‹ BrumaireChapitre 23 sur 57 · DIX-SEPTIEME JOURNEE · texte numérisé non relu

DIX-SEPTIEME JOURNEE

LES FIANCES

Kue <le la Loi. —L'appartement «lu citoyen Michel Le Plante, représentant du peuple.

Entre Maxime Le Planté, suivi de Firmin, domestique. Il est en petite tenue de colonel de chasseurs à cheval, une cravache à la main, qu'il dépose sur un meuble .

Maxime, tout en ôt&nt ses gants. — Mon père n'est pas encore rentré, Firmin ?

Firmin. — Le citoyen représentant doit être en ce

moment à l'hôtel de Salms où se réunissent aujourd'hui les membres de l'ancien club du Manège. — Le citoyen paraissait même fort en colère... Il ne parlait rien moins que d'exterminer le général Bonaparte.

Maxime, riant. — Ah !... Ah !... — C'est vrai, je l'avais oublié... Et, dis-moi, Firmin... il n'est venu personne en mon absence? En descendant de cheval, j'ai aperçu une voiture cpii stationnait devant la porte de l'hôtel.

Firmin. — La voiture de la citoyenne de Brillanne qui attend mon colonel dans le grand salon.

Maxime. — Adrienne!... ici... Comment ne me l'as-tu pas dit tout de suite ?...

Firmin, tendant un pli cacheté à Maxime. — Je voulais auparavant informer mon colonel qu'un planton de la garde du Directoire lui avait apporté ce message.

Maxime, prenant le pli et V ouvrant. — Donne... (Lisant.) « Le Président du Directoire a l'honneur de porter à la connaissance du citoyen colonel Le Planté qu'il le recevra après-demain nonidi en audience particulière... » Ce n'est vraiment pas trop tôt... C'est bien, Firmin, je répondrai.;. (Allant à la porte du salon et V ouvrant après que le domestique est sorti.) Entrez, ma chère Adrienne, et pardonnez-moi de vous avoir fait attendre... Me direz-vous ce qui me vaut, d'aussi grand matin, l'honneur de votre visite?...

Adrienne, — Répondez -moi franchement, Maxime... Depuis votre retour, y a-t-il eu un seul

LES CONSPIB ETIONS IS.'i

moment où vous ayez cessé d'avoir en moi toute confiance ?

Maxime. — Pourquoi cette question?... Je n'ai qu'un mot à vous répondre... J'ai vu ce malin le ministre de la guerre qui donne son autorisation à notre mariage et m'a promis d'être mon témoin... Votre tante en alixé elle-même la date, celle du 18 brumaire. Nous n'avons plus que quelques jours à attendre pour que le rêve de notre bonheur soit réalisé.

Adrienne. — Bien, Maxime; je n'attendais pas moins de votre loyauté. Mais, écoutez-moi jusqu'au bout... Vous avez fait bonne justice de calomnies qui ne m'avaient pas atteinte... Vous avez été juste et bon... Vous pouvez l'être encore... Il est un homme que j'affectionne, que j'admire... Mon mari, le général de Brillanne, le tenait en la plus haute estime... Cet homme est, lui aussi, en ce moment, l'objet des plus basses, des plus odieuses calomnies. Il n'est pas de crimes, pas de trahisons, que ses ennemis n'imaginent pour le perdre dans l'esprit du Gouvernement. Il en est d'assez osés pour demander qu'il soit traduit en conseil de guerre, condamné, fusillé comme déserteur... Que sais-je encore? — Et c'est cet homme de bien, ce soldat patriote, sur qui toute la France a jeté les yeux pour sa délivrance, que le pays tout entier acclame, que, sans vous en douter, vous allez sacrifier à la haine, à la peur de quelques misérables, si vous vous refusez à faire ce que je suis venue vous demander...

Maxime. — En vérité, Adrienne, je ne vous comprends pas.

Adrienne. — Vous allez me comprendre... Les papiers que vous avez la mission de remettre au président du Directoire renferment des accusations aussi odieuses que mensongères contre le général Bonaparte.

Maxime. — Vous vous exagérez l'importance de ces papiers... et, du reste, comment pourriez-vous savoir ce qu'ils contiennent quand moi-même...

Adrienne. — Le général en a été informé secrètement par un soldat arrivé d'Egypte presque en même temps que vous.

Maxime. — Et il vous a chargée de me les réclamer ?... (Geste d'assentiment tV Advienne.) Avezvous réfléchi, Adrienne, qu'en me plaçant comme vous le faites entre mon devoir de soldat et mon affection pour vous, vous pouviez me mettre dans la nécessité de sacrifier l'une à l'autre?

Adrienne. — C'est ce sacrifice que je vous demande au nom de notre amour... Le général Bonaparte n'est-il pas votre chef et n'est-il pas en droit de vous réclamer ces papiers?...

Maxime. — Le général Bonaparte n'est pas mon chef... Le général Kléber, qui les a confiés à mon honneur, à ma discrétion, aurait seul le droit de m'obliger à les lui remettre.

Adrienne. — Ecoutez-moi, Maxime... je vous en supplie... [De grands événements se préparent qui

amèneront en France bien des changements... Il ne m'appartient pas de vous les révéler... Songez que

vous pourriez un jour vous repentir de n'avoir pas cédé à ma sollicitation... à nia prière.

Maxime. — Je n'aurai jamais à nie repentir d'avoir fait mon devoir. — Quant aux événements auxquels vous venez de faire allusion, et que je veux ignorer, je n'en suis pas autrement surpris... Depuis mon retour, je n'entends parler que de complots ourdis par Bonaparte contre le gouvernement de la République. — Je n'y crois pas... je ne puis croire que le héros d'Italie et d'Egypte, que j'admire non moins que vous, consente à ternir toute une carrière de gloire et d'honneur par un attentat criminel... Fils de républicain, je suis républicain dans l'âme, vous ne l'ignorez pas... et s'il est vrai que Bonaparte conspire, comme beaucoup le disent et ont sans doute intérêt à le faire croire, ce m'est une raison de plus pour que je remette sans délai au Directoire des documents qui lui seront une garantie contre des projets séditieux que prêtent au général les mécontents et les ambitieux qui le compromettent.

AdriejSne. — Maxime, vous ne ferez pas cela.

Elle va continuer à parler... et s'arrête, tout interdite, en apercevant Morali qui a entr'ouvert une des portes du salon et qui, sans être aperçu de Maxime, met un doigt sur ses lèvres comme pour lui faire signe de ne pas insister... Morali disparaît.

Maxime, se méprenant sur le mouvement

cV Advienne. — Vous le voyez, Adrienne... c'est vous-même à présent qui reculez devant le crime de trahison que vous étiez venue me proposer...

Adrienne. — Pardonnez-moi... j'étais folle... je n'avais pas envisagé les choses à ce point de vue...

Maxime. — Vous voilà raisonnable Et maintenant, si vous voulez me permettre de changer de costume, je vous reconduirai chez votre tante... Ah! ma chère Adrienne, que je suis heureux de vous aimer!... Pourquoi me demandez-vous la seule chose que je sois forcé de vous refuser?... {Lui prenant les mains, qu'il embrasse.) Je vous adore...

II sort... Adrienne se laisse tomber sur un fauteuil, comme anéantie... Elle regarde fixement la porte où a paru Morali... Au bout de quelques instants la porte s'ouvre de nouveau... discrètement... Morali reparaît... 11 fait signe à Adrienne de ne pas parler et tend l'oreille, comme pour s'assurer que son maître s'est bien éloigné... Puis, il s'approche d'un secrétaire dont il montre la clef avec une joie enfantine... Il l'ouvre... Son visage s'épanouit en apercevant les papiers... 11 s'en saisit et va les remettre à Adrienne, après avoir refermé le meuble... et sans avoir proféré un seul mot... lorsqu*en entendant du bruit il disparaît par la même porte que celle par laquelle il est entré, sans avoir eu le temps de remettre les papiers à Adrienne... Maxime rentre au môme instant.

Maxime. — Et maintenant, ma chère Adrienne, je suis tout à vous. Citoyenne, voulez-vous me permettre de vous offrir mon bras ?

Adrienne. — Je ne sais vraiment si cela est dans les convenances... Bah !... en République !... Et

pais, je me sens toute joyeuse depuis un instant... Si vous voulez, Maxime, avant de rentrer au faubourg, nous passerons rue do la Victoire... J'ai deux mois à dire à ma chère Joséphine... Vous pourrez en profiter pour faire votre cour au général.

Ils sortent bras dessus, bras dessous.

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