LA TOILETTE DE BARRAS
Le cabinet de travail de Barras, dont les hantes fenêtres donnent sur le jardin du Luxembourg.
Le citoyen Porcher achève de coiffer Barras, assis dans un fauteuil, en face de Tune des fenêtres... et enveloppé d'un longpeignoir. Mirande, son secrétaire, va et vient dans lapièce, rangeant des papiers sur la table, pendant que l'officieux de Barras dispose sur une chaise l'habit, le gilet et la cravate du Directeur.
Barras. — Fais donc attention, citoyen Porcher, tu me brûles l'oreille avec ton fer de Satan.
Porcher. — Ce n'est pas ma faute... Votre Excellence est ce matin d'une nervosité extraordinaire, comme jamais je ne l'ai vue depuis que j'ai l'honneur de coiffer le citoyen Directeur.
Barras. — Il fut un temps, Porcher, où je t'aurais fait couper la tête, pour me donner ce titre d'un
régime déchu... et aussi pour m'avoir endommagé.
Porcher. — Ces temps ne sont plus... citoyen Directeur... Vous avez dompté la Révolution...
Barras. — Là... encore un peu de ton eau des Grâces... de la poudre pour effacer le contact de tes doigts de sans-culotte... et sauve-toi si tu ne veux pas essuyer la colère de Jupiter-Barras... A propos, Mirande, as-tu vu le citoyen Borelly ?
Mirande. — Il doit venir ce matin... Mais je ne suppose pas que ce soit pour le citoyen que vous vous êtes mis en frais de toilette.
Porcher est sorti. Barras, avec laide de son officieux, a endossé ses vêtements et il est en train de nouer sa cravate devant une glace. Sur un signe de Barras, l'officieux sort.
Barras, devant la glace. — Gomment trouvezvous votre maître... citoyen Mirande?...
Mirande. — Beau comme Don Juan... plus séduisant que Buckingham... moins imposant pourtant que sous le costume officiel. Le manteau et les plumes vous donnent grand air...
Barras. — Tu me flattes, Mirande... Tu dois avoir besoin de quelque secret d'Etat... pour agioter au Perron... (0 entend sous les fenêtres des cris entremêlés de coups de fouet.) Oh ! là... que se passe-t-il donc ?
Mirande, à lune des fenêtres, accompagnant chacune de ses paroles d'un geste de circonstance. — C'est le citoyen Sieyès qui prend sa leçon d'équi-
talion... Il monte comme un curé... Venez voir, citoyen Directeur, ça vous amusera... ( le n'est pas l'assiette qui l'embarrasse... au contraire... Bon!... J'ai cru qu'il allait tomber... Aussi quelle idée à lui de monter une bête aussi élevée !... Il va avoir le vertige... Et le sauteur encore !... Aïe... Il pâlit à chaque coup de la chambrière... Non... est-il gauche !... Il se remet en selle... Oh ! que c'est drôle un abbé à cheval!... Savez-vous pourquoi, patron, le Directeur Sieyès apprend à monter à cheval ?
Barras. — Que t'importe !... Tu me vois là agité par de graves préoccupations et tu ne m'en demandes seulement pas la raison.
Mirande. — Qui peut vous préoccuper, citoyen Directeur, sinon le salut de la République?...
Barras. — Eh!... je me moque delà République... aujourd'hui surtout... (Prenant un médaillon dans un tiroir et le mettant sous les yeux de son secrétaire.)... Contemple cette miniature, Mirande, et dismoi si cette femme n'est pas adorable.
Mirande. — La citoyenne de Brillanne !... Elle est adorable tant que vous voudrez... mais elle n'est pas pour vos beaux yeux.
Barras. — C'est ce qui te trompe, Mirande... Je suis parvenu à toucher le cœur de cette indomptable aristocrate... Sans s'en douter, Murât est venu à mon secours... N'a-t-il pas eu l'étourderie de raconter, en présence de la citoyenne, certaine aventure d'Egypte?... Elle en a rougi, mon cher. Vois-tu,
il n'y a pas au monde de plus grande jouissance que la possession de la femme qui vous résiste et il n'y a rien de tel pour l'amener à composition que de la compromettre.
Mirande. — Gomment ce médaillon est-il entre vos mains?
Barras. — Je pourrais te répondre que cela ne te regarde pas... Je préfère te dire qu'il m'est venu par un de mes agents qui a su capter la confiance d'un bijoutier du Palais-Egalité... J'ai feint de croire qu'elle-même me l'avait adressé... Je lui ai écrit pour la remercier... j'y ai joint l'aveu de ma passion brûlante... et aussi un collier de perles rares, ayant soi-disant appartenu à Marie-Antoinette et que je F ai prié d'accepter en souvenir de la défunte reine... et voilà !...
Mirande. — Ah !... Citoyen Directeur, vous êtes un grand séducteur.
Barras. — Un roué, Mirande, tout simplement... Un roué de la Régence transporté dans le nouveau régime... Bref, la belle citoyenne va venir... Je l'attends.
Mirande. — Et s'il prenait au colonel Le Planté la fantaisie de se fâcher ?
Barras. — Bah!... Nous le ferions général... A propos, n'oublie pas que je reçois le général Bonaparte à dîner après -demain, 8 Brumaire, octidi. C'est Fouché qui m'en a donné le conseil... et c'est toi qui régleras l'ordre et la marche du festin... Je veux
l'éblouir de mon luxe... Ah! mon pauvre Mirande, je suis bien blasé, bien ennuyé des affaires... Le fardeau du pouvoir me pesé. Depuis quelque temps, le vent est à la fronde;... On dénigre le Directoire en ma personne. Toutes les lunettes sont braquées sur ma vie privée. On s'attend à une révolution... Mais, pourvu que je m'amuse... Après nous le déluge, Mirande î...
Mirande. — Et le citoyen Horelly ?...
Barras. — — C'est toi qui le recevras... Tu Técouteras... Ah!... le prétendant nous fait des propositions alléchantes !... (Lui donnant une taj^e sur la, joue.) Tu en auras ta part, garnement... Faut-il que j'aie confiance en toi pour t'avoir mis dans la confidence de mes projets !
Mirande. — Et votre confiance ne pouvait être mieux placée... à cent pour cent.
Barras, riant. — Mes niais de collègues ne se doutent de rien... Comme il fallait me ménager une ligne de retraite, je leur ai donné à penser que je n'entretenais des pourparlers avec les royalistes que pour mieux me tenir au courant des secrets des conspirations monarchiques... Avalez muscades !
Mirande. — Ah ! patron, vous êtes un profond politique.
L'officieux entre et fait un signe à Barras qui congédie Mirande. Entre Adrienne de Brillanne. Barras va audevant d'elle et l'entraîne vers un fauteuil où il veut la faire asseoir. Adrienne demeure obstinément debout.
Barras. — Entrez, belle citoyenne... Je vous attendais... et vous n'avez qu'à paraître pour que le soleil pénètre avec vous dans mon obscure retraite que vous embellissez de tous vos charmes... Ah! ma chère Adrienne... que vous êtes belle et que je vous adore !
Adrienne. — Alors, citoyen Barras, vous vous êtes dit que si je vous avais demandé un entretien particulier, c'est que j'étais prête à écouter vos insolentes fadaises. Faut-il que vous soyez assez corrompu, assez vil, pour avoir pensé que je consentirais à descendre jusqu'à vous.
Barras. — Citoyenne, en vérité, je ne vous comprends pas...
Adrienne. — Vous allez me comprendre... Vous avez montré partout une lettre que je vous ai écrite et. où, dans ma confiante crédulité, je vous témoignais ma reconnaissance pour l'intérêt que vous aviez pris à lanomination de Maxime... Vous m'avez enveloppée dans je ne sais quelle machination infernale, d'où il résulte, pour mes amis comme pour mes ennemis, que je suis votre maîtresse... En un mot, vous avez voulu me compromettre et vous y avez réussi. Mais vous ne saviez pas à qui vous aviez affaire. Vous allez me restituer ce médaillon que vous avez dérobé, j'ignore par quel artifice — et je vous rapporte ce collier dont l'envoi seul était un outrage. (Elle jette le collier sur la table. Mouvement de Barras.) Rendez-moi ce médaillon Barras; sinon, je crierai
((.ni li.iui dût -il m'en coûter La vie, que je vous ai souffleté de mon gant, connue an lâche cl que vous avez accepté l'injure.
Barras. — Savez-vous, citoyenne, que vous me brave/ et que je n'aurais qu'un mot à dire...
Adrienne. — Dites-le, ce mot... Ah! je vous en défie bien... Vous ne savez donc pas que vous êtes tombé si bas dans l'estime publique qu'entre l'honnête femme que je suis et le corrompu que tout le monde vous sait être, personne n'hésiterait ?. . . Vous êtes toutpuissant... vous pouvez me faire arrêter, enfermer au Temple, comme otage, pour outrage à la magistrature suprême que vous avez souillée d'ignominie... Je ne vous crains pas... Rendez-moi ce médaillon.
Barras. — Il ne peut y avoir qu'un malentendu que je déplore. J'avais reçu mystérieusement le médaillon presque en même temps que votre lettre si chaleureuse... et il m'était permis de penser... (Geste d'indignation d' Adrienne.) J'ai cru aussi que ce collier, dans votre foi ardente de royaliste, vous serait un souvenir précieux... il me venait du prétendant, du comte de Lille — qui a mis en moi, vous le savez, ses dernières espérances.
Adrienne. — Je plains le roi, s'il a compté sur vous... Mais voilà trop longtemps que je demeure en votre compagnie... Pour la dernière fois... je vous demande de me restituer ce que vous avez volé.
Barras, atteint à un meuble. — Là... là... citoyenne, ne vous emportez pas... bien que vous
soyez plus belle encore,... s'il est possible, dans la colère... (Lui remettant le médaillon.) Et croyez que je ne m'en sépare qu'avec le plus sincère regret.
Adrienne. — Et maintenant, adieu, Barras... Si nous nous rencontrons jamais, je vous ordonne de ne pas me reconnaître... Quant à moi je ne vous saluerais môme pas... Un bon conseil pourtant... Prenez garde à vous, Barras, les jours de votre pouvoir sont comptés... C'est moi qui vous le dis... A votre place je redouterais le châtiment.
Elle sort fièrement... Barras reste un moment confondu... puis il revient s'asseoir devant sa table de travail el écrit.
Barras. — Ouf!... Ce n'est pas une royaliste que cette femme... C'est une véritable républicaine... Qu'a-t-elle voulu me dire ?... Bah !... Menace de femme, autant en emporte le vent... N'importe!... Tenons-nous sur nos gardes... (Appelant.) Mirande!... Me voilà une ennemie de plus auprès de Bonaparte... Il n'y a pas de temps à perdre... (Mirande est entré.) ... Citoyen Mirande, cette lettre à Fouché, très pressée...
Mirande, à lui-même. — Hum !... Le patron n'a pas l'air content... Il paraît que ça n'a pas marché...
Barras. — Le citoyen Borelly est toujours là ?
Mirande. — Il n'a pas voulu partir avant de vous avoir vu... Ce qu'il a à vous dire est de la dernière importance.
Barras. — Faites-le entrer... Vois-tu, Mirande, il
n'y a décidémenl de salul pour nous que dans la restauration du roi légitime... Allons-y... et à ce snjel tu me feras le plaisir d'aller trouver Dubois -Crance*
cl de savoir de lui si le général Ilédouville est enfin arrivé à Paris... Que diable !... la Vendée n'est pas si loin !