoire ? (Le colonel fait signe que non.) Je ne sais pas pourquoi j'ai dans l'idée que, dans ces papiers mystérieux dont tu es chargé pour le Gouvernement, se trouve le mot de l'énigme du retour de Bonaparte.

Maxime. — A te dire vrai, je crois plutôt qu'ils renferment des propositions de paix... émanant de

la Porte... (Après avoir regardé autour de lui.) Mais, mon homme tarde bien à paraître.

Borelly7 les désignant à Hautecœur. — Celui-ci est le député Aréna... cet autre est le colonel Le Planté.

Hautecœur, les observant. — Le fiancé de ma cousine de Brillanne ?... Ah! ah! je ne serais pas fâché de faire la connaissance... de cette graine de jacobin.

Aréna, continuant. — Quoi que tu en dises, il est étrange que ce soit à l'intervention de Barras que tu doives ton nouveau grade.

Ils continuent de parler bas.

Entrent Malortic et Cornette. En apercevant Borelly, ils lui font signe de n'avoir pas à les reconnaître et vont s'asseoir à une table près de celle occupée par Maxime et Aréna.

Malortic, frappant sur la table. — Du vin, citoyen patron... je veux vider une chopine à la santé du Directeur Barras.

A ce nom, Maxime lève la tête et considère les nouveaux arrivants... La femme, qui se trouve près du poêle, s'est dressée tout debout et promène sur l'assistance des yeux emplis d'une colère muette.

La femme. — Barras !... Qu'est-ce qui a parlé de ce gueux de Barras ?... Il n'y a donc pas de juges, pas de bourreau pour ce scélérat ?

Maxime, au patron. — Qu'a donc cette femme?...

Le patron. — Ne faites pas attention, citoyen... C'est une folle !... Elle s'imagine que Barras a enlevé

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sa fille et l'a fait enfermer à la Salpétrière. (Il lui

pin- le bas à l'oreille.

La femme... qui a entendu. — Une folle !... moi...

Regarde donc dans mes yeux... si je suis folle ! Je te dis

qu'il nu; l'a volée... l'infâme... Mais, j'irai trouver le

généra] Bonaparte et il me la fera rendre, lui... parce

qu'il est juste, parce qu'il est tout-puissant...

Elle sorl en promenant sur les personnes présentes un regard de défi.

Aréna, à son entourage. — Toujours ce Bonaparte de malheur... Son nom exerce une véritable magie sur les imaginations populaires. Il est temps que les patriotes ouvrent les yeux... s'ils ne veulent pas que la liberté soit confisquée.

Pendant ce temps, Malortic a parlé bas à Maxime.

Maxime, à Malortic. — Alors c'est vous qui m'avez écrit, citoyen ?

Malortic. — Pour vous servir, mon officier... (Tirant un objet de la poche de sa veste et le montrant a Maxime.) Connaissez- vous ce portrait ?...

Maxime, prenant Aréna par le bras et le faisant approcher, de façon que tous trois forment groupe. — Le portrait de la générale de Brillanne ! . . . Comment est-il entre vos mains ?

Malortic. — C'est ce qu'il serait trop long de vous expliquer. Qu'il vous suffise de savoir que la citoyenne en a fait hommage à Barras en l'accompagnant de ce billet dont vous pouvez prendre connaissance.

Il lui tend une lettre. Maxime la prend et la lit fiévreusement. Moment de silence.

Maxime, laissant tomber sur la table la lettre dont s'empare aussitôt Malortic. — Je n'en reviens pas... Vous me permettrez de vous dire, citoyen, que je ne comprends pas quel intérêt vous a porté à me faire ces révélations... Gar; enfin, vous ne me connaissez pas.

Malortic. — Aussi, n'est-ce pas moi qui agis. ..je ne suis qu'un intermédiaire obligeant... Vos amis, les patriotes, ont voulu vous ouvrir les yeux... et ils m'ont chargé de ce soin... Vous ne douterez plus à cette heure que la ci-devant ne soit ou n'ait été la maîtresse de Barras.

Maxime, se levant. — Vous en avez menti. (Grand mouvement dans la salle, où tout le monde s'est levé. Contenu par Aréna, Maxime est parvenu à se maîtriser. Il se rasseoit.) A quel prix estimezvous cette lettre et ce médaillon ?

Malortic. — Ni l'un ni l'autre ne sont à vendre, mon officier. J'ai juré de les rapporter à ceux qui ont eu le souci de votre honneur... et je tiendrai parole.

Maxime, ne pouvant se contenir. — Ces gens-là sont, comme vous, d'infâmes calomniateurs. Vous me rendrez ces objets ou vous ne sortirez pas vivant de cette taverne.

Maxime a tiré son épée. Malortic et Cornette s'esquivent et se réfugient derrière la table occupée par Hautecœur et Borelly qui font mine de les protéger. Les uns prennent parti pour Maxime, les autres pour Malortic.

Malortig. — Tout beau! mon officier, si vous avez votre sabre, j'ai mon gourdin. Ils sont dignes de se croiser Pud et l'autre.

Un client. — Citoyens, nous ne laisserons pas massacrer un soldat de la République.

Maxime s'esl précipité sur Malortic. Tous les assistants se sont armés, menaçants... Il s'ensuit une bagarre. ..des chaises, des tables sonl renversées. Le patron essaie vainement d'intervenir. Il est repoussé. La patronne se désespère dans son comptoir. A la faveur du tumulte, Malortic e1 Cornette sont parvenus à gagner la porte vitrée donnant sur la cour. Us sortent... Maxime se trouve en face de Hautecœur.

Hautecœur. — Félicitez-vous, mon colonel, que je me sois trouvé là pour vous épargner le meurtre inutile de cet honnête citoyen.

Maxime, après un moment. — Qui donc êtesvous et de quel droit m'empêchez-vous de châtier un drôle ?

Hautecœur. — Georges Le Sergent de Hautecœur... cousin de la générale de Brillanne... trop heureux de l'occasion qui m'est donnée de vous être présenté...

Maxime demeure interdit. On entend des murmures dans l'assistance... Ce sont des royalistes!... Les canailles! A L'EAU, LES CI-DEVANT ! ILS NE NOUS ÉCHAPPERONT

pas!... Maxime s'interpose entre la foule menaçante et Hautecœur qui sort à son tour suivi de Borelly.

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