LA VEILLÉE DES ARMES
Devant la porte d'entrée du palais des Tuileries, donnant du côté de la rue Honoré. C'est le soir, vers onze heures. Il fait un clair de lune splendide... Quelques chevaux, tenus en main par des Guides, stationnent devant la porte. Un astronome en plein vent a installé sa lunette et invite les rares passants à venir contempler le ciel qui se détache en pleine lumière lunaire audessus du jardin, tandis que la façade du Palais profile sa haute masse noire. Au premier étage, dont les volets des fenêtres sont fermés, une de ces fenêtres laisse apercevoir du haut en bas une longue raie lumineuse. Des citoyens attardés s'arrêtent devant l'entrée du palais, contemplent les chevaux, se montrent la fenêtre éclairée et passent en échangeant les réflexions que leur inspirent le filet de lumière et la présence insolite des cavaliers, à cette heure, aux abords des Tuileries. Un réverbère, suspendu à une corde tranversale, jette sur la rue des lueurs blafardes.
L'astronome. — Approchez, citoyens... Vous pourrez contempler dans ma lunette la comète découverte par le citoyen Méchain... Elle continue
LES CONSPIR \ l IONS 249
d'avancer vers le midi... Dans quelques jours, <>n ne la verra plus a Paris. Approchez, ça ne coûte que deux sols —
Premier citoyen. — Je t'en donnerais bien dix...
si tu pouvais me faire voir ce qui se passe, à celte heure, derrière ces volets à travers lesquels filtre une lumière indiscrète qui pourrait bien èlre celle dune aurore nouvelle.
Deuxième citoyen. — Te voilà bien curieux... Ne sais-tu pas que c'est là... la salle réservée à la commission des Inspecteurs du Conseil des Anciens... Ils travaillent au bonheur du peuple.
Premier citoyen. — Hum!... je ne m'y fierais pas... Il se passe d'étranges choses depuis quelques jours... Ma femme a rêvé l'autre nuit d'un soleil immense qui se levait sur le monde, et quand elle s'est réveillée, elle en était comme éblouie...
Deuxième citoyen, moqueur. — Ta femme te prenait sans doute pour Apollon... vieux nigaud... (A V astronome.) Citoyen, montre-nous le soleil levant.
L'astronome. — Le soleil est couché à cette heure. Mais je puis vous faire voir la conjonction de Vénus, phénomène qui n'apparaît que tous les neuf mois et que le citoyen Lalande a signalé à ses collègues de l'Institut.
Deuxième citoyen. — Vénus !... Ça doit être amusant... Fais-nous voir la citoyenne Vénus.
Il regarde dans la lunette, tandis que deux autres
citoyens se sont arrêtés en discutant, tout en contemplant la façade du palais et en se montrant les chevaux et les cavaliers.
Troisième citoyen. — Quand je vous le disais, citoyen... Regardez plutôt... je ne me trompais pas. C'est fini... Voyez-vous bien, les poignards sont levés sur les représentants du peuple. La constitution de Tan III est condamnée... La liberté va périr...
Le quatrième citoyen hoche de la tête, en grommelant. Des jeunes gens et des jeunes femmes passent en chantant <d se croisent avec une patrouille.
les jeunes gens, chantant.
Ça ira ! ça ira ! ça ira !
Aux cris de la France entière, Ça ira ! ça ira ! ça ira !
Le Directoire à la rivière !
- Vive la République, ô gué.
Mais Barras est bien fatigué !...
Vive le général Bonaparte!... Vive l'armée!...
Le chef de la patrouille. — Voulez-vous bien vous taire... braillards... Vous allez réveiller tout Paris...
Un jeune homme, déclamant comiquement :
Paris, de Bonaparte, attend sa délivrance, Et bientôt son génie embrasera la France !...
Hein... qu'est-ce que tu dis de ce distique, honnête
prétorien !... Je te préviens qu'il n'est pas du citoyen
Chénier.
Les jeunes gens et les jeunes femmes entourent les soldats de la patrouille et organisent une ronde, tout en
chantant el en riant... Pendant ce temps, plusieurs sous -officiers «les Guides apparaissent à la porte d'entrée du Palais, accompagnés par un officier qui leur donne drs instructions.
Troisième citoyen. — Hein!... vous les entendez... Voilà pourtant l'esprit de la jeunesse d'aujourd'hui...
Quatrième citoyen. — Ils chantent et ils rient !... Aimeriez-vous mieux les voir pleurer ?
Troisième citoyen. — Quand le despotisme menace de tous cotés la République !...
Quatrième citoyen, haussant les épaules. — Vous ne savez pas ce que vous dites.
Un maréchal des logis. — Excusez-moi, mon capitaine, mais il faut que je remonte. Je m'aperçois que j'ai oublié plusieurs convocations de représentants qui sont portés sur ma liste.
L'officier, après avoir examiné la liste. — Ne
vous inquiétez pas de celles-là... Le président les a
mises de côté... Elles arriveront toujours assez tôt...
Achevai...
Les sous-officiers des Guides montent à cheval et s'éloignent dans des directions différentes, tandis que les jeunes gens poussent des cris de : « Vive l'armée! Vivent les Guides de Bessières! »
Le jeune homme. — Camarades... Je vous emmène souperchez Méot, au Palais-Égalité... (Auchefdela patrouille.) Citoyen, si le cœur vous en dit... Ils se dirigent, en chantant, vers le Palais-Égalité.
Le chef delà patrouille, après avoir rassemblé
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ses hommes, les regardant s'éloigner. — Bah!...
ils ne sont pas méchants... (A ses hommes.) En
avant, vous autres... par file à droite, marche !...
Lavalette et Eugène de Beauharnais, tous deux en tenue de soirée, descendent les marches du palais.
Lavalette, à Eugène. — Et maintenant, mon
cher Eugène, allons rendre compte de notre mission
au général... puis, nous irons faire une apparition
au bal de la citoyenne Récamier.
Ils s'engagent dans la rue Honoré et s'éloignent. — Un ivrogne passe en psalmodiant, sur le ton des veilleurs de nuit... Les passants sont devenus de plus en plus rares... ï/astronome est en train de plier bagage... Le quartier est presque désert.
L'ivrogne :
Dormez, citoyens de Paris.
Gardez vos femmes au logis...
L'astronome, se dirigeant vers la place de la Révolution . — Et nous... allons faire notre rapport au citoyen Fouché.