LE JARDIN DES TUILERIES
10 heures du matin.
Le jardin des Tuileries, dont les entrées sont gardées militairement. Dans l'intérieur du jardin, les troupes sont rangées en bataille, la cavalerie d'un côté, l'infanterie de l'autre, comme pour une revue. Les colonels et les officiers sous leurs ordres parcourent les rangs, haranguant familièrement les soldats qui écoutent silencieusement. Les troupes de la garde du Directoire sont massées sur la terrasse des Feuillants; Jubé est à leur tète. — Des
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citoyens el des citoyennes circulenl .;i travers le jardin, pourchassés parles, patrouilles; d'autres curieux Be pressent aux entrées cl aux grilles... Sur la place de la Révolution el dans les Champs Élysées sonl massées d'autres troupes et notamment de l'artillerie. Aréna el Maxime, ce dernier en grande tenue «le colonel de chasseurs, pénètrenl par la grille du côté de la place. .
Aréna. — Tu vois ce qui se passe, Maxime. Tu ne douteras plus, je l'espère, de ma clairvoyance ?
Maxime. — Depuis ce matin, je n'en puis croire mes yeux. — Je ne puis ajouter foi à tout ce que j'entends.
Aréna. — Quand je. te le disais que ton brigand de Bonaparte était l'ennemi de la liberté, l'adversaire juré de la République... Et, par ton imprévoyance, par ta négligence, tu nous as privés des seules armes qui nous eussent permis de le combattre et d'arrêter ses projets séditieux.
Maxime. — Oh ! ces papiers !... ces papiers !... je les retrouverai... il faut que je les retrouve... Je cours chez Fouché... Il m'a promis...
Aréna. — Fouché!... Il doit être aux pieds du dictateur... A quoi serviraient-ils à cette heure où le crime va être consommé... Tu as été la dupe de ton amour, mon pauvre Maxime... Certes, je ne voudrais pas, en ce moment où tu crois toucher au bonheur de toute ta vie, te troubler par des reproches et des accusations... Ce sont ces aristocrates, ces intrigants de royalistes qui t'ont perdu et nous perdent avec toi, nous, les défenseurs de la République et de la Liberté.
Maxime. — Aréna, je t'en supplie, ne parle pas ainsi... Non, je ne puis croire qu'Adrienne se soit faite la complice de cette infâme trahison. — Tu te trompes, te dis-je.
Aréna. — Qui avait intérêt à s'en emparer, sinon eux?... Quand je te dis que tu as été trompé... Le jour même fixé pour ton mariage, et que Bonaparte avait arrêté d'avance pour le crime qu'il méditait, n'en est-il pas la preuve ?. . .
Maxime. — Tu m'ouvres les yeux, Aréna... Va... si j'ai commis une faute, je saurai la réparer... On m'écoutera... je ne laisserai pas porter atteinte à la liberté de mon pays... Adieu, Aréna...
Il s'éloigne.
Aréna. — Au revoir, Maxime... et sois heureux si tu le peux... (A un colonel qui passe à cheval près de lui.) Colonel, pouvez-vous me dire ce qui se passe au palais des Tuileries ?
Le colonel. — Le Conseil des Anciens est en séance, citoyen.
Aréna. — Le Conseil des Anciens !... Je suis représentant du peuple, citoyen officier, membre du Conseil des Cinq-Cents... Comment se fait-il que je n'aie pas été convoqué ?
Le colonel. — Tout ce que je puis vous dire, c'est que le Conseil des Cinq-Cents doit se réunir à onze heures... Mais excusez-moi, citoyen représentant... Voici le général en chef...
Le GÉNÉRAL Lannes. — Soldats... Garde ù vous !... A vos rangs... Sabre au clair !
Le généra] Bonaparte parait à la grille du côt<' de la place, escorté par un étal-major de généraux et suivi par les dragons de Sébastiani. Il esl monté sur un superbe cheval richemeni caparaçonné. I)<s hurrahs enthousiastes éclatent sur son passage. Il s'avance à travers le jardin, au milieu des acclamations des soldais. Le généra] Jubé, aussitôt qu'il l'a aperçu, descend au grand galop de son cheval de la Terrasse des Feuillants et s'approche de lui. Les cris de : Vive le général Bonaparte! ne cessent de se faire entendre pendant tout ce qui suit.
Jubé. — Vos ordres ont été exécutés, général, ainsi que vous l'aviez prescrit... Je vous ai amené les troupes de la garde du Directoire... Vous entendez leurs acclamations ! Quant aux Directeurs Gohier et Moulins, j'ai pris la précaution de les enfermer dans leurs chambres... et j'ai mis les clefs dans ma poche.
Bonaparte. — Bien joué, Jubé!... Demeurez près de moi... Et Barras ?...
Jubé. — L'amiral Bruix et le citoyen Talleyrand ont été introduits auprès de Barras au moment où j'ai quitté le Luxembourg avec ma troupe... Je ne sais ce qui s'est passé... le Directeur sortait de son bain, parait-il, et on était entrain de le raser.
Bonaparte, au général Andréossy qui accourt vers lui ventre à terre, venant de la place de la Révolution, et s'arrête à la hauteur de son cheval. — Quoi de nouveau aux Cinq-Cents, Andréossy?
Andréossy. — Tout est tranquille, général... et
les dispositions sont bien prises... Les représentants
commencent seulement à arriver.
Pendant ce temps, Bonaparte est arrivé à la tête des troupes stationnées dans le jardin. 11 s'arrête, tandis que de la droite à la gauche des colonnes les commandements sont répétés : Garde à vous!... Portez vos armes!... Présentez vos armes!... Fixe!... Le silence se rétablit graduellement. On voit arriver, tons deux à cheval, les directeurs Sieyèset Roger-Ducos, qui, après avoir salué le général, qui leur répond d'un léger signe de tête, prennent place au milieu de l'état-major.
Bonaparte, d'une voix forte. — Soldats, le Conseil des Anciens m'a remis le commandement de la ville et de l'armée... Je l'ai accepté pour seconder les mesures qu'il va prendre et qui sont toutes en faveur du peuple... Depuis deux ans, la République est mal gouvernée... Vous avez espéré que mon retour mettrait un terme à tant de maux... Vous l'avez célébré au milieu d'une union qui m'impose des obligations que je remplirai. Vous remplirez les vôtres et vous seconderez votre général, avec l'énergie, la fermeté et la confiance que j'ai admirées en vous... La liberté, la victoire, la paix replaceront la République française au rang qu'elle occupait en Europe et que l'ineptie ou la trahison a pu seule lui faire perdre... Vive la République !...
Les cris de : Vive la République ! Vive le général Bonaparte! » retentissent d'un bout à l'autre du jardin. Une voiture est entrée parla grille du bord de l'eau et s'est arrêtée à quelque distance du groupe à la tête duquel se trouve Bonaparte... L'amiral Bruix et le citoyen
Talleyrand en descendenl avec Boitol el s'avancent vers le général, en même temps qu'un officier à cheval arrive au galop et questionne l<-s officiers du cortège... Pendant le même momenl la foule a forcé les grilles el s'esl répandue dans le fardin... L'escorte de Bonaparte est entourée <lc curieux... Aréna, à la tête <lc quelques représentants qui l'entourenl el qu'il excité, cherche à se rapprocher du général.
Talleyrand, tendant un pli à Bonaparte, — Général, je vous apporte lu démission de Barras... Ça n'a pas été sans peine.
Bonaparte'. — Nous la tenons... c'est le principal... {Apercevant V officier.) Que veut cet officier ?
L'officier. — Mon général, je suis envoyé par le président du Directoire qui fait mander auprès de lui le général Lefebvre...
Jubé, que Bonaparte interroge du regard. — Il aura parlementé par la fenêtre.
Le général Lefebvre. — Allez dire au citoyen Gohier, capitaine, que le Conseil des Anciens m'a placé sous les ordres du général Bonaparte... J'y suis, j'y reste... et je n'ai plus d'ordres à recevoir que de lui.
Bonaparte. — Bien, Lefebvre !... Et d'ailleurs,
où il n'y a plus de Directoire, il ne saurait y avoir
de président.
Il appelle à lui le général Moreau et lui donne des instructions.
Aréna, très exalté. — Vous l'avez entendu, citoyens... On vous trompe. C'est le gouvernement
légal du pays que des factieux prétendent renverser... A moi ceux qui veulent sauver la République, la Constitution et le Directoire !
Sébastiani, qui n'a pas quitté Bonaparte, fait un mouvement comme pour se précipiter vers Aréna, que ses amis cherchent à entraîner. Le général l'arrête.
Bonaparte, cVune voix foudroyante. — Le Directoire !... Qu'a-t-il fait de cette France que j'avais rendue si brillante?... Je lui avais laissé des victoires et je n'ai trouvé que des revers. Je lui avais laissé les millions de l'Italie... j'ai retrouvé des lois spoliatrices et partout la misère... Que sont devenus les cent mille hommes qui ont disparu du sol français... mes compagnons d'armes?...
Aréna. — Vous mentez impudemment... La République est partout triomphante.
Bonaparte. — A vous entendre, nous serions les ennemis de la République, nous qui l'avons arrosée de notre sang... C'en est trop!... Nous ne voulons pas de gens qui se prétendent plus patriotes que ceux qui se sont fait mutiler au service de la République.
Aréna va protester... Ses amis parviennent à étouffer ses paroles. Un agent en civil, escorté de soldats, s'approche d'eux.
L'agent. — Comment vous nommez-vous, citoyen ?
Aréna, que ses amis veulent empêcher de parler. — Je m'appelle Joseph Aréna, et je suis représentant du peuple.
L'agent. — Dispersez-vous, citoyens, sinon je me verrais clans l'obligation de vous Faire arrêter.
Bottot, qui se trouve ]>/■£* de lionaparle et lui parle depuis un moment. — Que répondrai-je à Barras, général ?
BONAPARTE. — Vous direz à eet homme que je ne veux plus le voir... Le général M or eau lui notifiera ma décision.
Bottot se relire tout penaud... Le représentant Cornet s'avance vers Bonaparte, à la tête de plusieurs membres du Conseil (1rs Anciens.
Cornet. — Général, le conseil des Anciens vous attend à sa barre.
Bonaparte. — Allez dire au Conseil, citoyen Cornet, que je me présenterai devant lui aussitôt après avoir passé en revue les troupes placées sous mon commandement.
Les musiques militaires jouent les airs nationaux, pendant que le général Bonaparte passe devant le front des troupes qui l'acclament avec la foule.
Un canonnier, sur sa pièce. — Si les Jacobins étaient là... comme nous les mitraillerions !