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VINGT-CINQUIEME JOURNEE

Le grand salon de l'hôtel de la rue Chantereine. Réception, après le dîner offert par le général Bonaparte en l'honneur du président du Directoire et de madame Gohier... Beaucoup de monde, des dames en grande toilette, des officiers de tous grades en uniformes, des hommes politiques; en un mot, la réunion de tout l'entourage du général. Le président Gohier est assis sur un canapé, au milieu d'un cercle de dames. Bonaparte va de l'un à l'autre, très empressé auprès de chacun... Une grande animation règne dans le salon.

Bonaparte, au milieu d'un groupe de généraux- — Nous avons servi la République sur les champs de bataille... Nous la servirons encore plus utilement à Paris... J'ai besoin de votre appui et j'y compte. Soyez tous rendus après-demain matin chez moi à huit heures avec vos états-majors... Plus un mot, voici des oreilles de Jacobins indiscrets... Bonaparte se répand à travers les groupes.

Maxime, entraînant son père. — Enfin, mon père, qu'est-ce qui vous étonne dans tout ce qui nous entoure ?...

Michel. — Ce qui m'étonne, c'est de me voir ici... Tous ces gens me font l'effet de conspirer... On dirait, à les entendre, que la République est discréditée, pourrie, vendue... Jour de Dieu!... si ton petit général s'avisait de vouloir y toucher !...

Maxime. — Calmez-vous, mon père... vous allez attirer l'attention sur vous... Que diable, aussi!... vous ne voyez partout que des conspirations et des conspirateurs.

Michel. — Je vois ce que je vois... j'entends ce que j'entends... Cela devrait te crever les yeux... et étourdir les oreilles... Il faut que tu sois aveuglé par l'amour, pour ne voir pas plus clair dans ce qui se passe. — A propos, as-tu revu le ministre de la police ?. . . Tu sais qu'il y va de ton honneur de patriote et de soldat.

Maxime. — Je le sais, mon père... Fouché m'a fait informer aujourd'hui même qu'il tenait enfin la bonne piste et qu'il comptait pouvoir me remettre aprèsdemain les papiers qui m'ont été volés.

Michel. — Le jour de ton mariage?... Ce sera un plaisant cadeau de noces qu'il te fera là...

Adrienne, entraînant Michel. — Vous permettrez, citoyen représentant, que je vous enlève mon mari... (S' avançant vers Maxime.) Alors, vous ne m'en voulez plus, bien vrai ?

LES CONSPIRATIONS 2ï.'J

Maxime. — Pourquoi vous en voudrais-je , Àdrienne ?. . . C'est à vous de me pardonner un soupçon dont je n'ai pu me défendre... et dont je m'excuse humblement... Vous m'aviez demandé ces papiers avec tant de chaleur, qu'il m'était permis de supposer que vous étiez pour quelque chose dans leur enlèvement... Pardon... oh! pardon — je me trompais... Mais vous devez comprendre la situation dans laquelle je suis placé. — Je suis déshonoré s'ils ne sont pas retrouvés... et c'est parce que vous êtes tout pour moi, c'est parce que mon honneur doit vous être plus cher que ma vie, que je vous supplie, Adrienne, de m'aidera rentrer en possession des papiers qui m'ont été volés et dont je dois compte à mes chefs aussi bien qu'au Directoire.

Adrienne. — Je vous y aiderai, Maxime, et de tout mon pouvoir. — Patientez seulement quelques jours encore... Vous savez que Fouché nous Fa promis...

Ils se perdent dans la foule.

Bonaparte, s' approchant de Joséphine. — Vous n'avez donc pas su retenir Bernadotte ?

Joséphine. — Le général est parti, en prétextant une indisposition de Désirée. Mais, d'après ce que j'ai appris, il ne peut vous être bon à rien.

Bonaparte. — Je le crois... En tous cas, il ne peut plus me nuire... C'est tout ce qu'il me faut... (Rapprochant de Gohier, pendant que Joséphine, aidée d'Hortense et de ses belles-sœurs, offre le

thé à ses invités.) Eh bien, mon cher Gohier, êtesvous satisfait de votre soirée ?... Quant à moi, je ne saurais trop me féliciter de mes relations avec vous... et je vous demande la permission de m'invitera dîner chez vous, en famille, après-demain 18 Brumaire.

Gohier. — Comment donc, citoyen général... Le président du Directoire sera toujours très honoré de recevoir chez lui le héros d'Italie et d'Egypte.

Madame Gohier, à Joséphine, qui lui offre une tasse de thé. — Ma chère Joséphine, que vous êtes aimable!... Mais regardez donc mon fils... On dirait qu'il fait la cour à Hortense.

Joséphine. — Ils sont charmants tous les deux!... Ils sont en âge d'être mariés, et nous serions très flattés, Bonaparte et moi, de l'union de nos deux familles.

Bonaparte, à Real, qui vient d'entrer. — Je vous attendais avec impatience, Real!

Real. — Tout marche à merveille, citoyen général... Je sors de la commission des Inspecteurs... Les convocations pour les séances extraordinaires des deux Conseils seront expédiées demain soir... Nous sommes obligés d'oublier quelques représentants... C'est l'avis de la commission.

Bonaparte paraît mécontent... On annonce : Le citoyen Fouché, ministre de la police... Entre Fouché... Son entrée provoque des rumeurs diverses... Il s'avance vers Joséphine, laquelle est en ce moment assise sur un canapé, auprès de Gohier, et lui baise respectueusement la main.

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Gohier, une lusse de thé à ls main, s' adressant à Fouché. —Quoi de nouveau aujourd'hui, citoyen ministre ?...

Fouché. — Rien de nouveau, en vérité... Toujours les mêmes bavardages... Toujours la conspiration !...

Mouvements divers dans le salon où l'on se rapproche du groupe formé par Fouché, Gohier et Joséphine.

Bonaparte, riant. — Quelle conspiration ?...

Joséphine. — Une conspiration, citoyen ministre ?...

Gohier, haussant les épaules, tout en humant sou thé. — La conspiration !...

Fouché, riant. — Oui... la conspiration... Mais je sais à quoi m'en tenir... J'y vois clair, citoyen Directeur... Fiez-vous à moi... ce n'est pas moi qu'on attrape. — S'il y avait conspiration, depuis qu'on en parle, on en aurait eu la preuve sur la place de la Révolution ou dans la plaine de Grenelle.

Joséphine. — Fi donc!... citoyen ministre, pouvez-vous rire de ces choses-là ?

(ion ier, à Joséphine. — Ma chère amie, le ministre parle en homme qui sait son affaire. Mais tranquillisez-vous, citoyenne... Dire ces choses-là devant les dames, c'est prouver qu'il n'y a pas lieu de les faire... Faites comme le Gouvernement... ne vous inquiétez pas de ces bruits-là... dormez tranquille.

Bonaparte, à Michel Le Planté, très gaiement.

— Et vous, citoyen représentant, vous y croyez... à la

grande conspiration ?...

Il pirouette sur ses talons, et tourne le dos à Michel Le Planté, au moment où celui-ci va lui répondre.

Michel, à lui-même. — Se moquerait-il de moi ?.. . (A Gohier, qui vient de se lever.) A votre place, citoyen président, je redoublerais de vigilance... (La physionomie de Gohier manifeste une forte surprise.) Oui, à quelques mots que j'ai pu entendre, il est question d'un grand mouvement de troupes pour le 18.

Gohier. — Bah... Laissez-moi donc tranquille... citoyen... le général vient précisément de s'inviter à dîner chez moi pour après-demain.

La marquise, à Arnault. — Gomment !... citoyen Arnault, vous ne nous ferez pas l'honneur, aprèsdemain, d'assister au mariage de ma nièce ?...

Arnault. — Excusez-moi, madame la marquise... j'ai ce matin-là même un engagement auquel je ne puis manquer... affaire d'honneur... affaire de cœur... affaire quijera du bruit.

La marquise. — Adrienne ne vous le pardonnera pas. (A Joséphine.) Comprenez-vous, ma chère Joséphine, ce méchant poète ?...

Arnault, à Bonaparte, qui est venu à lui et la pris par le bras. — Ah ça!... général, qui trompe-ton ici?... comme dirait Basile. — Ils sont tous dans la confidence. (Le général le regarde en riant.) Vous riez ?... il n'y a pourtant pas de quoi... J'étais venu de la part de vos amis, en ce moment réunis chez

LES CONSPIRATIONS Vu

Talleyrand, savoir si [a chose tien! toujours pour après-demain, el prendre vos instructions.

Bonaparte. — Et pourquoi ue tiendrait-elle pas ?

Arnault. — C'est qu'elle me paraît éventée ; tout le monde en parle.

Bonaparte. — Tout le monde en parle et personne

n'y croit... Vous l'avez bien vu tout à l'heure...

Venez demain soir prendre le thé — s'il y a quelque

chose de changé.., je vous le dirai... En attendant,

courez rassurer nos amis...

Il le reconduit jusqu'à la porte du salon et se rapproche d'Adrienne qui prend en ce moment, avec sa tante, congé de Joséphine, observé de près par Maxime et par sou père.

Adrienne. — A mon tour de prendre congé de vous, général... et n'oubliez pas que c'est aprèsdemain le grand jour. — Nous comptons sur vous et sur Joséphine. (A Maxime.) Maxime, vous voudrez bien nous reconduire, ma tante et moi.

Bonaparte. — Je n'y manquerai pas... Je tiens

trop à donner au colonel Le Planté cette marque de

mon estime... [A Maxime.) Car, moi aussi, je compte

sur vous, colonel... Donc, à après-demain, octidi...

(Maxime j^rend lamain que lui tend le général...)

Ouf!... je suis fatigué... j'ai besoin de repos... je

vais me coucher... (A Bourrienne.) Venez-vous,

Bourrienne?...

11 quitte le salon avec Bourrienne, pendant que les invités, dans un mouvement général, prennent congé de la maîtresse de la maison.

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