LE MARIAGE
Midi.
Le grand salon de réception au rez-de-chaussée de l'hôtel de Résigny, rue de Lille. Une société très aristocratique y est réunie, attendant le moment du départ pour la mairie où doit êlre célébré le mariage civil d'Adrienne de Brillanne et du colonel Maxime Le Planté. Toutes les portes sont ouvertes, aussi bien les portes de communication avec les appartements que la grande et large porte vitrée s'ouvrant sur le jardin où Ton descend par les quelques marches d'un vaste perron... A la porte d'entrée, ouverte sur le vestibule, deux laquais se tiennent debout, en tenue de cérémonie... Sur les meubles sont disposés, au milieu de corbeilles et d'immenses gerbes de fleurs, les cadeaux de toutes sortes
adressés s. la mariée, que quelques invités sont en train d'admirer, tandis que d'autres circulent librement à travers les appartements, vont et viennent du jardin au salon, du salon au jardin. Les invités, hommes, daines e1 enfants sont en grande toilette aux modes du temps. Quelques-uns onl conservé les traces des modes de l'ancien régime. Aérienne, dans sa toilette de mariée, cause au milieu d'un groupe de jeunes femmes et de jeunes filles à qui elle fait avec une joie enfantine l'énumération descriptive des cadeaux qu'elle a reçus. Elle parait rayonnante. Le salon retentit sourdement des chuchotements, des conversations particulières. Tout le monde semble être dans l'ai lente.
La marquise, à une vieille dame assise sur un cannpé a après d'elle. — Que voulez-vous, ma pauvre duchesse... il n'a pas été possible de lui faire entendre raison... Quant à moi... je ne me consolerais pas de cette mésalliance, par ce temps d'impiété révolutionnaire, si le mariage de ma nièce ne devait pas être béni par l'Eglise... Il le sera... J'ai obtenu du colonel que quelques jours après la célébration du mariage civil, comme ils disent aujourd'hui, il emmènerait sa femme en Italie, où du moins les églises ne sont pas fermées au culte, et qu'ils y feraient consacrer leur union par la bénédiction d'un prêtre.
Hautecœur, qui vient d'entrer. — Il s'agit bien de mariage, ma tante... Ah çà!... vous n'êtes donc pas au courant de ce qui se passe ?... Tout Paris est en révolution... Les municipalités sont dissoutes depuis ce matin... Il n'y a plus d'officiers de l'état civil... Le général Bonaparte a été nommé au commandement en chef des troupes de l'armée de Paris et appelé au Conseil des Anciens où il a établi son quartier général...
Sensations diverses dans tout le salon, où chacun s'empresse autour du groupe forme par la marquise, la duchesse et Hautecœur, qui s'est adossé à la cheminée.
La marquise. — Que nous apprenez-vous là, mon neveu?... Et voilà la raison d'un retard que je ne pouvais m'expliquer ! — Nous n'attendions plus que le général et les citoyens Le Planté, père et fils, pour nous rendre à la mairie.
Hautecœur. — Tout est changé à l'heure qu'il est... Je sors du conseil des Cinq Cents où j'ai rencontré le citoyen Michel Le Planté, tonnant comme un furieux de n'avoir pas été convoqué à une séance qu'il n'avait pas pu prévoir et n'avait apprise qu'en se rendant chez vous... et, de rage, il en avait déchiré son jabot de dentelles qui sortait élégamment du revers de son habit bleu barbeau à boutons d'or.
Plusieurs voix. — Mais enfin... que s'est-il passé aux Cinq Cents ?
Hautecœur. — Pùen que de très simple... Le président Lucien Bonaparte n'avait pas plus tôt ouvert la séance, qu'en dépit des protestations qui s'élevaient de plusieurs bancs, le messager des Anciens fut introduit et donna connaissance à l'Assemblée de la décision prise ce matin aux Tuileries... Je vous laisse à penser l'agitation qui s'en suivit parmi
ces forcenés Avec une fermeté qui fait son
éloge, le président s'opposa à toute discussion, aux termes mêmes du Pacte social, et déclara la séance
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ajournée à demain... à Saint-Gloud, où les deux* Conseils sonl convoqués pour midi. — Là-dessus, les représentants se sonl séparés, mais non sans s'être donné la joie de pousser dans h; vide les cris de: u Nivela République!... Vive la Liberté!... Vive la ( '.(institution de Tan III î »
Plusieurs voix. — Qu'est-ce que toul cola vont dire ?
Hautecœur. — Eh! mon Dieu!... cela veut dire tout simplement que Bonaparte s'est enfin décidé à lever l'étendard de la révolte et qu'il s'apprête à renverser le Directoire.
La marquise. — Quelle étrange idée de choisir pour l'aire sa révolution précisément le jour où il a promis à ma nièce d'être le témoin de son mariage !
Hautecœur. — Que voulez-vous, mabonne tante? il faut croire que Bonaparte n'aura pas été libre du choix de son moment... ou c'est alors qu'il nous a bien caché son jeu, ce que je crois plutôt.
Un vieux duc, s' approchant de la marquise. — Mais alors, ma bonne marquise, si M. de Buonaparte a, comme votre neveu vient de le dire, l'intention de renverser la République, ce ne peut être que pour nous ramener les Bourbons.
Un huissier, annonçant. — M. Regnault de
Saint-Jean-d'Angely.
L'entrée de Regnault produit une sensation de curiosité dans tout le salon.
Regnault, s" approchant de la marquise qu'il
salue très respectueusement. — Le général Bonaparte m'a confié la mission de l'excuser auprès de vous, madame la marquise. . . (Apercevant A drienne.) et près de vous principalement, madame... Des devoirs impérieux le retiennent aux Tuileries, près de la commission des Anciens... Il m'a chargé de le représenter à la cérémonie du mariage de votre charmante nièce... (Murmures de désappointement dans tout le salon, où, pendant quelques instants, on n'entend que les réflexions suivantes : « Quel contre-temps!... Conçoit-on cela!... Que va-t-il arriver ? »)
Le vieux duc, d'une voix haute. — Dites-moi, monsieur de Saint-Jean-d'Angely, nous allons donc pouvoir enfin crier : « Vive le Roi ! »
Ces mots sont répétés de bouche en bouche, accompagnés de réflexions diverses : Sans doute, ma chère... Comment, vous ne saviez pas?... Maxime est apparu sur le seuil de la porte du vestibule. Il est revêtu de la grande tenue de colonel de chasseurs... Tout le monde pousse un cri de surprise en l'apercevant... Adrienne s'est levée pour aller au-devant de lui... Elle est arrêtée par son air grave et solennel... Il entre dans le salon et s'avance vers le duc.
Maxime. — Qu'ai -je entendu... monsieur le duc?... Vive le Roi!... Pas encore!... Tudieu ! vous êtes aussi trop pressé... Ah! l'on conspire ici, à ce qu'il paraît... Je conçois les espérances qu'a pu faire naître dans vos âmes la conduite du général Bonaparte... Mais, s'il est vrai que ce soit pour restaurer la royauté qu'il s'apprête à commettre le plus lâche
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attentat contre le gouvernement de son pays, je suis bien tranquille. Tout le peuple de France se lèverail
en masse à la seule apparition <Ie celui que vous appelez votre roi et que j'appelle, moi, un monarque déchu, le représentant d'un régime justement proscrit... Mais l'ambition de Bonaparte ne s'a baissera pas jusqu'à se faire la complice de vos espérances insensées... Si vous avez cru en lui, vous vous êtes trompé... son ambition va plus loin... Il n'a flatté, endormi, subjugué le Directoire que pour le mieux: étouffer et asseoir son despotisme sur les ruines de la République... D'un côté comme de l'autre, il ne réussira pas dans son entreprise criminelle... Avant ce soir, les amis de la liberté seront debout, à la voix de Bernadotte et de Jourdan, et la justice du peuple aura réduit à néant la tentative d'un soldat factieux.
Une explosion de sourde irritation se manifeste de tous les points du salon.
La marquise. — Vous parlez un langage auquel j'étais loin de m'attendre, et qui nous stupéfie tous, vous le voyez, mon beau neveu... N'avez- vous pas pensé qu'il pouvait être une offense envers ceux de nos parents et de nos amis qui avaient consenti à se réunir autour de vous à l'occasion de votre mariage et qui s'honoreront toujours de leur fidélité aux vraies croyances, de leur attachement au roi?
Maxime. — Je ne suis pas votre neveu, madame 1 1 marquise... Aussi bien, j'ai hâte de m'arracher d'un
foyer où ma foi de républicain se heurte constamment à des sentiments, à des convictions qui n'ont plus leurs raisons d'être... Mais auparavant je demande à madame de Brillanne la faveur d'un entretien particulier... D'elle j'attends une explication que seule elle peut me donner et que je me crois en droit de lui réclamer.
La marquise va répondre. Adrienne l"en empêche et d'un geste engage chacun à se retirer. Les invités, tout en témoignant leur étonnement et se questionnant silencieusement entre eux, sortent, les uns pour aller dans le jardin, les autres dans les appartements.
Aurtenne. — Et maintenant que nous sommes seuls, Maxime, comme vous l'avez désiré, c'est à moi de vous demander une explication au sujet de votre étrange conduite... Je l'attends... Songez seulement qu'il faut que je vous aime comme je vous aime, c'est-à-dire de toute mon âme, pour vous admettre à vous expliquer devant moi, après que vous m'avez blessée dans ma dignité de femme, dans les convictions ardentes de toute ma vie.
Maxime. — Je vous ai offensée, dites-vous, Adrienne?... C'est donc que vous avez compris toute la portée, toute la vérité de l'injure, c'est donc que vous m'attiriez dans un piège où devaient sombrer, sous mes pas, les choses les plus saintes... Ne niez pas... Gomme vous m'avez trompé! et vous alliez peut-être me tromper tout à l'heure encore en prononçant le « oui » solennel qui devait nous engager l'un à l'autre... Oui, vous m'avez trompé... Vous avez
abusé de ma confiante crédulité comme un enfant d'un jouet qu'il brise pour satisfaire un caprice ei tout cela pour asservir mes oonvictions de patriote à vos rêves de royaliste ambitieuse... Ne dites pas que vous m'avez jamais aimé... vous mentiriez... Si vous m'aviez aimé loyalement, vous vous sciiez dil qu'au-dessus de son amour pour une femme, si digne soit- elle d'être aimée, un soldat place plus haut l'amour de son devoir, un républicain, l'amour de la liberté.
Adrienne. — Je ne vous comprends pas, Maxime. Maxime. — Vous allez me comprendre... Je quitte mes amis, les Jacobins, comme vous les appelez dédaigneusement, vous autres... et que j'appelle, moi, les républicains, les patriotes... J'ai dû subir jusqu'au bout leurs outrages et leurs imprécations... Ils m'ont réclamé ces lettres que j'avais mission de remettre au Directoire... Que vouliezvous que je leur dise?... J'avais beau crier avec des larmes de rage qu'elles m'avaient été volées... Ils ne m'ont pas cru... Ils m'ont appelé menteur, traître, renégat, vendu, que sais-je encore?... Et j'ai vu le moment où l'un d'eux me crachait au visage, en me traitant de Judas.
Adrienne. — En vérité, Maxime, je ne sais que vous répondre... Déjà, vous m'avez soupçonnée... je me suis défendue... Vous m'avez crue, alors... Pourquoi ne me croyez-vous plus et m'accusez-vous aujourd'hui ?
Maxime. — Non... je ne vous crois plus... Oui, je vous accuse de m'avoir dérobé ces lettres... pour soustraire le général Bonaparte à la rigueur des justes lois... A qui ce vol devait-il profiter, sinon à vous autres royalistes ?... Qui pouvait pénétrer chez moi, acheter mes gens, sinon vous qui vous êtes faite la complice des ennemis de votre pays ?
Adrienne. — Mais c'est horrible !... Ecoutez-moi, Maxime... Eh bien! oui... je vous dirai ce que je sais... ce que le hasard seul m'a fait connaître... Mais ce n'est pas moi... Oh! non!... Je vous jure que ce n'est pas moi...
Maxime, lui prenant les deux mains et la fixant dans les yeux. — Vous avouez donc que vous saviez quelque chose... vous avouez que vous m'avez menti... N'avez-vous pas mesuré toute l'étendue des conséquences de votre mensonge ?... Vous n'êtes pas une enfant qu'on peut tromper, Adrienne... Vous saviez... vous deviez savoir le châtiment qui m'était réservé si ces lettres n'étaient pas retrouvées... et pire que le châtiment, l'opprobre et le déshonneur jetés sur le nom que vous alliez porter!
Adrienne. — - Vous vous exagérez, Maxime, je vous assure... Mais je neveux pas plus longtemps passer pour ce que vous dites et que j'ai honte d'entendre. Oui... je sais où se trouvent ces lettres... je sais qui vous les a dérobées... je vous le dirai... Il faudra bien qu'on me les livre... je vous les rendrai... Mais auparavant, jurez-moi de ne pas vous en servir
avanl trois jours contre le général Bonaparte.
M wimi;. — Et pourquoi avant trois jours ?... Je ne puis vous faire une semblable promesse... il serait trop tard... Je ne vous arracherai pas la vérité par
un mensonge... Ces lettres sont à l'heure qu'il est Tunique garantie de mon honneur de soldat... 11 me les faut... sinon, je proclamerai tout haut que c'est vous qni me les avez volées; je crierai partout, sur les places et dans les lieux publics, que le général Bonaparte est un déserteur et un traître... (On entend nu dehors les mouvements d'une troupe en marche de faritassins et de cavaliers, accompagnés de musique militaire, de roulements de tambours, de sonneries de clairons... Maxime, interdit d'abord, va vers la fenêtre... regarde... puis revient vers Adrienne qu'il attire brutalement jusqu'à la fenêtre.) Regardez... ce sont les troupes du général Moreau qui marchent, triomphantes, à l'assaut de la République... Elles vont occuper le Luxembourg et retenir prisonniers les Directeurs... C'est-à-dire, comprenez-vous ? que le pouvoir légal est enchaîné, que la liberté est étranglée... Vous pouvez arrêter ce flot de prétoriens qui n'ont plus l'énergie patriotique de résister à un vulgaire ambitieux... Vous pouvez m'aider à sauver la République... qui est avec vous l'idole de toute ma vie... Vous pouvez d'un mot l'arracher aux mains des conspirateurs et des traîtres... Pour la dernière fois... voulez-vous me faire rendre ces papiers ?
Adrienne, se dégageant douloureusement de l'étreinte de Maxime. — Vous me faites mal, Maxime... Eh bien ! non !... je ne céderai pas à de pareilles menaces.
Maxime. — Vous ne voulez pas du moins me dénoncer le misérable à qui je pourrai les réclamer ?
Adrienne, avec force. — Non!
Maxime. — C'est donc vous qui l'aurez voulu.
Adrienne. — Qu'allez-vous faire ?
Maxime, allant de porte en porte. — Entrez tous !. .. (A la marquise de Résigny, après que tous les invités sont rentrés dans le salon tout ens interrogeant au milieu d'un chuchotement général.) Madame la marquise, vous m'avez accordé la main de votre nièce... elle, une aristocrate... à moi, un républicain... Mais vous ne saviez pas sans doute qu'un républicain pur ne pouvait mettre sa main que dans la main d'une honnête femme... et non d'une receleuse... Je vous rends votre parole... je reprends la mienne fièrement... Je n'ai plus rien à faire dans votre salon où vous ne tarderez pas à apprendre que la République est assez vaillante pour n'avoir pas à redouter les conspirateurs qui travaillent dans l'ombre à son anéantissement et à sa perte...
Il va pour sortir au milieu de la consternation générale... l'huissier entre.
L'huissier, annonçant. — L'aide de camp du général Bonaparte.
Entre un officier qui, après avoir salué militairement
l'assistance, aperçoil Maxime, s'approche de lui et lui remet un |>li cacheté.
L'officier. — Mon colonel... le général en chef m'a chargé de vous remettre ce pli...
Maxime, lisant, — « Ordre nu colonel LePlanté, aussitôt après la célébration de son mariage, de se rendre n Saint-Cloud où il se mettra ;> la dispos/lion du général Murât, » Est-ce une dérision ou une insulte?... (A l'officier,) Vous direz à celui qui vous envoie, citoyen, que je n'ai pas d'ordres à recevoir du général Bonaparte et que je briserai mon épée plutôt que de la mettre au service d'un révolté...
L'officier, stupéfait de cette réponse, s'incline et sort.. Maxime va le suivre... lorsqu'il est arrêté par Hautecœur.
Hautecœur. — Monsieur lé colonel, je vois que nous ne comprenons pas, vous, républicain, et moi, royaliste, l'honneur de la même manière. Insulter une femme qui n'a personne pour la défendre est non seulement l'acte d'un sans-culotte, il est celui d'un lâche... (Mouvement de Maxime.) Un moment encore !... Ces papiers que vous réclamiez si fort à madame de Brillanne... ils sont entre mes mains. Je n'ai pas à vous apprendre comment... Tout ce que je puis vous affirmer, sur mon honneur de gentilhomme, c'est que ma cousine est étrangère au vol dont vous avez été la victime... Elle ne mentait donc pas... J'ajoute que, dussiez-vous me tuer, ce qui m'étonne-
rait, car j'espère avoir l'honneur de vous tuer, moi, monsieur, vous devez, vous, avant de mourir, et vos amis, faire votre deuil de ces papiers. . . que je détiens et que je garde.
Maxime, hautement. — C'est ce que nous verrons... En tous cas, monsieur, je suis à votre disposition.
Hautecœur. — Bien, colonel. Mes témoins attendront les vôtres, dès ce soir.
Maxime sort au milieu de la confusion générale pendant que les parents et les amis d'Adrienne s'empressent autour d'elle.