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LA RUE DU MONT-BLANC

6 heures du matin.

La rue du Mont-Blanc, au point où aboutit la rue de la Victoire, ancienne rue Chantereine. Grand mouvement de population et de militaires, d'un bout à l'autre de ces deux rues. Des dragons du régiment de Sébastiani sont échelonnés de distance en dist ance, les uns en groupe, les autres isolés. Des estafettes, des officiers et des sous-officiers, à cheval, passent à chaque instant, se dirigeant vers la rue de la Victoire ou en revenant. Des voitures arrivent difficilement à se frayer un passage au milieu de la foule, que les dragons rejettent le long des maisons pour dé-

gager le milieu de la chaussée. Les boutiquiers, sur le seuil de leurs magasins, achèvent de s'habiller, tout en s"interrogeant de porte à porte. Des citoyens et des citoyennes, encore en toilette de nuit, apparaissent aux fenêtres. 11 est environ six heures du matin. Petit jour.

Un officier. — Place donc!. . bourgeois... rangez-vous, que diable ! Vous allez vous faire écraser... Dragons, quatre hommes au coin de la rue de la Victoire, et que personne n'y puisse pénétrer... Ordre du colonel.

Premier bourgeois. — Cette soldatesque est plus insolente que le Directoire... (A V officier qui le pousse du jjoitrdiil de son cheval vers les maisons.) Laissez-moi au moins ramasser ma canne que ce gamin vient de faire tomber dans le ruisseau.

Deuxième bourgeois. — ■ Ah çà !... que se passe-t-il ?... Et pourquoi tout ce vacarme depuis ce matin ? L'ennemi est-il aux portes de Paris que toute la troupe est sur le pied de guerre ?

Troisième bourgeois. — Le général Bonaparte reçoit les officiers de la garnison avant d'aller prendre le commandement de l'armée d'Italie.

Deuxième bourgeois. — Gomment!... Est-ce qu'il va encore s'éloigner?... J'espérais si bien le voir mettre le Directoire à la débandade.

Un boutiquier, à l'officier. — Mon capitaine... y a-t-il de l'indiscrétion à vous demander la raison de cette prise d'armes ?... Depuis ce matin, le jardin des Tuileries et les Champs-Elysées sont remplis de soldats.

L'officier. — Vous êtes plus curieux que moi, citoyen. Je vous le dirai ce soir quand moi-môme je l'aurai appris.

Une cuisinière, avec un panier de provisions sous le bras, à un maréchal des logis. — Citoyen officier... vos hommes ne veulent pas me laisser passer... il faut pourtant que je rentre rue Chantereine... Je suis la cuisinière du citoyen Talma.

Le maréchal des logis. — Ne sais-tu pas, vénérable citoyenne, qu'il n'y a plus de rue Chantereine?... On dit maintenant rue de la Victoire, en l'honneur du général Bonaparte... (A ses hommes.) Laissez passer la citoyenne.

Quatrième rourgeois, venant de la rue des Mathurins. — Citoyen... je sais tout... Le général Lefebvre va passer une grande revue pour présenter les troupes au général Bonaparte.

Un citoyen, qu'un dragon force a reculer en poussant devant lui son cheval. — Méchant dragon!... il a failli m'écraser le pied du sabot de son cheval.

L'officier, à ses hommes. — Attention, vous autres... rangez-vous; voici le colonel.

Sébastiani, à cheval, vient de la rue Chantereine. Au même moment, une voiture conduite par un soldat d'artillerie se présente à l'entrée de la rue.

Le général Lefervre, se penchant a la portière de la voiture. — Ah çà !... se moque-ton de moi?... Colonel, voulez-vous me faire connaître en

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vertu de quels ordres vous avez quitté votre caserne, et pourquoi vous êtes ici?...

Sébastiani, qui a poiissé son cheval en avant et se tient près de la portière. — Le général Bonaparte vous l'apprendra, mon général... Il est impatient de vous voir.

Le général Lefebvre. — Vous saurez, colonel, que Bonaparte n'est rien où je commande en chef... Ce mâtin-là arrive-t-il d'Egypte pour nous faire la loi?...

Sur un signe de Sébastiani, la voiture du gouverneur pénètre dans la rue de la Victoire, où elle est escortée par uni' partie de la population, criant à tue-tête : Vive le Gouverneur! Vive le général Lefebvre!... Sébastiani la suit. Les généraux Morand et Milhaud, en grand uniforme, arrivent, à pied derrière la voiture.

Le général Morand. — Savez-vous quelque chose, vous, Milhaud, de cette convocation matinale ?...

Le général Milhaud. — Elle m'a paru, comme à vous, extraordinaire et contraire au règlement... Mais vous connaissez mon admiration pour Bonaparte... je me ferais tuer pour lui.

Le général Morand. — Il était temps qu'il consentit à nous recevoir... Son obstination à différer cette faveur commençait à faire des mécontents...

Ils s'engagent dans la rue de la Victoire. Au même moment, une voiture aux armes du Directoire se présente pour passer. Un maréchal des logis l'arrête.

Le maréchal des logis. — On ne passe pas!

Lk cocher. — Pardon, maréchal des logis... Je

suis le cocher du Président du Directoire, et je conduis la citoyenne (ioliier qui déjeune ce mutin chez le généra] Bonaparte.

Madame Gohier, la tête à la portière. — On dirait une ville prise d'assaut... (A l'officier.) Il ne peut y avoir de consigne pour moi, capitaine... La citoyenne Bonaparte m'attend et vous ne pouvez m'empecher de me rendre à son invitation...

L'officier. — Laissez passer la voiture du Président du Directoire.

La voiture disparaît dans la rue de la Victoire.

Premier bourgeois. — Le Président du Directoire... Hum ! je ne sais pas pourquoi j'ai dans l'idée qu'il ne l'est plus pour longtemps.

Deuxième bourgeois. — Ça va chauffer, citoyen... Vous m'en direz des nouvelles, ce soir.

Troisième bourgeois, grommelant. — Pour

moi, je rentre à la maison... Ma femme serait trop

inquiète... Je n'ai pas oublié que le petit général

Corse nous a canonnés, au 13 vendémiaire, du haut

des marches de Saint-Roch.

Un peloton de cuirassiers, commandé par un capitaine, et venant du boulevard, s'engage dans la rue de la Victoire, aux cris de : « Vive l'armée 1 Vive la République! »

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