LES CONJURE
Le salon de Lucien Bonaparte, rue Verte, où sont réunis les conjurés. — Le général Bonaparte est assis devant une table, en face de Sieyès. — Autour d'eux, répartis dans le salon, debout ou assis, les hommes politiques de l'entourage du général et plusieurs officiers en uniforme. Bourrienne et Eugène de Beauharnais sont au nombre des conjurés.
Sieyès. — Tout, général, est arrêté, suivant vos désirs. Tout est convenu pour le 18... et peut-être eût-il mieux valu que ce fut pour demain... Car les faubourgs sont prêts à se lever à la voix de Jourdan et d'Augereau... Voici la minute du décret qui vous confie le commandement suprême de toutes les troupes... Voici la résolution des Anciens qui vous propose comme consul provisoire, avec Roger-Ducos et moi... Nous préférons deux commissions législa-
tives au lieu d'une ; chaque Conseil nommera des commissions et s'ajournera pour trois mois... Les Conseils sont chargés de travailler avec les deux commissions à la Constitution consulaire, qui sera aussitôt présentée à l'acceptation du peuple.
Bonaparte. — Mais, monsieur Sieyès, vous parlez de tout cela comme si c'était chose faite ,.. Êtes-vous certain que les Anciens voteront vos propositions?
Sieyès. — Les articles 102 et suivants de la Cons titution leur en donnent le pouvoir... Ils seraient fous, après le tableau qui leur sera fait de la situation, de ne pas user de ce droit constitutionnel.
Bonaparte. — Qu'en pensez-vous, citoyen Lemercier... vous, le président des Anciens?
Lemercier. — Nous sommes assurés de la majorité dans le Conseil.
Bonaparte. — Et toi, Lucien?... Que se passerat-il aux Cinq-Cents ?
Lucien. — Du moment où les Anciens se seront prononcés pour la translation des conseils à Saint- Cloud, les Cinq-Cents seront bien obligés de les suivre, la Constitution ne leur reconnaissant pas le droit de discuter leur décret.
Bonaparte. — C'est parfait !... La prévoyance de l'homme a moins d'étendue encore que sa malice... Il n'est pas d'organisation sociale, si bien combinée, qui ne porte en elle-même le principe de sa destruction... Mais, n'avez-vous pas craint, monsieur Sieyès,
d'alarmer les Parisiens, de les mécontenter en éloignant d'eux les autorités? Ne faites-vous pas naître
le trouble par la précaution que vous prenez pour l'éviter ?
Sieyès. — A Dieu ne plaise que je fasse l'injure aux citoyens de Paris de les croire capables d'attenter à la représentation nationale. Je ne doute pas au contraire qu'ils ne lui feraient au besoin un rempart de leurs corps... Mais cette ville immense renferme dans son sein une foule de brigands audacieux et de scélérats désespérés, vomis et jetés parmi nous de tous les points du globe, qui attendent avec impatience un moment de surprise ou d'effroi, pour frapper au cœur la République. Du reste, cette translation sera tout au plus de quelques jours, et ne peut pas être plus longue. (Murmure cV assentiment dans toute l'assistance.)
Joseph Bonaparte. — Il faut nous hâter, si nous ne voulons pas être prévenus par les chefs des Jacobins...
Real. — Chaque jour, les rapports les plus alarmants nous mettent dans la nécessité d'agir au plus vite... Nous sommes avisés, au Département, que les anarchistes ont des conciliabules secrets... Il se fait depuis quelque temps dans Paris des distributions d'armes et de cartouches... Déjà môme, ils se sont donné le mot d'ordre et le mot de ralliement. Je le tiens de Salicetti lui-même.
Bonaparte. — Il n'y a donc pas à hésiter. Il n'est
qu'un point sur lequel je ne suis pas d'accord avec vous, monsieur Sieyès... C'est quand vous voulez exclure des délibérations des deux Conseils certains représentants, dont vous redoutez l'opposition systématique.
Plusieurs voix. — Le citoyen Directeur araison... On ne saurait trop prendre de précautions contre les Jacobins.
Sieyès. — Croyez-en, général, ceux qui ont une longue expérience de nos assemblées... La violence et l'exaltation sont contagieuses. Vous seriez désolé d'avoir à tirer l'épée... Il serait affreux qu'avec une unanimité nationale, telle qu'on n'en vit pas une pareille depuis 89, l'obstination de quelques hommes fît répandre du sang... Et bien, si vous les admettez, vous serez peut-être forcé d'en venir là...
Par ses murmures, l'assistance semble donner raison à Sieyès... On attend avec anxiété la décision du général.
Bonaparte, se levant. — Eh bien, non!., je ne veux pas qu'on m'accuse d'avoir eu peur d'Augereau et cle Jourdan... N'avons-nous pas pour nous le peuple, les Anciens, une partie des Cinq-Cents... et la majorité du Directoire?... car je vous garantis que Barras ne marchera pas, ne votera pas contre moi.
Mu rat. — Nous avons, Eugène et moi, déjeuné ce matin chez Barras. Il nous a accablés de protestations de dévouement au général et à sa fortune.
Bonaparte. — Je ne puis consentir à une mesure d'exclusion. Tous les représentants seront admis...
Je in1 veux pas de consigne. .!<• réponds de tout...
SlEYÈS. — Puissent les événements ne pas me
donner raison !...
Moment de silence... Entre Regnault de Saint-Jean" d'Angely.
Bonaparte. — Eh bien, Regnault, vous avez vu Cambacérès et Lebrun ?...
Regnault. — Le citoyen ministre de la justice s'est entretenu aujourd'hui avec plusieurs de ses collègues des Anciens... Ils ont des scrupules et demandent vingt-quatre heures pour faire leurs réflexions et se décider.
Bonaparte. — Qu'est-ce à dire?... De la résistance à présent que tout est prêt?... Je neveux pas de tergiversations. Les imbéciles !... Ils ont eu le temps de se convaincre pourtant que je puis faire sans eux ce que je veux bien faire avec eux... Qu'ils se décident aujourd'hui même, sinon il sera trop tard... Avez-vous les proclamations?...
Regnault. — Elles sont composées et seront tirées demain, et affichées dans Paris aussitôt que le décret des Anciens aura été rendu.
Bonaparte. — Bien !... Il ne s'agit plus que de distribuer les rôles. Messieurs, prenez des notes. (S' adressant à Sébasfiani.) C'est vous, colonel, qui imprimerez le mouvement, toute la garnison vous suivra... Vous ferez prendre les armes à vos dragons sous prétexte d'une revue à la pointe du jour, et vous occuperez les positions suivantes : Cinq
cents hommes à pied se rendront sur la place de la Révolution où ils se formeront en colonnes par division pour y attendre de nouveaux ordres ; cent hommes à cheval se mettront en bataille aux Champs-Elysées ; cent autres occuperont l'entrée du pont de la Révolution... et vous, à la tête de trois cents hommes à cheval, vous viendrez vous mettre en bataille dans la rue de la Victoire. Je vous donnerai des ordres aussitôt que vous serez rendu. Il est essentiel que vos troupes ne communiquent avec personne, ni pendant leur marche, ni sur les points où elles seront placées, et qu'elles n'exécutent que les ordres que vous leur donnerez vous-même verbalement. Le général Lannes prendra le commandement des troupes réunies aux Tuileries... (A Marmont.) Toi, Marmont, tu occuperas l'École Militaire, avec l'artillerie ; Murât se rendra à Saint-Cloud , et vous, Macdonald,à Versailles.
Marmont. — Ne serait-il pas prudent, général, d'obtenir auparavant l'ordre écrit du gouverneur ?
Bonaparte. — Quand mes fidèles troupes d'Italie me sollicitent de les passer en revue, il ferait beau voir que Lefebvre s'y opposât. Du reste , Lefebvre marchera avec nous... (A Dourrienne.) Bourrienne, vous ferez connaître à tous les officiers généraux présents à Paris, et aux adjudants de la garde nationale, que je les recevrai le 18 à six heures du matin. Pour donner le change sur cette convocation matinale, vous répandrez habilement le bruit d'un
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voyage que je dois l'aire. . N'oublie/ ni Bernadotte, ni Jourdan, ni Augereau... Quant à Moreau, je m'en charge.
Sieyès. — Et nos trois collègues du Directoire ?
Bonaparte, faisant de la main droite le geste de donner un tour dé clef. — Jubé me répond d'eux... [A Réel,) Real, en voire qualité d'administrateur du Département, vous voudrez bien mettre votre hôtel de la place Vendôme à la disposition de nos amis... qui attendront chez vous les événements et des ordres... Regnault et Arnault iront communiquer à Fouché le décret des Anciens aussitôt qu'il aura été rendu. . . La disgrâce du Directoire nous assure le concours de ce ministre. Il ne voudra pas la partager. Et maintenant, messieurs, êtes-vous prêts à agir, résolus à marcher ? Songez que c'est notre vie ou notre mort que nous jouons... Quand nous voulons sauver la France, notre devoir est d'être forts... Pour moi, j'ai pleine confiance ; ma destinée n'est pas de finir place de la Révolution. En avant!...
Tous. — Oui, nous sommes prêts
Bonaparte. — Aleajacta est... Dans trois jours, nous franchirons le Rubicon ! . . .
I /assistance se confond en conversations particulières.