BARRAS, SIEYÈS ET BONAPARTE
Vn salon, au palais du Luxembourg, dans les appartements occupés par le Directeur Barras. C'est le soir, après le dîner offert par Barras au général Bonaparte. Portes toutes grandes ouvertes sur la salle à manger.
Les invités sortent de la salle à manger par groupes.
Lemergier. — Eh bien, messieurs, nous ne sommes pas plus avancés qu'avant ce dîner qui semblait ne devoir jamais finir.
Regnault. — En effet, on a causé de tout, de mécanique, de botanique, de théophilanthropie, hormis de nos affaires.
Talleyrand. — J'ai vu le moment où le citoyen Yolney nous faisait un cours d'histoire rétrospective sur les momies d'Egypte.
Regnault. — Ave/ vous remarqué l'air d'indifférence affecté par Barras ?....
Real. — Oui... Il n'a pas cessé d'observer Bonaparte qui de son côté a gardé la plus prudente réserve.
Lemercier. — Le général hésite à se prononcer... Il a voulu avoir le dernier mot de Barras... Il doit pourtant savoir à quoi s'en tenir.
Talleyranu. — Et pendant ce temps, l'opinion publique s'inquiète de ne pas le voir agir.
Lemercier. — Voilà plus de quinze jours qu'il est arrivé et rien n'est encore fini... Qu'attend-il?
Regnault. — Ce n'est pas sans dessein prémédité que Barras a rappelé de la Vendée le général Hédouville.
Les Directeurs Moulins et Gohier, puis le général Moreau et Sieyès et ensuite Fouché, suivis de Bottot, Mirande et Victor Grant, sortent de la salle à manger.
Moulins, à Gohier. — 11 ne tient qu'à nous évidemment, mon cher Président, de nous débarrasser de notre mauvais prêtre... Mais il faudrait l'échanger avec Bonaparte... et croyez-vous que la République gagnerait au change ?
Gohier. — Son désir extrême de la gouverner décèle une ambition qui n'est pas propre à nous inspirer une grande confiance.
Moulins. — Dès notre première entrevue, je ne lui ai point dissimulé la conduite plus qu'équivoque de Sieyès et les jugements que portent sur lui les amis de la Liberté.
Moreau, à Sieyès. — Oui, mon cher Directeur, je vous l'ai dit et je vous le répète, Bonaparte est tout à fait l'homme qu'il vous faut... Vous serez la tête... il sera le bras.
Sieyès. — Oh! le bras !... le bras !... Il ne manque pas de bras... tandis qu'il n'y a qu'une tête... A-t-il fait seulement attention à moi ?... Il n'a d'empressement, de caresses, de flatteries que pour Barras.
Moreau. — Pas tant que cela, citoyen Directeur. Je le trouve plutôt réservé vis-à-vis de Barras... L'opinion publique et les acclamations de la foule semblent avoir donné à Bonaparte la mission de sauver la France... Associez-vous à lui pour cette entreprise patriotique... Vous savez qu'il a reçu des propositions des Jacobins ?... Il pourrait se servir d'eux.
Sieyès. — Eh!... parbleu!... Il se servirait du diable!... Les Jacobins ne me font pas peur... Je les redoute moins que l'ambition de votre petit général... Tenez, le voici qui sort de table avec Barras... Qu'ont-ils pu se dire ?
Il s'éloigne intentionnellement de Moreau pour éviter Bonaparte.
Barras, poursuivant une conversation coinmencée. — ... Que voulez-vous, mon pauvre général, il faut vous résigner... il vous faut être philosophe... Si l'on a un malheur domestique le plus réel, il faut, à plus forte raison, le savoir supporter avec plus de
courage... C'est une garantie de plus qu'on donne a la société... Et puis, vous étiez en Egypte, séparé par plus de six cents lieues de Joséphine, et celui qui est à plus de six pouces de sa femme... doit prendre son parti.... des infortunes conjugales qui sont la conséquence forcée delà séparation... En attendant... sachez-moi gré, mon cher général, d'avoir réuni autour de vous les meilleurs de vos amis.
Bonaparte. — Et je vous en remercie, citoyen Directeur. (A Moreau, pendant que Barras s'éloigne pour causer avec Bottot, Mirande et Victor Grant.) Vous étiez en compagnie de Sieyès, il me semble... Que vous disait le prophète ?
Moreau. — Sieyès est très affecté de l'indifférence que vous lui témoignez... Il prétend que vous auriez tout intérêt à agir de concert avec lui et à unir vos efforts aux siens.
Bonaparte. — Vous êtes d'avis, vous aussi, Moreau, qu'il y a quelque chose à faire?... Et s'i devait y avoir un changement prochain dans la forme du gouvernement, que feriez-vous ?
Moreau. — Je suis, comme vous, fatigué du joug des avocats qui perdent la République et je vous offre mon bras pour la sauver... Disposez de moi et de mes officiers.
Bonaparte. — C'est bon à savoir... (A Volney qui vient au-devant d'eux.) Et que pensez-vous de l'Egypte, citoyen Volney ?
Volney. — L'Egypte !... Pays merveilleux et qui
renferme, dans ses ruines, les traces de la plus puissante civilisation humaine.
Bonaparte, très enjoué. — Vous rappelez-vous l'enthousiasme de mes soldats en apercevant les Pyramides... Il semblait que leurs imaginations s'éveillassent au spectacle de ces vestiges du passé...
Sieyès, à Real et à quelques autres. — Il s'agit bien de Pyramides !... Croit-il donc être de taille à les faire tenir en équilibre sur leurs pointes?
Real. — Vous voilà de bien méchante humeur, citoyen Directeur. Pourquoi tant d'acrimonie quand le général ne demande au contraire qu'à s'entendre avec vous ?
Sieyès. — Pourquoi alors a-t-il alfecté de ne pas m'adresser la parole durant tout le dîner?... Pensez vous que je ne l'aie pas remarqué? Et son attitude n'a pas varié à mon égard depuis son retour.
Real. — Vous vous trompez, vous dis-je. Vous savez bien qu'il méprise Barras et qu'il n'a accepté son invitation que pour ne pas éveiller en lui des soupçons...
Sieyès. — Alors pourquoi ne vient-il pas à moi ?... Je ne demande qu'à marcher avec lui, parce que de tous les militaires, il est encore le plus civil... quoique je sache d'avance à quoi m'en tenir sur le sort qui m'attend après le succès.
LEMERCiER,à Bonaparte, au milieu d'un groupe que Barras et Fouché, adossés à la cheminée du salon, observent de loin. — Que demande la
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France? A être délivrée des anarchistes qui nous menacent du retour de la Terreur. Sieyès esl depuis
quatre mois leur adversaire déclaré... Ils le détestent et les honnêtes gens se sont rattachés à lui. Avant votre retour, ils comptaient sur lui pour faire le coup d'Etat qu'on attend maintenant de vous... Vous ne pouvez, vous, général, vous entendre avec les Jacobins. Vous seriez forcé de les écraser, après vous être servi d'eux — ce qui serait indigne de votre caractère... Plus que personne, vous devez être convaincu qu'on ne peut rien faire de bon et de solide qu'avec les gens raisonnables.
Talleyrand. — La chose est aux trois quarts faite.
Bonaparte. — \rous prêchez un converti, mes sieurs... Un peu de patience, que diable !...
Fouché, à Barras. — Que n'abordez-vous franchement la question ?.., Vous sauriez à quoi vous en tenir.
Barras. — Oui... ils ne craignent pas de conspirer jusque dans mon salon... S'ils s'imaginent que je suis la dupe de leurs petits manèges!... Et le général!... Ne dirait-on pas, à la façon dont il reçoit leurs hommages, qu'il est déjà le maître de la maison?
Sieyès, qui depuis un moment ne dissimule pas son mécontentement. — Non, vous dis-je, Real, vous ne me convaincrez pas. Je ne sais pas pourquoi Barras m'a convié à ce dîner où tout le monde semble vouloir me tenir à l'écart... Je m'en vais... Adieu... Il n'y a rien à faire ici pour moi.
Il sort de très méchante humeur, malgré Real qui cherche à le retenir.
Bonaparte. — Que se passe-t-il?... Sieyès est parti de fort méchante humeur.
Fouché, bas, à Barras. — C'est le moment de le sonder.
Barras, après avoir ramené à lui toutes les personnes présentes. — Eh! mon Dieu!... général, Sieyès est mécontent, comme moi, comme vous, comme nous tous... Vous ne connaissez, vous, que les caresses de la gloire, tandis que nous, nous sommes tous les jours abreuvés des amertumes et des dégoûts du pouvoir.
Bonaparte, le fixant. — Que voulez-vous dire?..
Barras. — Croyez-vous, mon cher général, que je ne sache pas tout le discrédit dans lequel est tombé le Directoire ?. . . Il n'est plus possible de marcher avec la Constitution de Tan III. — Vous le voyez vousmême... tout périt... Tout appelle un nouvel ordre de choses. — La République abesoin d'hommes nouveaux. Ce qu'il lui faut, c'est le gouvernement d'un seul... uue seule volonté substituée à cinq volontés divisées.
Gohier. — Mais alors, mon cher collègue, que devenons-nous, nous autres?...
Barras. — Nous ne sommes pas en jeu, mon cher président... et vous seriez le premier à vous effacer, j'en suis sûr, devant le dictateur ou le président qui serait désigné pour sauver la République de la ruine où l'entraînent les partis...
LES CONSPIP ETIONS 107
Bonaparte, impassible devant Barras. — Et ce dictateur... ce président que la France réclame, ce
serait vous, probablement ?
Barras. — Oh!... moi, général... je suis trop usé dans l'opinion. Je suis fatigué, malade... Je ne demande qu'à me reposer et à passer en des mains plus habiles que les miennes les rênes du gouvernement.
Bonaparte . — Mais enfin, quel homme, à votre avis, serait digne de la magistrature suprême?
Barras. — Il n'en manque pas... Pour moi, je n'en
vois pas de plus digne que votre collègue, le général
Hédouville.
Moment de silence — auquel succèdent des murmures confus.
Bonaparte, haussant les épaules. — Hédouville!... Quoi!... une pareille médiocrité !
Barras, feignant de n'avoir pas entendu. —
Quant à vous, général, le repos ne convient pas à
votre âge et j'applaudis à votre intention de vous
rendre àl'armée. De nouveaux lauriers vous attendent
sur les champs de bataille.
Bonaparte s'éloigne de Barras. Il paraît furieux. Ses amis l'entourent et cherchent à le calmer, tandis que Moulins, Gohier et Fouché semblent faire des représentations à Barras.
Bonaparte, à ses amis qui V entourent. — Le fourbe!... Eh bien, vous l'avez entendu?... Hédouville! Sa créature !... Cette seule indication ne vous prouve-t-elle pas bien que c'est sur lui-même qu'il veut appeler l'attention? Quelle folie!... Vous con-
naissez désormais ses sentiments. Allons, décidément, Real, vous aviez raison... Il n'y a que Sieyès..
Il entraîne Uéal et sort avec lui... Les amis de Bonaparte se regardent, surpris et inquiets.
Fouché, à Barras. — Quavez-vousfait, Barras?... Le général est parti furieux. Vous voilà brouillés tous les deux... maintenant.
Barras. — Eh!... je me moque bien du général.
Fouché. — Il n'était pas nécessaire de l'attaquer de front, comme vous l'avez fait. . . (Venant au groupe des amis de Bonaparte.) Messieurs, si vous voulez m'en croire... dites au général qu'il se dépêche ou tout sera perdu.