LES JACOBINS
A l'hôtel de Salms. Une grande salle préparée pour une réunion politique. Les fenêtres sont hermétiquement closes. La salle, entièrement dénudée, a conservé des vestiges, dans ses boiseries et dans ses dorures, d'une ancienne splendeur. — Les tapisseries sont lacérées, les marbres de la haute cheminée presque en morceaux. Un buste en plâtre de la République, coiffée du bonnet phrygien, est placé sur la cheminée, devant une glace brisée. Des lampes fumeuses, disposées çà et là, éclairent la pièce. Une table et des chaises sont préparées pour le bureau. Les Patriotes ou Jacobins, membres de la Société dissoute du Manège, sont assemblés. Ils causent entre eux, par petits groupes, en attendant l'ouverture de la séance. De temps à autre, de nouveaux personnages sont introduits, avec une infinité de précautions, dévisagés, reconnus et admis sur la présentation d'une carte.
Le régulateur, ou président, prend place au bureau, assisté des autres membres, et invite les patriotes au silence par quelques coups secs frappés sur la table, au moyen d'une longue règle plate.
Le régulateur. — Citoyens, la séance est ouverte... Mais avant de commencer la discussion,
l'assemblée me permettra de remercier, en son nom, les courageux patriotes qui sont venus se joindre à nous, des départements les plus éloignés de la France, pour sauver la République menacée.
Voix nombreuses. — Vive la République ! . . . Vive la Constitution!... Vive la liberté !
Un patriote marseillais, se levant. — Citoyen régulateur, les patriotes de la vieille cité phocéenne ont entendu la voix de leurs frères de la capitale... Ils accourent en foule des bords de la Méditerranée, pour combattre et vaincre au nom de la liberté.
Plusieurs voix, au milieu du plus grand tumulte. — Nous aussi... citoyen... Toute la France républicaine marchera derrière vous... Nous sauverons la République.
Saligetti, après que le silence s'est rétabli. — Citoyen régulateur... avons-nous l'assurance de n'être pas surveillés par la police de Fouché?
Le régulateur. — Je réponds de tout... Nos précautions sont prises pour échapper aux investigations des policiers... La parole est au citoyen général Jourdan.
Jourdan, se levant et venant se placer devant le bureau, face à l'assistance. — Citoyens, les dangers de la patrie républicaine sont si imminents qu'il n'est plus permis de demeurer dans l'inaction. Ceux qui s'obstineraient à garder le silence se rendraient coupables de complicité des maux qui pèsent sur la République et des audacieux qui la menacent.
Quant à moi, j'emploierai tous mes efforts pour déchirer le voile perfide de l'illusion placé avec art sur l'ouverture du gouffre qui doit engloutir la République. Je tenterai d'arracher le bandeau de mort qui couvre déjà les yeux des républicains. .. Je briserai les baillons destinés à museler le peuple... Qu'est-on prêt à faire de la liberté que la Constitution garantit à chacun de nous ?
Plusieurs voix. — Oui, la liberté est menacée !... — On veut renverser la Constitution de Tan III... — Vous l'avez bien vu au conseil des Cinq-Cents, dans la séance du 28 fructidor, où vous avez proposé de déclarer la patrie en danger... — Ilya des traîtres dans les deux Conseils... jusque dans le Directoire...
Jourdan, continuant. — Oui .. la liberté est menacée... Une vaste conspiration royale étend ses ramifications sur tous les points de la République... Les conspirateurs sont armés... Ils sont organisés... Ils ont des chefs...
Voix diverses. — Barras!... Sieyès!... Bonaparte ! . . .
Jourdan. — Leur quartier général est installé dans Paris... Des départements entiers sont infestés de hordes de brigands dirigés par des émigrés... Les républicains proscrits sous la dénomination de terroristes, de Jacobins, tombent journellement sous le fer des assassins et si nos armées n'avaient été victorieuses sur nos frontières, le tocsin de la royauté sonnerait à cette heure sur toute la surface de la
France, comme celui de la Liberté sonna au 14 juillet, d'immortelle mémoire.
Voix diverses. — Le Directoire conspire avec l'étranger !... Sieyès est vendu à la Prusse!... Barras nous vendra aux Bourbons !... Il faut renverser les Directeurs.
Jourdan. — Armons-nous donc et faisons rentrer clans le néant les téméraires qui méditent notre destruction... Citoyens, les dangers de la patrie sont grands, mais les ressources de la nation sont immenses... Des serments réitérés d'attachement et de fidélité à la Constitution ne suffisent plus... Il faut trouver en elle et dans notre énergie les moyens d'arracher la République aux mains des incapables et des fripons qui la gouvernent — et de la préserver contre les menées des ambitieux qui ne la convoitent que pour nous asservir. Etes-vous prêts ?
Voix nombreuses. — Oui... oui... jurons de sauver la République. — 11 faut que le peuple français connaisse ses amis et ses ennemis... — Nous ne voulons pas être vendus comme à Venise... — Chassons les traîtres ! ... — Le torrent de la tyrannie est prêt à déborder sur le sol de la grande nation... — Créons un comité de Salut public... des comités révolutionnaires... — On médite dans l'ombre l'assassinat de la République.
Jourdan, au milieu de V agitation. — C'est en proscrivant les patriotes, c'est en étouffant l'énergie républicaine, qu'on est parvenu à rendre la nation
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immobile... que dis-je?... insensible aux dangers qui la menacent. Ces! par l'impunité, et munie par La protection accordée aux traîtres, aux conspirateurs et aux voleurs, qu'on a provoqué la désobéissance aux lois et propagé l'immoralité, source certaine de la chute de toutes les républiques... Les républicains demandent-ils la punition des traîtres ?... Ils sont des buveurs de sang!... Demandent-ils que les dilapidateurs de la fortune publique soient poursuivis?... Ils veulent rétablir le gouvernement révolutionnaire... Dénoncent-ils une vaste conspiration royale ?... Ils veulent relever les échafauds de 93!... Et c'est ainsi que les sentinelles, chargées par la Constitution de veiller à sa sûreté, repoussent le concours des patriotes et gardent un silence criminel... On croirait qu'elles sont endormies ou intimidées par le danger... ou complices elles-mêmes des conspirateurs.
Voix nombreuses. — Tout le Directoire est vendu à l'étranger... Fouché est un traître !...
Jourdan. — Dans cette situation critique, nous avions sollicité le concours du général Bonaparte.
Voix nombreuses. — Non...non... pas de Bonaparte... A bas le dictateur !... A mort, l'échappé d'Egypte!...
Saligetti. — ■ Je demande la parole.
Jourdan. — Citoyens, écoutez-moi jusqu'au bout... Nous avions offert la dictature militaire au général Bonaparte, lui proposant de le reconnaître
pour chef et de lui confier les destinées de la République, à la condition qu'il secondât les principes de notre société et qu'il admît la convocation immédiate d'une Convention nationale... Le général Bonaparte a repoussé dédaigneusement nos propositions patriotiques... S'il n'est pas avec nous... il est contre nous.
Voix nombreuses. — On ne peut se confier à Bonaparte!... C'est un Robespierre à cheval... — Il est acheté par les Bourbons... — Il conspire pour la restauration de la monarchie !... — Il est d'accord avec Sieyès... — Il serait un dictateur !... un despote !... — Pas de dictature ! — A mort les tyrans !...
Salicetti, desscplcice. — J'ai demandé la parole... Je tiens à vous dire, citoyens, que vous n'avez rien tant à craindre que de l'échappé d'Egypte... Je connais Bonaparte depuis sa naissance... Je l'ai soutenu, protégé, défendu, vous le savez, avant et après le 9 thermidor, avant le 13 vendémiaire. Je le connais entre cuir et chair... Il est machinateur, conspirateur... il est tout ce qu'il y a de mauvais au monde... Si nous ne le tuons pas... il nous tuera. Nous avons le choix.
Aréna. — Le général Bernadotte sait à quoi s'en tenir sur les agissements de Bonaparte... Consultez-le.
Voix diverses. — On conspire, rue Chantereine.. chez Lucien Bonaparte... chez Joseph... Le président des Cinq-Cents est l'âme damnée de son frère...
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.Iourdan. — Oui... on conspire,.. Nous le savons... (Test pour cela que nous avons réuni les patriotes de tous les points de la France... Les dangers qui menacent la Constitution sont dénoncés au peuple français !... Jurons fidélité à la République, à la Constitution de Tan III... Jurons de nous opposer de tout notre pouvoir à la restauration de la royauté en France, à rétablissement de toute espèce de tyrannie...
Tous. — Nous le jurons !...
Une voix. — La liberté ou la mort !...
Tous, i^épétant. — La liberté ou la mort !...
Jourdan. — Si nous sommes menacés d'un coup d'État, armons-nous de poignards et défendons jusqu'à la mort ce que nous avons de plus cher... la liberté.
Tous. — Oui... oui... Vive la République !... Vive la liberté !... Vive la constitution de l'an III.
Jourdan. — Et maintenant, citoyens. . . , patriotes. . . mes frères... séparons-nous... Jurons de nous retrouver à l'heure du danger... Quand cette heure sonnera, je serai debout pour vous crier: Aux armes. Mouvements divers.
Le régulateur. — La séance est levée. . . Citoyens, je vous recommande de ne sortir que par petits groupes, afin de ne pas donner l'éveil.
Les patriotes se séparent au milieu des agitations les plus diverses.