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LES ROYALISTES

Le Directeur Barras est en conférence avec Borelly et le comte Georges Le Sergent de Hautecœur, représentants du comte de Lille.

Barras. — Vos chouans!... vous me parlez toujours de vos chouans! Ils sont constamment battus par nos généraux républicains. Ah ! s'ils avaient seulement quelques succès, on viendrait facilement à bout de la population parisienne. Mais les généraux, à Paris, sont tous républicains... quelques-uns sont des Jacobins enragés... des démagogues forcenés qui ne songent qu'au retour du régime des Comités de Salut public et de la loi des suspects...

Hautecœur. — Depuis notre entrevue, citoyen Directeur, j'ai pu m'entretenir avec le général Bona-

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parte... et, maigre les répugnances de M. de Frotté, j'ai maintenant l'assurance que nous pourrions nous entendre.

Barras. — Eh!... parbleu!... je sais bien que ce

démon de Bonaparte est prêt à seconder tout le monde. Il n'y a qu'avec moi qu'il ne veut pas s'cntendre, parce que j'ai vu clair dans son jeu, et il ne mêle pardonne pas... S'il a pu s'échapper d'Egypte, c'est avec l'assentiment secret du Gouvernement anglais envers lequel il a pris le formel engagement de restaurer la royauté en France au profit des Bourbons. Le malheur, avec ce diable d'homme, c'est qu'on ne le tient jamais.

Hautecœur. — Eh bien, moi, je le tiens, citoyen Directeur... Je me réserve de le lui prouver au moment opportun.

Barras. — Gomment cela?

Hautecœur. — Ces papiers rapportés par le colonel Le Planté... et qui lui ont été dérobés... ces papiers sont entre mes mains.

Barras. — Qui a pu vous les remettre?... Vous n'ignorez pas que depuis quelques jours, il n'est question, au Directoire, que de la disparition de ces papiers... que le colonel a été sur le point d'être compromis... Mais enfin, que contiennent-ils ?...

Hautecœur. — Peu importe la façon dont je me les suis procurés... L'essentiel, c'est que je les tiens... et je saurai en tirer meilleur profit que votre Directoire... Quant à ce qu'ils contiennent ?... Oh!

des accusations nettes et précises... Conspiration préparée en Egypte pour renverser le Gouvernement... intelligences avec l'ennemi... désertion... et toute la liste des atrocités commises par Buonaparte et que le Courrier d'Egypte, rédigé par le citoyen Tallien, a déjà portées à la connaissance de l'armée.

Barras. — Et vous n'en avez rien laissé soupçonner à Bonaparte, citoyen ?

Hautecœur. — Je m'en serais bien gardé... Le moment n'était pas venu... Le général a demandé quelques jours, jusqu'au 18, pour faire ses réflexions.

Barras. — Jusqu'au 18 !... Pourquoi cette date... plutôt qu'une autre ?

Hautecœur. — Je l'ignore... Ce jour-là doit avoir lieu le mariage de ma cousine, Adrienne de Brillanne, à qui il a promis d'être son témoin, avec le colonel Le Planté... et ma cousine n'est certainement pas étrangère aux bonnes dispositions dans lesquelles j'ai trouvé le général à notre égard.

Barras. — Ne vous fiez pas trop au colonel... Graine de Jacobin ne saurait germer en terre royale.

Borelly. — Alors... citoyen Directeur, tout est convenu... Vous acceptez... et je puis, en votre nom, informer le prétendant...

Bottot, qui vient d'entrer. — Citoyen Directeur, vos collègues, les citoyens Gohier et Moulins, insistent pour vous entretenir sans retard... Ils sont accompagnés du ministre de la guerre.

Barras. — Diable !... Il ne ferait pas bon qu'ils

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vous rencontrasses ici. Venez me voir demain... .\<>us reprendrons cette conversation au point où nous l'avons Laissée... Du reste, rien ne presse et nous avons devant nous tout 1(3 temps pour nous préparer.

Barrasles reconduitjusqu'à la porte de ses appartements privés par laquelle ils disparaissent... Au même moment, le général Moulins entre comme un furieux et regarde, très intrigué, tout autour de lui. Il est suivi de Gohier, qui prend tranquillement une prise de tabac, et de Dubois-Grancé.

Moulins, éclatant. — Il faut en finir !... Barras... Nous sommes venus vous trouver parce qu'un pareil état de choses est intolérable, et que si nous ne nous décidons pas à prendre des mesures énergiques, nous nous réveillerons, un de ces beaux matins, entre les mains et prisonniers des conspirateurs.

Barras. — Vous voilà fort en colère... Mais, après

être entré chez moi comme un coup de tempête, me

ferez-vous au moins l'honneur de me dire ce qui a

bien pu vous mettre dans l'état d'agitation où je vous

vois?

Moulins. — Vous allez le savoir... Dubois-Crancé a surpris les fils d'une vaste conspiration militaire, dont Bonaparte est le chef... On conspire chez Sieyès, chez Murât, chezLannes, chez Berthier... On conspire tout haut dans les salons des inspecteurs des Anciens... et chez les principaux membres des commissions... Je ne sais même pas si je ne dois pas avouer que l'on conspire jusque chez vous, Barras...

Barras. — L'accusation est plaisante, en vérité... La colère vous aveugle, citoyen collègue... et je ne vois, dans tout ce que vous me dites, rien dont la République puisse avoir à craindre.

Gohier, sa tabatière à la main. — Il ne veut rien entendre... Voilà une heure que je m'évertue aie lui démontrer...

Dubois-Crancé. — Je puis vous assurer, citoyens Directeurs, que le péril n'est point imaginaire, que des conciliabules sont tenus tous les jours chez Lucien Bonaparte, et je pourrais vous citer les noms des généraux acquis à la conspiration.

Barras et Gohier haussent les épaules en riant.

Moulins. — Ainsi, vous doutez encore... Nous serons bien avancés quand il ne sera plus temps... Où est ton courage, Barras ?... N'es-tu plus l'homme de Thermidor, de Vendémiaire et de Fructidor?... N'as-tu plus assez de volonté pour mettre la main sur les conspirateurs qui nous entourent, les déporter ou les fusiller... Il faut savoir ce que deviennent nos collègues Sieyès et Roger-Ducos... (A Gohier.) J'insiste pour que le Directoire soit immédiatement réuni et se déclare en permanence.

Un huissier, ouvrant la porte et aiinonçant. — Le citoyen Fouché, ministre de la police.

Barras. — Il arrive à propos.

Moulins, bas a Gohier* pendant que Barras va au-devant de Fouché. — Il n'était pas seul quand nous nous sommes fait annoncer.

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Gohier, de même. — Qu'allez-voua encore voua mettre en tête ?... Quelque bonne fortune!... La Tallien, probablement... Ali ça! Moulins, vous ne connaissez donc pas Barras.'

Moulins, à Fouché. — Nous expliquerez-vous, citoyen ministre, comment des conspirateurs peuvent impunément menacer tous les jours la République sans (juc nous en soyons informés ? Vos agents ne vous renseignent-ils pas ?

Fouché, tranquillement. — Ils me renseignent si bien, citoyen Directeur, que j'ai appris par eux que, vous-même, vous assistiez, avant-hier, en compagnie du citoyen Dubois-Crancé, à une réunion de soi-disant patriotes, où il a été beaucoup question de renverser le Directoire et de substituer aux deux Conseils une Convention nationale.

Rires de Barras et de Gohier.

Moulins, embarrassé. — Il ne s'agit pas des Patriotes... des Jacobins qui sont, eux du moins, des républicains avérés... et tous ne sauraient être rendus responsables de la motion inconsidérée de quelques-uns. Il s'agit des menées de Bonaparte et de ses généraux.

Fouché. — Avez-vous des preuves ?

Moulins. — Demandez à Dubois-Crancé.

Dubois-Crancé. — Le citoyen ministre ne peut ignorer que, sous le prétexte d'une revue, des mouvements de troupe sont préparés dans Paris pour un jour prochain ?

Fouché. — Alors, je vous répondrai, citoyen collègue, que cela ne me regarde pas... et qu'il ne rentre pas dans mes attributions de consigner les troupes dans leurs casernes.

Dubois-Crancé, s asseyant au bureau de Barras et écrivant. — Aussi, est-ce le parti que je vais prendre... « Défense à tous les chefs de corps de faire aucun mouvement, sans autorisation du ministre de la guerre, sous peine de mort. »

Moulins. — Cela ne suffit pas... Je réclame que Bonaparte soit arrêté...

Fouché. — Y pensez-vous ?... Et comment vous y prendriez-vous, au milieu de l'enthousiasme dont le général est l'objet ? Croyez-vous qu'il ne se tienne pas sur ses gardes?...

Moulins. — On peut, pendant la nuit, cerner sa maison et l'enlever avec l'aide de quelques cavaliers décidés.

Fouché. — Le lendemain, la foule vous arracherait votre prisonnier, et vous ne gagneriez rien à un attentat qui tournerait contre vous... La mesure serait impolitique... et, d'ailleurs, vous vous méprenez sur les intentions de Bonaparte... Il ne pense pas plus à culbuter la République, que vous ne songez, vous, à renverser le Directoire.

Moulins balbutie quelques mots embarrassés, auxquels ses collègues ripostent par des plaisanteries. — Un huissier entre et s'approche de Moulins.

L'huissier. — Citoyen Directeur, la citoyenne

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Arthémi se prétend que vous lui avez donné rendezvous.

Moulins l'.iii un geste, comme pour dire que c'esl bien el qu'il va la rejoindre... Il sort, en compagnie de Gohier el de Dubois-Cran ce, <|ui, avec Barras, emploienl tous leurs efforts à le calmer.

Barras. — Diable d'homme!... Si on F écoutait, on ne ferait que des sottises... Ah! à propos, Fouché, j'ai découvert que les papiers dérobés au colonel Le Planté sont en la possession du jeune Le Sergent de Hautecœur.

Fouché. — Le Sergent de Hautecœur!... Un chouan! Un conspirateur royaliste... C'est bon à savoir.

Ils se sont assis et continuent leur conversation.

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