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PREMIÈRE ENTREVUE

Un salon chez le citoyen Lucien Bonaparte, rue Verte.

Le général Bonaparte arpente la pièce à grands pas... Lucien et Sieyès sont assis, le premier devant la cheminée, tisonnant le feu; le second devant une table où sont étalés des papiers sur la première page desquels on peut lire en gros caractères : Projet de Constitution pour le peuple français.

Bonaparte. — Est-ce que vous ne voudriez pas soumettre à une commission votre plan de constitution?... Est-ce que vous croyez pouvoir rien faire sans un consulat provisoire ?... Quant à moi je vous déclare franchement qu'en ce cas, vous ne devez pas compter sur moi.

Sieyès. — Que diable !... Général, vous semblez ici sur votre terrain comme sur un champ de ba-

taille... 11 faut toujours être de votre avis sans quoi vous menacez de tout abandonner.

Bonaparte. — Il no manque pas de généraux pour faire exécuter le décret des Anciens.

Sieyès. — Il n'en manque pas, c'est certain... Mais vous seul, général, vous pouvez présenter une garantie à la France, vous seul pouvez persuader que ce que vous ferez ne sera point pour vous, parce que vous seul avez jusqu'à ce jour fait fléchir Aotre ambition, votre volonté personnelle devant les grands intérêts de la Patrie.

Bonaparte, s' arrêtant devant Sieyès et le fixant. — Pensez-vous bien ce que vous venez de dire, monsieur l'abbé ?

Sieyès. — En douteriez-vous, général?... Tout est perdu si vous nous abandonnez, et Dieu sait ce qui arrivera... Général, je fais appel à votre patriotisme.

Bonaparte, qui a repris sa marche à travers le salon. — Dès le moment de mon arrivée, vous n'avez pu ignorer mes sentiments... Je crois le moment venu d'agir... et je suis prêt à Arous seconder si vous voulez vous rendre aux bonnes et saines raisons que je viens de vous exposer.

Sieyès. — Eh! parbleu!... vous me tenez... Je suis votre prisonnier... Dictez donc vos conditions.

Bonaparte, qui est venu s'asseoir en face de Sieyès et accompagnant ses paroles de la charge qu'il bal nerveusement et bruyamment de ses doigts sur la table. — Je ne veux rien qui ne soit

librement discuté d'abord et approuvé ensuite par unevotation universelle bien constatée... C'est pourquoi il nous faut un gouvernement provisoire qui prenne immédiatement en main l'autorité et une commission législative pour préparer une Constitution raisonnable. Après cette votation, que les royalistes et les jacobins osent se montrer, et nous aurons vite fait de les mettre à la raison. Le général s'est levé.

Lucien. — Tu comptes donc, pour cette nouvelle révolution, employer la force militaire ?

Bonaparte. — Non. Les moyens qui se présentent seront purement civils. Sans doute la force militaire viendrait à l'appui.

Lucien. — Je redoute que le peuple ne soit avec le parti qui a voulu déclarer la patrie en danger, et qui n'hésiterait pas à employer les moyens extrêmes.

Bonaparte. — Le peuple de Paris!... Il regardera faire et ne bougera pas... Il n'y a plus d'agitation que parmi les gouvernants... Il y a aujourd'hui à Paris moins de populace qu'on ne le croit. Il n'y en a jamais eu moins. Beaucoup de petites fortunes se sont faites à Paris pendant la Révolution, — ce qui a considérablement étendu la classe de la petite bourgeoisie... Et cette classe, qui est le vrai peuple, ne se réunira ni aux Jacobins, ni aux royalistes... Elle regardera les gouvernants ou les meneurs se déchirer entre eux... et se rangera du côté du plus fort.

Lucien. — Il s'agit donc d'être le plus fort...

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Sieyès, qui depuis un moment a paru inquiet*

— Mais quels seront les membres du gouvernement

provisoire?... les trois consuls?

Bonaparte. — Moi... vous... Roger-Ducos... ou l'un de mes frères.

Lucien l'ail un geste de dénégation.

Sieyès. — Et dans tout cela qu'adviendra-t-il de ma constitution? Une œuvre qui m'a conté tant de peines !

Bonaparte. — Vous la défendrez devant la commission.. . J'appuierai vos propositions autant qu'elles me paraîtront raisonnables. Mais je me réserve de la discuter article par article. Je vous ai déjà signalé nombre de points sur lesquels je ne suis pas d'accord avec vous et dont je vous démontrerai toute l'inanité... Vous êtes un profond métaphysicien, monsieur l'abbé Sieyès... mais la métaphysique n'a rien à voir dans la politique.

Sieyès, très vexé. — Il me semblait pourtant... avoir acquis assez d'expérience dans la conduite des affaires de l'Etat... et je ne vois pas quels points vous pouvez incriminer.

Bonaparte. — Pour ne vous en citer qu'un... qu'est-ce que ce grand Electeur qui n'aurait aucune part au Gouvernement et pourrait, par un simple caprice de son autorité, révoquer l'un ou l'autre des consuls?... Un rouage inutile... Et vous le logez à Versailles !... dans le palais de Louis XIV!...

— Que voulez-vous faire de ce pourceau à l'en-

grais dans le palais de Versailles, citoyen Sieyès... ?

Sieyès. — La commission décidera alors !... Mais ne pensez-vous pas, général, que pour mettre un frein aux ambitions, aux convoitises qui pourraient se produire, il serait de bonne politique de laisser percer les noms des membres du futur gouvernement définitif ?... Ce pourrait être une manière de consulter l'opinion publique...

Bonaparte. — Je vous vois venir, monsieur Sieyès... Rien ne presse... Quand nous en serons là, nous aviserons... Pour moi, je me réserve de faire partie du pouvoir exécutif ou de préférer le commandement d'une armée. Gela dépendra de ce que vous réglerez...

Sieyès. — Que me reste-t-il à faire?

Bonaparte. — Vous assurer du concours des Anciens pour qu'aux termes même de l'article 102 de la Constitution, ils décrètent la 'translation des pouvoirs législatifs dans telle commune du département qu'il vous plaira de fixer... Qu'ils me donnent ensuite la mission de veiller sur l'exécution de leur décret... et je me charge du reste.

Sieyès, résigné. — Il faut bien en passer par tout ce que vous voulez, général.

Bonaparte. — Alors, nous pouvons nous revoir ici quand vous voudrez. Mais il est tard ; j'ai promis à Joséphine de la conduire ce soir au bal chez Cambacérès.

Sieyès. — Un mot encore, général... Vous con-

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naisse/, mes relations avec la cour de Prusse... Je l'ai endormie avec des promesses, afin de nous assurer son alliance — ou tout au moins sa neutralité... Elle est très ombrageuse, vous le savez... Ne pensez-vous pas qu'il serait nécessaire d'informer le roi... que nous avons abandonné l'idée de placer un d'Orléans sur le trône de France et qu'on ouvrirait ultérieurement des négociations pour y placer un prince de Prusse?... Une fois maîtres de la situation... nous ferons ce que nous voudrons.

Bonaparte, après avoir écouté froidement Sieyès, réprime aussitôt un mouvement de joie triomphante. — Je reconnais là votre prévoyance politique, citoyen directeur... Mais cette communication doit être l'objet d'un rapport secret... Je ne suis pas assez bon écrivain pour m'en charger... Rédigez vous-même ce rapport, remettez-le-moi... et je l'enverrai à Berlin par Duroc qui ne sera du reste pas mis dans la confidence.

Lucien. ■ — A propos, Napoléon, tune m'as pas dit ce que contenaient les papiers confiés au colonel Le Planté — et qu'il avait la mission de remettre au Directoire.

Bonaparte. — Eh!... je n'en sais là-dessus pas plus que toi... Ce qui est certain, c'est qu'ils ne sont plus entre ses mains... Adrienne me l'a assuré... Au surplus, je n'en suis pas autrement inquiet... Que peuvent-ils contenir ?... Des accusations écloses dans les cervelles de ce jaloux de Kléber ou de ce fou de

Tallien... Ah! citoyen Sieyès!... c'est égal!... si vous les teniez, ces papiers accusateurs, je ne pèserais pas lourd entre vos mains...

Sieyès, après avoir ri de la plaisanterie. — Avez-vous aussi songé, général, qu'il nous faudra de l'argent, beaucoup d'argent ? Nous ne saurions nous embarquer dans cette aventure sans munitions... Le nerf de la guerre, général !

Bonaparte, railleur. — Vous êtes un homme prévoyant, citoyen Sieyès... Vous pensez à tout... Soyez rassuré. Nous y avons songé... Les banquiers Collot etPerregaux pourvoiront à tous nos besoins. . . (Sieyès pousse un soupir comme s'il était soulagé d'un grand poids.) Au revoir, citoyens...

Il sort, reconduit jusqu'à la porte du salon par son frère et par Sieyès.

Sieyès. — Ouf!... Diable d'homme!... Il croit toujours parler à ses colonels ou à ses généraux. Il n'en est pas moins vrai que me voilà relégué au second plan.

Lucien. — Réfléchissez, citoyen Sieyès, que le projet d'un consulat provisoire assure le succès de l'entreprise... Mon frère ne m'en avait pas parlé, mais j'ai été frappé, comme vous devez l'être vous-même, par la logique de son argumentation.

Sieyès. — Qui vivra verra !.. . Après tout, mieux vaut encore s'entendre avec lui... Car s'il ne faisait pas le coup avec nous, il le ferait avec les Jacobins... il le ferait avec le diable !... (Comme à lui-même.)

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C'est égal!... s'il croit que c'est pour l'élever au premier rang de la République (pic j'ai purgé l'administration de tous ces Jacobins de malheur !... Allons ! ... allons!... le dernier mot de tout cela n'est pas encore dit... (// se frotte les mains, lout en regardant Lucien d'un ;iir de triomphe.)

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