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QUINZIEME JOURNEE

LE CHATEAU DE MORTEFON T Al N E

Au château de Mortefontaine. Devant le château auquel on accède par un large perron de pierre, une vaste pelouse, ombragée par de grands arbres, dont les feuilles jaunies marquent la saison d'automne. A l'extrémité de la pelouse, on aperçoit la grille d'entrée et la maison du garde. Deux allées carrossables se détachent de la grille et en contournant la pelouse, conduisent au perron du château. Sous les arbres, bancs, tables et chaises de jardin. Scène très animée. Groupes divers d'officiers en uniforme, de représentants du peuple, de parents et d'amis delà famille Bonaparte. Les groupes se forment, se disloquent et se reforment à différentes reprises au cours de la scène. Le jeune Jérôme Bonaparte joue à la raquette, sur la. pelouse, avec Hortense, sous l'œil d'Eugène de Beauharnais et de ses sœurs... Joseph Bonaparte descend les marches du perron, avec le poète Arnault.

Joseph, à Arnault, sur le perron. — Le général a compris enfin le cri public. Il voit que le Directoire est rejeté par la nation tout entière. Il a résolu

d'agir. Il n'est venu du reste que pour arrêter définitivement ce qu'il faut faire. Bernadotte a promis d'être des nôtres... ça n'a pas été sans peine... et il est bon que vous en soyez aussi, ne fût-ce que pour qu'on sache qu'on peut compter sur vous.

Arnault. — Vous savez, citoyen, toute mon admiration pour le général Bonaparte. Mon dévouement ne lui fera pas défaut.

Joseph, qui a descendu les mu relies du perron ni Unit aux différents groupes. — Soyez les bienvenus, citoyens, à Mortefontaine.

Lkmërcier. — Comment se porte le général ce matin ?... N'est-il point encore arrivé?

Joseph. — Il était ici dès l'aurore... Il est allé, en compagnie de Regnault, faire une promenade dans les environs... Je suis même étonné qu'il ne soit pas encore rentré... Ah ! le voici peut-être.

Coup de cloche à l'entrée. La grille est ouverte et livre passage à une voiture qui franchit au grand trot Tune des allées et vient s'arrêter devant le perron où Joséphine et Julie Bonaparte sont apparues, rejointes presque aussitôt par Elisa, Pauline et Caroline. Hortense et Jérôme ont couru au-devant de la voiture et l'escortent en courant, jusqu'au perron, en poussant des cris de joie.

Murât, au milieu d'un groupe. — C'est Bernadotte... et sa femme !... J'aurais parié qu'ils ne seraient pas venus.

Bernadotte a sauté lestement delà voiture. Il est en costume civil. Il aide sa femme, Désirée, à descendre, et

lend la main à Joséphine en jetant curieusement les yeux sur les groupes formés sur la pelouse et qui se sont rapprochés.

Bernadotte, à Joseph. — Que de monde!... Joseph... Tu ne m'avais pas prévenu d'une aussi imposante réunion.

Il entre dans le château où sa femme l'a précédé et où le suivent plusieurs personnes avec lesquelles il reparaît quelques instants après pour se mêler aux groupes.

Marmont, à Murât. — Je puis t'assurer que la paix est faite... Le général me l'a conté lui-même... Ils se sont rencontrés avant-hier au spectacle... Bonaparte a reconduit Bernadotte jusqu'à sa maison de la rue Cisalpine. Et quand ils se sont séparés, ils étaient enchantés l'un de l'autre.

Lemercier, dans un groupe. — Ce n'en est pas moins un coup de maître d'avoir réussi à amener Bernadotte dont la sévérité républicaine semblait devoir s'effaroucher de tous les projets qui nous sont prêtés.

Arnault. — Gela le compromettra auprès de Gohier.

Lemercier. — Il faut toujours aller au-devant de ses ennemis, et leur faire bonne figure, sans quoi, ils s'imaginent qu'on les redoute... et il n'en faut pas davantage pour leur donner de l'audace.

Arnault. — J'ai vu le moment où tout allait se gâter l'autre soir... Un mot de plus et Bonaparte éclatait... Il est vrai que c'est un peu sa faute... Car, c'est lui qui avait amené la conversation sur la poli-

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tique ei Bernadotte, en lui présentait l'étal <le la France en beau, n'a fail que répondre au généra] qui lui en avait offerl un tableau toul différent. Vous

savez que noire ami iTesl pas toujours très discret... J'ai peur qu'il n'en ait trop dit à Bernadotte sur la nécessité (ramener des changements dans le gouvernement...

.Nouveau coup de cloche. Deux cavaliers, suivis d'un piqueur, paraissenl à la grille qui s'est ouverte pour les laisser passer. Bonaparte el Regnault sont aussitôt reconnus et, <le tous les côtés de la pelouse, on se précipite au-devant d'eux... saut' un petitgroupe au milieu duquel se trouve Bernadotte qui se dirige lentement vers le perron.

Jérôme. — Voilà mon frère Napoléon... Viens,

Hortense.

Bonaparte et Regnault sont descendus de cheval devant le perron. Ils sont très entourés... Bonaparte est couvert de poussière et ses vêtements sont légèrement en désordre.

Joséphine, affectant l'inquiétude. — Que vous est-il clone arrivé ?... On dirait que tu es blessé, mon ami.

Bonaparte. — Rassure-toi, ma chère Joséphine, et ne va pas me gronder... Rassurez-vous aussi, mes amis... En revenant à toute bride le long des étangs, à travers les rochers, mon cheval a rencontré une pierre que le sable recouvrait... Il s'est abattu... Grâce aux soins empressés de Regnault, j'en ai été quitte pour la peur...

Chuchotements divers.

Bernadotte, dans son entourage. — Voilà pourtant une petite pierre contre laquelle ont failli se briser bien des projets.

Bonaparte. — Ali!... vous voilà, Bernadotte?... Je vous sais gré d'être venu... Gomment se porte Désirée ce matin ?

Il le prend par le bras et tous deux s'éloignent par Tune des allées pendant que les groupes se reforment sur la pelouse, et que les conversations reprennent leur cours... les uns se promenant, les autres stationnants.

Lemercier, adosse contre un tilleul gigantesque, pérorant au milieu de diverses personnes. ... Lorsqu'une déplorable faiblesse, une versatilité sans fin se manifestent dans les conseils du pouvoir, lorsque cédant tour à tour à l'influence des partis, il a donné la mesure de son insuffisance, lorsqu'enfin, à sa nullité au dedans, l'administration joint l'avilissement au dehors, les citoyens les plus modérés sont forcés de reconnaître qu'ils ne sont plus gouvernés, une inquiétude vague se répand dans la société; le besoin de sa conservation l'agite, elle semble chercher un homme qui puisse la sauver... Cet homme, une nation le renferme toujours dans son sein... Il n'a qu'à paraître pour que tout un grand peuple vole sur son passage.

Talleyrand. — Eh ! parbleu !... c'est le cri général qui a éclaté au passage de Bonaparte, quand il a traversé la France.

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Murât. — Le sauveur!... c'est Bonaparte.

Real. — Le malheur, c'est que chaque parti croit trouver en lui l'homme qui lui manquait.

Lucien. — En quoi les partis se trompent.

Arnault. — Comment cela ?

Lucien. — Bonaparte compte bien se servir de l'un d'eux — ou d'eux tous peut-être... Mais il n'en suivra aucun.

Marmont. — 11 reçoit leurs secrets... il garde les siens.

Talleyrand. — Les royalistes se flattent de l'avoir gagné à leur cause. Vous n'avez qu'à écouter la marquise de Résigny et ses amis.

Lucien. — Folie!... Bonaparte a combattu les royalistes au 13 vendémiaire, il ne les secondera pas davantage aujourd'hui qu'il est le maître... Il marchera avec les républicains, non avec les royalistes... je puis vous l'affirmer.

Murât. — L'armée d'ailleurs est républicaine et toute pensée de contre-révolution lui serait odieuse.

Beurnonville. — Prenez garde à ce que vous allez tenter... C'est grave !.... Pas un officier, pas un soldat, si attaché qu'il soit au général Bonaparte, ne le suivra s'il se met en rébellion contre le gouvernement.

Joseph, qui est intervenu depuis un instant. — Soyez rassuré, général... Tout se passera régulièrement !... Je vous en donne l'assurance. (Murmures de satisfaction parmi les personnes présentes,

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qui se dispersent... Apercevant sa femme qui oient à lui.) Mais pourquoi ne déjeune-t-on pas, Julie ?

Julie. — Nous n'attendons plus que la marquise de Résigny et sa nièce qui ne sont pas encore arrivées.

Joseph, d'un tonde mauvaise humeur. — Pourquoi avoir invité ces femmes?... Ah ! (Prenant Lemercier par le bras et l'entraînant.) Voyez-vous, mon cher Lemercier, je suis déjà parvenu à vaincre les répugnances de Napoléon à l'endroit de Sieyès et ça n'a pas été chose facile... Sieyès, en outre d'une Constitution toute faite, nous apporte la majorité du Conseil des Anciens, sans laquelle nous ne pouvons rien et qui a toujours opposé une résistance énergique au parti anarchiste, le seul qui soit à redouter.

Lemercier. — Et Barras ?... Que fait-il dans tout cela ?

Joseph. — Barras est un Epicurien qui ne songe qu'à ses plaisirs... Mon frère a acquis la certitude que les accusations dont il est l'objet sont malheureusement fondées... Il ne lui pardonne pas d'avoir cherché et de chercher encore à compromettre la jeune Adrienne de Brillanne, dans un but trop facile à comprendre... Tout cela tend à l'éloigner de plus en plus de Barras pour lequel il avait conservé un reste d'affection reconnaissante... maigre cela, Barras marchera avec nous, n'en doutez pas... ou bien, il sera mis en état de ne pas nuire. Vous savez les cotes de vena-

lité par lesquels il est facile de se L'attacher.». Mais, \ oici mon frère.

Bonaparte el Bernadotte se rapprochenl i<>ui en causant.

Bonaparte, à Bernadotte. — Non, vous dis-je, lu France n'a pas de gouvernement. Je ne suppose pas, Bernadotte, que vous considériez comme des gouvernants sérieux les avocats qui trônent au Directoire... Des idéologues tout au plus épris d'une chimère de République qui passera avec tant d'autres. La République ! La liberté !... Des mots creux !... Le peuple français n'entend rien à toutes ces fadaises... Croyez-moi, ce qu'il lui faut, c'est de la gloire, et, avec la gloire, les satisfactions de la vanité... Que le Directoire essaie de vouloir me supprimer, ou seulement me mettre au rancart, et il verra s'il est le maître.

Bernadotte. — Je ne pense pas comme vous... J'estime que la République est le seul gouvernement qui convienne à la France et, loin de désespérer de son salut, je la crois assez forte pour avoir raison de ses ennemis tant extérieurs qu'intérieurs...

A ce moment, le volant de la raquette de Jérôme vient frapper Bernadotte en pleine poitrine. Jérôme s'approche de Bernadotte, et très confus s'avance auprès du général qui a attrapé le volant et le remet au jeune homme avec lequel il cause un instant.

Bonaparte, entraînant Joseph. — Il n'y a rien à faire avec cet homme-là... C'est un entêté qui ne comprend rien ou ne veut rien comprendre... Il

serait un perpétuel obstacle. Gardons-nous de lui

Bonaparte quitte Joseph et se dirige vers les divers groupes auxquels il se mêle.

Bernadotte, a Joseph. — Ah ça... Joseph., qu'est-ce que tout cela veut dire ? Tu m'as attiré dans un véritable piège... Me voilà compromis aux yeux de mes amis... Ton château me fait l'effet d'un foyer de conspiration.

Joseph, se récriant. — Conspiration!... Conspiration ! Te voilà bien toujours avec tes idées ombrageuses. Tu as tout intérêt à écouter mon frère.

Coup de cloche à la grille ouverte. Une voiture la franchit et arrive à bride abattue devant le perron, où se forme aussitôt un rassemblement pour recevoir la marquise de Résigny et sa nièce Adrienne de Brillanne.

Bonaparte, qui s'est précipité à la portière. — Arrivez donc, citoyennes... Qui diable a pu vous mettre en retard de la sorte... On n'attendait plus que vous.

Adrienne, descendant de voiture, très agitée.

— Général, il faut que je vous parle à l'instant...

Elle s'empare du bras de Bonaparte et l'entraîne, pendant que la marquise entourée par plusieurs personnes pénètre dans le château.

Bonaparte. — Que se passe-t-il, ma belle citoyenne, et qui peut vous mettre dans l'état d'émotion où je vous vois ?

Adrienne. — Apprenez, général, que Maxime est arrivé hier à Paris, sans être attendu.

Bonaparte. — Le colonel Le Planté a quitté

l'Egypte!... De quel droit?... Par quel ordre?... Voilà qui est inconcevable... (Appelant son frère à lui.) Ecoute cela, toi, Joseph... (A Advienne.) Mais ce retour que vous qualifiez vous-même d'inattendu; est fait pour vous avoir causé une surprise mêlée de joie... Je ne m'explique pas alors...

Adrienne. — Maxime a passé avec nous une partie de la journée d'hier.

Bonaparte. Gomment n'a-t-il pas pensé que sa première visite devait être pour moi, son général, son chef.

Adrienne. — Excusez-le, général... Maxime s'est présenté à l'hôtel de la rue de la Victoire où il lui a été répondu que vous assistiez à la séance de l'Institut.

Bonaparte. — Il pouvait... il devait revenir. Mais enfin, quel motif si puissant l'a ramené en France, quand il n'y a pas deux décades que j'y suis moimême revenu.

Adrienne. — Un rapport confidentiel dont l'a chargé le général Kléber, auprès du Directoire, nous a-t-il dit... et des rapports secrets qu'il ne doit remettre qu'au Ministre de la Guerre de la part du citoyen Tallien.

Bonaparte. — J'entrevois là quelque nouvelle perfidie de Kléber... toujours envieux et jaloux... quelque trahison de ce Tallien indigne que j'ai eu la faiblesse de supporter en Egypte... Et vous êtes assurée, me dites-vous, que Maxime ne sait rien de ce que renferment ce rapport... ces papiers...

Adrienne. — J'en ai la certitude... 11 n'en est pas moins vrai qu'hier, en l'écoutant, j'avais comme le pressentiment de quelque danger... Je lui ai proposé de l'amener ce matin à Mortefontaine, où il aurait pu vous présenter ses devoirs... Son père l'en a dissuadé.

Bonaparte. — Je reconnais bien là mon vieux Jacobin irréconciliable. — Encore un qu'il faudra mettre à la raison.

Adrienne, avec beaucoup de volubilité. — Ce matin, je ne pensais plus à mon inquiétude d'hier... j'étais à ma toilette... La voiture nous attendait à la porte de l'hôtel... On m'annonce une visite... celle d'un Egyptien qui insiste et ne veut parler qu'à moi seule... J'étais intriguée comme bien vous pensez... Quelques instants après, je me trouvais en présence d'un grand diable de Mameluck ramené d'Orient par Maxime comme vous avez ramené Roustan. Il se répand d'abord, dans un langage que j'ai beaucoup de peine à comprendre, en protestations de dévouement à votre personne. Vous avez, à ce qu'il m'a dit, sauvé de la mort son père que des soldats de Kléber voulaient fusiller comme espion... Aussi, vous a-t-il voué sa vie... Et il fallait l'entendre me débiter tout cela, prenant à témoin le Coran et le Prophète... Il sait qu'un grand danger vous menace... que Kléber et Tallien ont juré votre perte... Il se trouvait, la veille de son départ d'Egypte, dans la tente du général en chef, où on le croyait endormi

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el où il a pu entendre toute leur conversation. Il assure que les papiers donl Maxime est porteur, vous accusent d'avoir déserté votre poste, abandonné l'armée dans le plus complet dénùment, enfin, de n'être parti d'Egypte que pour venir renverser le gouvernement de la France et cela de complicité avec les Anglais qui auraient favorisé votre départ.

Bonaparte. — Les imbéciles!... N'importe, ces papiers pourraient devenir contre moi des armes entre les mains du Directoire... Il ne faut pas qu'ils lui parviennent.

Joseph. — Je comprends comme toi tout ce que ces papiers peuvent avoir d'importance. Mais comment empêcher qu'ils arrivent à leur destination ?

Bonaparte. — Laisse-moi faire. (Joseph s éloigne. Bon&parte de) neuve seul avec Advienne qu'il culmine vevs l'extrémité de la pelouse.) Ecoutez-moi bien, ma chère Adrienne — vous êtes femme — et femme d'esprit autant que femme de cœur. — Je me confie tout entier à vous, parce que je sais que je puis compter sur votre discrétion. Eh bien, oui, la situation du Gouvernement ne peut se prolonger davantage dans l'état de désorganisation politique et morale où il est tombé... Il est devenu odieux à tous — et vous me voyez tout disposé à seconder les projets de ceux qui ont entrepris d'en débarrasser le pays... (Advienne va, parler. — Il l'arrête et continue.) Laissez-moi aller jusqu'au bout... Par quoi remplacerons-nous le Directoire après que nous

l'aurons renversé ? C'est ce que nous ne savons pas encore... Mais vous êtes trop intelligente et trop bonne patriote, je n'ajouterai pas trop ardente royaliste, pour ne pas comprendre que les espérances de vos amis, les vôtres, vont pouvoir se donner carrière. — Il dépend de vous de les favoriser... de les faire triompher.

Adrienne, sautant au cou de Bonaparte. — Ah ! général, que je vous embrasse pour ces bonnes paroles?... Que faut-il faire?... Je suis prête.

Bonaparte. — Il vous faut obtenir de Maxime qu'il ne remette ces papiers qu'à moi, son général, après tout. Et s'il s'y refuse, s'il ne croit pas pouvoir transgresser les ordres qu'il a reçus, vous en emparer, même par la ruse. — Le succès est à ce prix, ne l'oubliez pas, et que votre mari, car il sera bientôt votre mari, je l'espère, sache que, de toute manière, il peut compter sur moi.

Adrienne. — Je verrai Maxime, général; je lui parlerai, je vous le promets... Et à ce propos, laissezmoi encore vous demander un conseil... car c'est la matinée aux événements... Au moment où nous montions en voiture, un homme s'est approché et m'a remis mystérieusement ce billet que je n'ai lu qu'après que nous avons eu passé la barrière et pendant que ma tante dormait dans un coin de la voiture.

Bonaparte, prenant le billet qu Adrienne a tiré de son corsage, et V examinant . — Ecriture de femme... pas de signature... Oh! oh!... (Lisant.)

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(( Citoyenne, permettez à quelqu'un qui ne peut se faire connaître, mais qui vous est dévoué, de vous dire que vous n'avez pas assez le souci do votre réputation. — Si, comme tout le monde le croit et le dit, il est vrai que vous soyez la maîtresse de Barras, qui du reste ne s'en cache pas, prenez garde que le colonel ne soit averti lût ou tard de relations qui ruineraient vos plus chères espérances... » Et signé : « Une amie. »

Adrienne. — Qu'est-ce que cela veut dire? Vous jugez de mon indignation... Si de pareils bruits allaient venir aux oreilles de Maxime?... Il est ombrageux et jaloux...

Bonaparte. — Puisque vous me demandez un conseil, ma chère Adrienne, je vous dirai tout franc qu'il n'y a pas autre chose à faire qu'à mépriser ces infamies, nées dans l'entourage de Barras, très certainement — où vous vous serez un peu trop compromise. Elles sont le fruit de notre société corrompue et malade. — Barras est l'expression môme de cette société. — Cet homme-là est pourri jusqu'à la moelle des os et il a pourri tous ceux qui l'ont approché. (A ce moment on entend la cloche du château sonner Vappel du déjeuner.) Mais le déjeuner nous appelle — et je ne vous cache pas que le grand air et la politique m'ont mis en appétit... (Tous deux ont rejoint le groupe, où leur arrivée provoque des murmures de satisfaction.) A table, citoyen Bernadotte, nous causerons de l'avenir de la République...

Joseph, prenant Bonaparte par le bras. — Et comment trouves-tu ma maison de campagne, Napoléon?

Bonaparte. — Oui... tu veux faire le seigneur avec les écus d'autrui; mais, c'est sur moi que tombera tout le poids de l'usure... (Joseph va pour protester.) Eh ! parbleu, ne sais-je pas que c'est le banquier Collot qui t'a prêté tout cet argent?... et à quel taux?...

Tout le monde disparaît dans lo château.

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