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UNE FÊTE CHEZ FOUCHÉ

A l'Hôtel du Ministère de la Police. Un salon brillamment éclairé, communiquant avec d'autres salons, dont les portes sont toutes grandes ouvertes. Grande fête donnée par Fouché, en l'honneur du général Bonaparte, après un dîner de vingt-quatre couverts auquel étaient conviés les amis de l'entourage direct du général.

— Beaucoup de dames en toilettes de gala. La fête bat son plein.

— Le citoyen Laïs, pensionnaire de l'Opéra, chante, accompagné au piano par le compositeur Grange de Fontenelle. Bonaparte, entouré d'une véritable cour de dames, parmi lesquelles Adrienne de Brillanne et sa tante, est assis dans un fauteuil près du piano. — Fouché est debout, en face de lui, semblant l'observer.

Laïs, chantant :

Depuis cette nuit désolante, Dès qu'aux bords du couchant le jour vient d'expirer Sur la roche insulaire, encor rouge et sanglante,

Je reviens m'asseoir et pleurer.

LES CONSPIH \ rni.NS ^l'I'.l

<>n applaudit. Bonaparte se lève e1 s'approche du piano.

Bonaparte, n haïs. — - Citoyen Laïs, vous chantez ces vers avec L'âme d'Ossian. [A Fontenelle, qui s'est levé.) Tous mes compliments, jeune homme; vous les avez divinement rendus... Que ne travaillezvous pour le théâtre... comme Méhul ?

Fontenelle, / imidemen »/ , gauche. — J'ai précisément une Hécube toute prête que les directeurs de l'Opéra se refusent à monter.

Bonaparte. — Ils vous refusent!... Ils la joueront, monsieur Fontenelle, je vous en donne ma parole de général.

Arnault, à Regnault. — Si ce n'est pas un fait exprès que ceci... avouez que c'est l'effet d'un singulier hasard.

Hegnault. — Oui... Des vingt-quatre convives de ce dîner, il n'y avait guère que le maître de la maison qui ne fût pas des nôtres.

Arnault. — Quel beau coup de iilet il pourrait encore faire, rien qu'enfermant seulement les portes.

Regnault. — Il s'en garderait bien!... Vous ne connaissez pas Fouché, mon cher poète... Il arrêterait plutôt le Directoire que Bonaparte dont il a deviné le soleil levant... Il flaire mieux d'où vient le vent... Voyez-le plutôt faire sa cour au général, en véritable Oratorien.

Bonaparte, répondant à Fouché. — Et je vous suis reconnaissant de la galanterie, mon cher mi-

nistre... J'ai éprouvé le plus vif plaisir à entendre ces chants cl'Ossian par les belles voix de Laïs et de Chéron.

Arnault, à Regnault. — Real nous a fort divertis par sa verve si spirituelle et si originale. Avez-vous remarqué comme il a plaisanté Fouché pendant tout le diner au sujet des conspirations ?

Regnault. — Il a même été très imprudent... Le ministre est méfiant en diable, et s'il se doutait de ce qui se trame...

Bonaparte, s approchant deux. — Eh bien, monsieur le poète, ne vous avais-je pas dit que vous ne rencontreriez ici que des amis?... Avez-vous préparé votre chanson ?

Arnault. — Une chanson pour un dénouement de tragédie ?... C'est trop piquant pour que j'y manque.

Bonaparte. — Ne perdez pas de temps... Nous n'avons plus que quatre jours devant nous... Une chanson est de circonstance... Il est bon d'employer toutes les formes d'expression pour se mettre à la portée de toutes les intelligences.

Il le quitte brusquement et se dirige vers un groupe de clames où se trouve Adrienne de Brillanne qu'il attire à lui. — Au milieu des conversations dont la tonalité s'éteint progressivement, le jeune compositeur Fontenelle s'est remis au piano et exécute diverses variations sur des airs classiques.

Arnault. — Le général est ce soir d'une humeur charmante... A l'entendre rire et plaisanter, on ne se

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douterait pas qu'il est à celle heure engagé dans une entreprise ;mssi périlleuse.

Regnault. — Il faut bien donner le change à Fouché.

Bonaparte, à Advienne. — Gomment se fait-il, ma chère Adrienne, que nous n'ayons pas vu, ce soir, le colonel Maxime? A ma sollicitation, pourtant, Fouché lui avait adressé une invitation. Vous bouderait-il, par hasard ?

Adrienne. ■ — Excusez-le, général... Depuis la disparition de ces papiers, Maxime est comme un fou. Il a dénoncé le vol au ministre de la police, et s'en est expliqué avec le Président du Directoire. Peu s'en est fallu qu'il ne fut arrêté. Barras trouvait là une occasion d'exercer sarancune, et sans l'intervention de Gohier et de Moulins, la décision allait être prise... Il n'en est pas moins vrai que si ces papiers ne se retrouvent pas, Maxime devra rendre compte de sa conduite devant un conseil de guerre. Vous me voyez, général, dans une horrible situation desprit.

Bonaparte. — Bah!... vous serez mariés... car, c'est bien toujours pour le 18, n'est-ce pas ?... D'ici là, il y aura alors du changement... Et vous ne soupçonnez personne de ce vol?... Quant à celui qui détient ces papiers, ce ne peut être en tous cas un de mes ennemis, sans quoi on en aurait entendu parler.

Adrienne. — Personne!... C'est-à-dire... Mais je ne sais encore si, dans l'intérêt de Maxime, je ne dois pas, par prudence...

tenelle termim - - ariations par un trait brillant qui excite «les applaudissements enthousiastes. d«»nt uaparte, toute] sant, donne le signal. — Fouché fient à lui.

Fouché. — Merci, général, pour l'intérêt que - témoignez à mon jeune protégé... Il marche sur les traces de Gluck et de Mozart.

Bonaparte. — Nous le pousserons, mon cher ministre... Mais dites-moi. vous avez fait une enquête au sujet de ces papiers dérobés chez le citoyen Le Plant é

Fouché. — J'ai mis mes meilleurs açrents en campagne et je dois avouer que, jusqu'ici, je n'ai encore abouti à rien.

Bonaparte, fixant Fouché. — C'est singulier'....

A ce moment, on entend b - stinctement dans la ir de l'hôtel des piétinements de chevaux sur le [nt mme le mouvement d"une trouf iva-

liers prenant position. — s nversations s'éteignent peu à peu... Tout le monde se regai . semblant s demander l'explication de ce qi; s - .. Un grand

silem . lans le salon durant qnelq Bonaparte - souriant, interroge du regard le ministre de la police qui est devenu tout pâle... L'anxi et l'inquiétude augmentent encore quand, après que piétinements ont se n distingn - commandements militai] s rate voix : Cavaliers!... Kr carré, rangez- vo r;s !... Fixe!... — Quelques amis du général viennent se . - - -. — Fouché se dn

vers Tune des fenêtres et rouvre toute grande.

Fouché, à Turot, tout en se dirigeant vers la fenêtre. — Turot... descendez. . et revenez auspour me dire ce qui se pas-

LES' ( ONSPIH \ nONS

Ah.n ai i r. bas à Regnault. — Ah « [ue

Fouché voudrait plaisanter avec dous

Regnault, de même. — Mais rassurez-vous donc, timoré que vous èt< s... irdez Fouché... il est

plus intrigué que nous tous.

Une fanfare éclate presque auss itôt dans la tour .-t pendant un moment <>n entend les airs nationaux monter par bouffées dans 1»' salon, où tout le monde paraît maintenant rassuré »-t ne cache pas - - - atiments de satisfaction... Bonaparte a rejoint Fouché près de la fenéti

Tuhot, rentrant. — Citoyen ministre... la fantare du 26e régiment de chasseurs à cheval a voulu donner une sérénade au général Bonaparte... qu'elle savait que vous receviez ce soir... Elle est accompagnée de tous les officiers, colonel en tète...

Fouché. — Général, je ne suis pour rien dans cette manifestation qui n'est qu'une surprise ajoutée à celles que je vous avais réservées. Voulez-vous me permettre d'inviter les officiers à monter?

Bonaparte. — Je vous en prie, citoyen ministre.

Des ris «le : Vive Bonaparte, vive le général! éclatent dans la cour... Fouché a fait signe à Turot qui est - i ti aussitôt du salon. Bonaparte, penché à la fenêtre, répond par des gestes de remerctment aux acclamations des cavaliers qui ne discontinuent pas.

Arnault, à Regnault. — N'empêche qu'ils nous ont fait une belle peur...

Regnault, à Rcederer et à Arnault. — N'oubliez pas que nous devons nous retrouver demain soir rue Taitbout, chez Talleyrand... Là, nous nous rendrons

compte de ce que nous aurons appris et nous conviendrons de ce que nous aurons à faire... Et maintenant, si vous m'en croyez, mes amis, avant de nous coucher, nous irons revoir, chez Demonville, les épreuves des proclamations.

Arnault. — Croyez-vous qu'il soit très prudent de notre part de laisser le général entre les mains de Fouché ?

Rœderer, voyant entrer les officiers au-devant de qui se dirige Bonaparte. — Il est maintenant sous bonne garde... Du reste, rassurez-vous... Fouché le reconduirait plutôt en palanquin rue de la Victoire.

Ils sortent.

Bonaparte. — Soyez les bienvenus... messieurs les officiers... (A Laïs et à Chéron.) Citoyens, ces messieurs à leur tour seront charmés de vous entendre...

Fontenelle a repris place au piano... Laïs et Chéron se disposent à chanter... La soirée suit son cours, pendant qu'au dehors, les éclats de la fanfare continuent au milieu des cris de : Vive le général Bonaparte!

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