LA RUE DE LA VICTOIRE
9 heures du matin.
La. cour de l'hôtel de la rue de la Victoire... La cour regorge de monde... De la rue, on se presse pour voir et pour entendre... au milieu des cris et des plaisanteries de la foule que les dragons ont de la peine à contenir... Le général Bonaparte est debout sur le perron... entouré d'une foule de généraux entassés sur les marches. Le général Lefehvre est à sa droite Le citoyen Cornet, membre du Conseil des Anciens, vient de terminer la lecture du décret, qui est accueillie par des hurrah frénétiques... Des dragons de Sébastiani sont rangés en bataille devant la porte de l'hôtel. Dans la cour et dans la rue, de nombreux chevaux d'officiers tenus en main par des soldats-ordonnances.
Cornet, dans son costume de représentant. — ...Et maintenant, général, le Conseil des Anciens, qui m'a confié le suprême honneur de venir vous notifier le décret, vous attend à sa barre...
Cris divers. — Vive le Conseil des Anciens!...
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Vivo le généra] Bonaparte!... Vive la République!...
Silence... Taisez-vous... Le généra] va parle)- !...
Le silence se rétablit.
Bonaparte. — Citoyens, vous avez entendu la lecture du décret des Anciens, qui ordonne la translation du Corps législatif à Saint-Cloud et me charge de le faire exécuter à la tête de mes troupes... Le Conseil use de ce droit, que lui donne la Constitution, pour enchaîner les factions qui prétendent subjuguer la représentai ion nationale... Il use de ce droit pour rendre au pays la paix intérieure et lui assurer la paix extérieure que vos longs sacrifices et l'humanité réclament... Le salut commun!... la prospérité commune, tel est le but de cette mesure constitutionnelle... Il sera rempli... Les résultats de cette journée feront bientôt voir que le Corps législatif est digne de préparer votre bonheur et que nous aurons, nous, la force d'accomplir le devoir patriotique qui nous est confié... Vive le peuple, par qui et en qui est la République !
Cris dans la foule que l'on entend se propager dans le lointain, semblables à des ondes sonores : Vive la République! Vive le général Bonaparte!... A ce moment Fouché a fendu la foule et s'est approché de Bonaparte.
Fouché. — Général, permettez-moi de vous apporter mes félicitations... C'est une belle journée qui se lève pour vous et pour la France.
Bonaparte, indifférent. — Sans doute, il fait beau temps... Monsieur Fouché... je suis heureux de vous voir auprès de moi.
Fouché. — Vous savez, général, que toujours vous pouvez compter sur mon dévouement... Je suis prêt à vous servir... En apprenant les événements, j'ai aussitôt donné Tordre de fermer les barrières et de suspendre le départ des diligences et des courriers...
Bonaparte. — Pourquoi ces précautions ?... Nous marchons avec la nation et par sa seule force... Qu'aucun citoyen ne soit tourmenté et que le triomphe de l'opinion ne ressemble pas à celui d'une minorité factieuse.
Ace moment Augereau est descendu de cheval à la porte de l'hôtel... Reconnu par la foule, il est salué des cris de Vive le général Augereau... et, tout en jurant et pestant, il s'approche de Bonaparte.
Augereau. — Eh!... quoi! général, vous faites un coup et vous n'appelez pas votre petit Augereau ?...
Bonaparte. — Je n'attendais pas moins de vous, général Augereau... Votre place était marquée au milieu de tous ces braves que j'ai troujours trouvés à mes côtés aux jours de bataille... Messieurs, je compte sur vous... Général Lefebvre, vous serez mon premier lieutenant. A cheval, messieurs ! on nous attend aux Tuileries.
Il descend les marches du perron aux acclamations de la foule, suivi de ses généraux. Tous se disposent à monter à cheval.
Le général Morand. — C'est que nous n'avons pas amené nos chevaux
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Eugène de Beauharnais. — Qu'à cela ne tienne, mou général... J'ai dos chevaux à votre disposition.
Le général Morand, à Fouché. — Et vous, citoyen ministre, que comptez-vous faire dans tout cela ?
Fouché, très haut, de façon à être entendu de tous. — Tout cela dépendra !... Pour le moment... si quelqu'un bouge, je le fais jeter à la rivière... Je réponds de Paris au général... C'est à lui de répondre de Saint-Cloud.
Sébastian!, devant la porte de Vhôtet. — Dragons!... Garde à vous!... En avant par quatre!... Défilé en colonne!... Marche !...
Le mouvement est exécuté... La troupe défile et à sa suite le cortège des généraux, à la tête desquels se trouve Bonaparte... Pendant un moment, on entend les cris mille fois répétés : Vive le général Bonaparte ! . .. Vive la République!... Vive la liberté!... Vive Vannée!... La cour de l'hôtel est presque vide... Madame Gohier paraît sur le perron suivie de Joséphine et de Regnault de Saint- Jean-d'Angely, qui cherchent à la retenir.
Madame Gohier. — Non, ma chère amie, tout ce que vous pourrez dire est inutile. Je crois deviner ce qui se passe... et cette invitation n'était qu'un piège... Quant à Gohier, il ne viendra pas... sa présence est trop nécessaire au Directoire... Du reste, je lui ai écrit.
Joséphine. — Réfléchissez... Songez qu'il y va de l'avenir de votre mari... Bonaparte avait pensé à lui pour faire partie du nouveau gouvernement.
Regnault. — Sieyès et Roger-Ducos ont donné leur démission... Barras donnera la sienne... Car tous les moyens, même ceux de la force, seront employés contre lui, s'il s'y refusait... Il n'y a donc plus de Directoire.
Joséphine. — Vous le voyez, ma chère amie... toute résistance serait inutile. Dites-le bien à Gohier... Son intérêt est de se joindre à mon mari.
Madame Gohier, montant en voiture. — Son devoir est de défendre la République... Adieu, citoyenne Bonaparte... Cocher, au Luxembourg.
Regnault. — Madame, dans deux heures tout sera fini.
La voiture s'éloigne au grand trot dans la direction de la rue Montmartre... tandis que Joséphine et Regnault rentrent dans l'hôtel.