LE SALON DE BONAPARTE
8 heures du matin.
Le grand salon de l'hôtel du général Bonaparte, rue de la Victoire - Les portes sont toutes grandes ouvertes, et par la porte principale on aperçoit la cour de l'hôtel, au delà d'un perron surélevé. La cour, comme le salon, est pleine de monde, principalement d'officiers en uniforme. Dans le salon, un grand nombre de généraux, les adjudants des divisions delà garde nationale entourent Bonaparte qui, debout au milieu du salon, la main droite dersière le dos et la main gauche engagée dans le revers de son uniforme, répond tranquillement aux questions de tous. — Les bruits de la rue et de la cour arrivent, par bouffées, clans le salon où tout le monde observe le plus profond silence autour du général.
Bonaparte, tout en manifestant quelque impatience — Non, messieurs... Ce serait une pensée sacrilège que celle d'attenter au gouvernement représentatif dans ce siècle des lumières et de la liberté... Il n'y aurait qu'un fou qui voulût, de gaieté de cœur, faire perdre la gageure de la République contre la royauté de l'Europe, après l'avoir soutenue au milieu de quelque gloire et de tant de périls... A entendre quelques factieux, bientôt nous serions tous les ennemis de la République, nous qui l'avons affermie par nos travaux et notre courage... Nous voulons la République, mais assise sur les bases de l'égalité, de la tolérance politique et de la liberté civile... Plus
de déportations!... Plus de factieux! plus d'oppresseurs!... Cet état de choses ne peut durer... Avant
trois ans il nous mènerait au despotisme... J'ai juré d'arracher la République aux mains des impuissants et des incapables qui la gouvernent. Je la sauverai... je le veux...
Le général Milhauu. — Général, vous nous connaissez... Ordonnez et nous saurons obéir...
Plusieurs voix. — Vous pouvez compter sur nous.
Bonaparte. — Que peuvent espérer des généraux avec un gouvernement d'avocats?... Pour que des lieutenants se dévouent, il leur faut un chef capable de les apprécier, de les diriger, de les soutenir...
Plusieurs voix. — Soyez notre chef, général... nous marcherons avec vous.
Bonaparte, de plus en plus impatient. — Ce messager des Anciens tarde bien à venir... (Allant au-devant de Bernadotte qui vient d'entrer avec Joseph Bonaparte.) Enfin, c'est vous, général Berdotte... Gomment n'êtes-vous pas en uniforme ?
Bernadotte. — En uniforme !... Je ne suis pas de service.
Bonaparte. — Vous y serez dans un moment... Joseph aurait dû vous dire... Venez, j'ai à vous parler...
II entraîne Bernadotte dans une pièce voisine. Le salon, où Ton n'avait jusqu'ici entendu que les bruits du dehors, retentit maintenant des chuchotements, des conversations les plus animées.
Le général Morand, au milieu d'un groupe d'officiers. — Croyez-vous que Bonaparte soit sincère?... Sa renommée, sa considération, la juste confiance du soldat dans ses talents, et surtout ses talents eux-mêmes, peuvent lui donner le plus redoutable ascendant sur les destinées de la République. Mais lui-même ne sera-t-il pas entraîné plus loin qu'il ne veut aller?... La Constitution nous impose des lois...
Le général Milhaud. — Attendons... Nous verrons bien... Les lois sont comme les statues de ces divinités qu'on voile en certaines occasions.
Pendant quelques minutes on n'entend plus que les rumeurs du dehors, mêlées à celles des conversations confuses du salon. Puis Bonaparte reparaît avec Bernadotte, au moment où entrent le général Moreau et ses officiers.
Le général Moreau, a Bonaparte. — Général, je viens me placer sous vos ordres... et j'attends vos instructions pour agir.
Bonaparte, après avoir serré la main de Moineau, a Bernadotte. — Vous le voyez... tous les généraux viennent à moi... Réfléchissez, il est encore temps.
Bernadotte. — Je vous l'ai dit et je vous le répète... je ne suis pas venu ici pour seconder aucune entreprise...
Bonaparte. — Donnez-moi du moins votre parole d'honneur que vous n'entreprendrez rien contre moi.
Bernadotte. — Oui, comme citoyen, je vous la donne.
LES DEUX J0URN1 i - 263
Bonaparte. — Qu'entendez-vous par là Bernadotte. — J'entends que je n'irai pas dans les casernes et les lieux publics pour travailler l'esprit
des soldais el du peuple... Mais, si le Corps législatif ou le Directoire me donnent Tordre de les défendre et me confîeni le commandement de leur garde...
Bonaparte. — Oh !... de ce côté, je suis bien tranquille... (Bas à Joseph,) Ne le quitte pas, Joseph... et qu'il demeure ici jusqu'à ce que le décret des Anciens me soit parvenu. (A Hour vienne qui arrive tout essoufflé, fendant la foule.) Qu'y a t-il, Bourrienne ?
Bourrienne parle bas à l'oreille de Bonaparte dont le front se rembrunit.
Le général Morand, aux autres offïcievs qui l'entourent. — Bonaparte et Bernadotte n'ont pas l'air d'être d'accord, il me semble...
Le général Milhaud. — Si Bernadotte allait se déclarer contre lui, ce serait grave.
On entend dans la rue et dans la cour, les cris de : «Vive le général Lefebvre !. .. Vive le gouverneur !... » Bonaparte quitte Bourrienne et se dirige vers la cheminée où il prend un sabre dont la poignée est enrichie de diamants... et s'avance vers la porte du salon... Le gêné jmI Lefebvre, très entouré de tous, apparaît sur le seuil.
Bonaparte. — C'est vous, Lefebvre?... Je vous attendais... Laissez-moi vous offrir ce sabre que je portais à la bataille des Pyramides... Je vous le
donne, en présence de l'élite de l'armée, comme un gage de mon estime et de ma confiance.
Le général Lefebvre, balbutiant. — Général, c'est trop d'honneur... vous me voyez confus... Mais que fait Barras dans tout cela ?...
Bonaparte. — Barras est des nôtres... Mais vous, Lefebvre... l'un des soutiens de la République, voulez-vous la laisser périr dans les mains des avocats ?...
Lefebvre, après avoir jeté un coup d'œil autour de lui, comme pour consulter ses collègues, résolument. — Non... non... vous avez raison... jetons les avocats à la rivière. (Se tournant vers les autres personnes à qui il montre le sabre que vient de lui offrir Bonaparte.) Gomment résister à cet homme-là ?...
Une voix , au dehors. — Laissez passer la citoyenne Gohier !...
Il se fait un grand mouvement de curiosité et d'inquiétude dans le salon... Bonaparte, dont le visage s'est éclairé soudainement, quitte les personnes avec lesquelles il causait et va vers la porte du salon.
Bernadotte, a Joseph. — N'insiste pas, Joseph, Je t'en supplie... Tout ce que tu me diras est inutile... Mon parti est pris... je me reproche d'avoir été trop longtemps le témoin de toutes ces bassesses...
Joseph. — Mais enfin... où vas-tu ?
Bernadotte. — Je vais ailleurs, où je suis peutêtre destiné à vous sauver. Car vous ne réussirez
LES DEUX JOURNÉ] - Wô
pas... Au pis aller, je sais que je trouverai toujours en toi un Frère et un ami... Au revoir.
Il sort par une porte latérale, pendanl que Joséphine el Bonaparte sont allés au-devanl de madame Gohier.
Joséphine. — Enfin, c'est vous, ma bonne amie... Que vous êtes aimable d'avoir accepté mon invilalionî... Nous avons, vous le savez, toutes sortes de choses à nous dire... et c'est pourquoi je vous ai fait prier par mon fils, hier soir... de venir déjeuner avec nous.
Bonaparte. — Et quoi !... vous êtes seule, citoyenne?... Le Président ne vous a pas accompagnée ?
Madame Gohier. — Non, général, vous l'excuserez... Mais il ne lui a pas été possible de quitter le Luxembourg !...
Bonaparte. — 11 faut absolument qu'il vienne... Je vais l'envoyer chercher... Ecrivez-lui une lettre qu'on lui portera.
Madame Gohier. — Je consens à lui écrire... Mais je vous assure que ce sera peine perdue...
Plusieurs voix, au dehors. — Le messager du Conseil des Anciens!... C'est le citoyen Cornet... Vive le citoyen Cornet !...
Bonaparte, qui a laissé madame Gohier aux mains de Joséphine. — Puisque Gohier n'est pas venu... tant pis pour lui... (Se frayant un passage.) Laissez-moi passer... (// sort par la grande porte du salon.)
Le général Milhaud , à Morand. — C'est l'homme de la France, mon cher Morand... Nous devons tous nous rallier franchement à lui...
Le général Morand. — Le général peut faire maintenant tout ce qu'il voudra.
Tous se précipitent sur les pas de Bonaparte tandis que Joséphine,, cherchant toujours à persuader madame (loliier, l'entraîne dans une pièce voisine.