LE BANQUET DE SA I N T-SU L PICE
Le temple de la Victoire, ci-devant église Saint-Sulpice . Le temple est décoré à profusion de riches tapisseries, de drapeaux et de trophées d'armes. Une immense table est dressée en fer à cheval au milieu de la nef, qu'elle occupe tout entière . Dans le fond de la nef, sur l'emplacement du maître-autel, la statue de la Liberté, est dressée sur un socle, entourée de drapeaux, de sabres, de fusils et de casques, disposés en écussons. Sur le socle de la statue, on peut lire cette inscription : « Soyez unis, vous serez vainqueurs. »
C'est le banquet offert par souscription, sur la proposition du Conseil des Anciens, aux généraux Bonaparte et Moreau. Les convives sont à table, le général Bonaparte à la gauche du président du Directoire, le général Moreau à la droite. Les autres convives, représentants, hommes politiques, officiers en uniforme, sont indifféremment répartis autour des tables. Le repas suit son cours, au milieu du plus profond silence, troublé seulement par les chuchotements des conversations entre voisins. Les grandes orgues, tenues par le citoyen Couperin, lancent dans l'Eglise les chants patriotiques de l'époque. Les servants et les maîtres d'hôtel, vont et viennent autour des tables.
Le sacristain. — Un banquet républicain !... dans une église!... Quel scandale !... Et c'est pour cela, monsieur Chasselet, que vous avez revêtu votre uniforme des grandes cérémonies !...
Lu suisse. — Que voulez- vous..., citoyen Verdure, je suis citoyen français avant d'être suisse... et je m'estime trop heureux do l'occasion que les républicains m'ont offerte de rentrer dans ma charge.
Le sacristain, grommelant. — C'est égal... celui qui m'aurait dit que je préparerais, dans ma sacristie, des vins pour un autre usage que celui du saint sacrilice de la messe!... Ali! les temps sont bien changés... Vous rappelez-vous la dernière procession de la Fête-Dieu, en 1788, monsieur Chasselet ?
Le suisse. — Si je me la rappelle !... citoyen Verdure... Que voulez-vous ?... les temps sont changés, comme vous dites, les fêtes républicaines ont remplacé les fêtes de la superstition.
Le sacristain. — Fi ! monsieur Chasselet... Pouvez-vous parler ainsi, vous,... un homme d'église...
Le suisse, montrant ses chausses. — Pas un sansculotte, en tous cas...
Le sacristain. — Et ces orgues ! . . . Elles n'en finissent pas de jouer les airs nationaux, au lieu des chants sacrés de Bach qui vous remuaient l'âme.
Le suisse. — La Marseillaise vaut bien le Veni Creator.
Le sacristain. — Alors, c'est ce petit homme, avec un habit garni de palmes vertes, qui est le général Bonaparte... Il n'a pas l'air content... Avezvous remarqué, monsieur Ghasselet, qu'il n'a touché à aucun des mets qu'on lui a servis... Aurait-il peur d'être empoisonné ?
Le suisse. — Dam !... il en est certainement parmi ces gaillards à qui sa gloire porte ombrage et qui ne demanderaient pas mieux que d'être débarrassés du petit général.
Le sacristain. — C'est donc cela que j'ai vu le général Duroc lui apporter un pain et une demi-bouteille de vin qu'il était allé chercher dans sa voiture... Et dites-moi, est-ce vrai ce qu'on dit depuis quelques jours que Bonaparte va culbuter le Directoire et ramener les Bourbons ?
Le suisse . — Les Bourbons ! . . . Je crois plutôt que Bonaparte est en route pour rétablir la Convention... Mais voici le président du Directoire qui se lève... Le citoyen Gohier va parler...
Sur un signe du maître des cérémonies, les orgues cessent de jouer... Les regards de tous les convives sont tournés vers Gohier...
Gohier, se levant. — Citoyens, en ce jour solennel où nous honorons la gloire et le courage, je porte un toast qui sera entendu de tous les rois coalisés contre la République, je bois à la paix...
Applaudissements. Cris divers.
Lemercier, debout, levant son verre. — Citoyens... à la gloire, à la prospérité de la République française.... (Applaudissements.)
Lucien Bonaparte, de même. — Aux armées de terre et de mer de la République... (Applaudissements.)
LES < ONSPIRATIONS l'.V)
Le général More au, de inOmc A tous les
fidèles allies de la République.
Chaque toast esl accompagné d'applaudissements et de bravos.
Le général Bonaparte, se lev&nt à son tour, au
milieu du plus profond silence. — Moi, citoyens,
je bois à l'union de tous les Français.
Ce toasl est accueilli par les applaudissements de ions les convives, auxquels se mêlenl quelques cris de : Vive Bonaparte.
Le sacristain. — Vous direz tout ce que vous voudrez monsieur Chasselet... mais ça manque de gaîté... d'enthousiasme... Quelle différence quand nous chantions Y&lleluia, le jour de Pâques... Je n'ai jamais vu un repas aussi lugubre... Ils ont tous l'air de se défier les uns des autres.
Le suisse, riant. — Vous trouvez, citoyen... En politique, c'est ainsi que cela se passe... Les partis s'observent... Mais voilà Bonaparte qui selèAre...
Le général s'esl levé et suivi par Berthier, Duroc et Bourienne. Il l'ail le tour des tables... s'entretenant avec plusieurs convives... Un moment auparavant, plusieurs personnes venanl du dehors sont entrées et se sont approchées de Fouché, de Lemercier et de Lucien Bonaparte... et leur ont parlé bas... Des rumeurs circulent de bouche en bouche et paraissent jeter de l'effaremenl dans l'assistance. Fouché a quitté la table et a abordé plusieurs agents qui attendent dans un coin de l'église... Les orgues, à ce moment, jouent le Citant du départ, de Méhul.
Fouché, à ses agents. — Citoyens, on m'assure que Jourdan et Augereau dînent en ce moment au
faubourg Saint-Antoine, en compagnie de Santerre.. Allez... Je compte sur vous pour connaître leurs intentions...
Le suisse. — Vous avez entendu, citoyen?... Augereau et Jourdan vont soulever les faubourgs...
Pendant ce temps, Bonaparte s'est dirigé vers une porte latérale.
Bonaparte, à Duroc. — Duroc, allez dire à monsieur Sieyès que je l'attends rue de la Victoire... Il faut que tout soit prêt après-demain. (Prenant le bras de Bourrienne.) Je m'ennuie ici... Allons nous-en.
Ils sortent.
Le sacristain, levant les bras au ciel. — Saints du paradis!... Gomment tout cela fînira-t-il ?
Le suisse. — Taisez-vous, citoyen Verdure... vous m'empêchez d'entendre le citoyen représentant Courtois qui récite des vers en l'honneur du général Moreau.
Courtois, au milieu des rumeurs confuses, est debout... Il tient un papier à la main et lit :
Toi, jeune Fabius qu'a deviné Voltaire Dans un de ses plus beaux portraits...
Il continue.
Le sacristain, scandalisé. — Voltaire!... Quelle impiété!... Un nom de païen... à Saint-Sulpice... Décidément, monsieur Chasselet, j'ai trop vécu...