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LA COMMISSION DES INSPECTEURS

2 heures de l'après-midi.

La salle de la Commission des Inspecteurs des Anciens, au premier étage du palais des Tuileries, ouverte sur une vaste pièce où travaillent des secrétaires et des scribes, et où entrent à chaque instant, pour en ressortir presque aussitôt, des officiers, des maréchaux des logis, des agents en bourgeois, à qui des ordres sont remis qu'ils emportent. Dans cette dernière pièce, le général Lannes, au milieu d'un groupe d'officiers de différents grades, achève de donner ses instructions pour le mouvement du lendemain. Dans la salle principale, sont réunis à Bonaparte, les inspecteurs, le président Lemercier, les frères du général, différents personnages politiques, des membres des deux Conseils et quelques généraux. Sieyès et Roger-Ducos sont installés l'un en face de l'autre, àunbureau. Bonaparte très nerveux, très agité, se promène à travers les deux pièces. La porte principale de la

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salle des inspecteurs es1 toute grande ouverte sur le large escalier du Palais. Deux huissiers stationnent au dehors devant la porte, introduisanl les personnes qui se présentent, sans les annoncer, après avoir pris soin seulemenl de s'assurer de leur Identité. Une certaine fièvre règne parmi les assistants.

Bonaparte, arrêté devant Sleyès. — Non... vous dis-jc... Tout est bien comme cela... J'ai fait le serment de protéger la représentation nationale, et je ne débuterai pas par l'arrestation de quelques représentants, si redoutables soient-ils à mes yeux.

Sieyès, d'un air piqué. — Vous verrez demain, à Saint-Gloud, général.

Bonaparte. — Tout se passera très bien à Saint- Cloud... citoyen Sieyès... Les deux Conseils se réuniront aux heures prescrites. . . Veillez seulement à ce que tout soit prêt... Cornu det prendra la parole aux Cinq-Cents et provoquera la lecture du rapport delà Commission que Boulay a eu le soin de préparer... Je m'en rapporte à eux et à mon frère Lucien pour tenir tête à cette assemblée de turbulents. . . Quant aux Anciens, ils nous sont acquis...

Cornet. — Ne vous y fiez pas trop, général... Courtois me contait tout à l'heure qu'une sorte d'incertitude semble s'être emparée depuis ce matin de quelques-uns de nos collègues de ce Conseil... Ils sont intimidés par les menées des Jacobins et des anarchistes... Ils ne se cachent pas pour regretter de s'être trop avancés et ne parlent rien moins que de rétrograder... Ils redoutent l'empiétement du

pouvoir militaire sur le pouvoir civil et s'eifarouchent à l'idée d'une dictature.

Bonaparte. — Bah!... Ce sont des incertains et des peureux... Pensent-ils par hasard qu'il soit possible de faire une révolution sans le concours des baïonnettes ? Le déploiement de forces militaires devrait au contraire les rassurer... Du reste, il ne s'agit plus de reculer... La poire est mûre... il faut la cueillir... (Voyant entrer le citoyen Lagarde, secrétaire général du Directoire, et allant à lui, tandis que tout autour d'eux les paroles du général sont accueillies par des réflexions diverses qui approuvent la résolution d'agir.) Ah!... c'est vous, citoyen Lagarde ?. . . Que se passe-t-il au Luxembourg?...

Lagarde. — Le Luxembourg n'a jamais été plus tranquille, général... Barras est parti pour sa terre de Grosbois, escorté parles dragons de Sébastiani. Les directeurs Moulins et Gohier réduits à euxmêmes, consternés de ce qu'ils appellent la fuite et la défection de leurs trois collègues, clans l'impossibilité où ils se trouvaient de réunir le Directoire, ont fait d'inutiles efforts pour résister... En apprenant le refus du général Lefebvre, ils ont appelé à leur secours un bataillon de la garde nationale... Mais ce bataillon s'est retiré dès que les troupes de Moreau eurent occupé le Luxembourg, où personne ne peut plus pénétrer et où les Directeurs sont gardés à vue... Au moment où j'allais quitter le Luxem-

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bourg, ils faisaient connaître au général leur intention de rejoindre leurs collègues à la Commission... Bonaparte. — Qu'ils viennenl el m'apportent

leur démission... C'esl ce qu'ils ont de mieux à faire... Groyez-VOUS qu'ils la donnent ?

Lagarde. — J'en doute... Vous connaissez, général, l'entêtement de Moulins... et le superstitieux attachement deGohierà sa clière Constitution de l'an III.

Bonaparte. — Une planche pourrie... un instrument détraqué que cette Constitution... mutilée, lacérée dans toutes ses pages, dont tous les partis ont joué au gré de leurs passions turbulentes ou ambitieuses... et qui n'offre plus aucune garantie, ni aux pouvoirs publics, ni aux citoyens... Comment Gohier ne le comprend-il pas?... Je le croyais plus avisé politique.

Fouché, qui vient d'entrer, — Général, les proclamations ont été, par mes soins, affichées sur tous les murs de Paris et paraissent produire le meilleur effet parmi la population.

Bonaparte. — Eh! parbleu!... monsieur Fouché, je savais bien que le peuple de Paris marcherait avec moi. Il n'en est pas moins vrai, citoyen ministre, qu'il faudra, toute cette nuit, surveiller de près les coryphées du Manège.

Anoréossy, entrant au même instant. — Général, suivant vos ordres, la commune de Saint- Cloud a été occupée militairement, et des troupes sont échelonnées sur la route

Bonaparte. — Bien!... (Voyant entrer Regnault et Arnault.) Citoyens, je vous attendais.

Il les prend à part l'un et l'autre et les entraîne dans la pièce voisine.

Sieyès, qui s'est levé, s approchant de Fouché. — Et que dit-on dans Paris, citoyen ministre?... Nous faites-vous un peu traîner dans la boue?

Fouché. — Le citoyen Directeur aime la plaisanterie, à ce que je vois... Dans le faubourg Saint- Germain, les uns disent que le parti militaire vient d'arracher aux avocats les rênes du gouvernement ; d'autres annoncent que le général Bonaparte va jouer le rôle de Monk... Dans les faubourgs populaires, les plus exaltés parlent d'usurpation, de dictature, de coup d'Etat... sans aucune velléité de résistance...

Sieyès. — Autrement dit, on nous place entre les convoitises des Bourbons et les fureurs des adeptes de Robespierre... Il faut sévir, citoyen ministre, contre les anarchistes d'abord, puis contre les royalistes, afin que l'opinion ne soit pas égarée... Tâchez de faire comprendre cela au général.

Bonaparte, reparaissant entre Regnault et Arnault. — Tout cela n'est que de peu d'importance. Nous verrons plus tard à nous en occuper... Conçoit-on rien à une pareille équipée de la part de ce niais de colonel? (A cet instant, on aperçoit, dans le vestibule, Gohier et Moulins qui parlementent avec les huissiers pour entrer. Un mouvement de

surprise et de satisfaction se produit dans In salle, où tout le monde est debout... Momentde si le nrc. après lequel les Directeurs pénètrent dans la sali o, où Bonaparte les laisse venir à lui, non sans dissimuler un mouvement de joie triomphante.) Je vois avec plaisir, mon cher président, que vous vous rendez à nos vœux, à ceux de vos collègues...

Goiiier. — Nous nous rendons au vœu de la loi, général. La Constitution exige que le décret qui transfère les séances du Corps législatif soit proclamé sans délai... Moi seul, je détiens les sceaux de la République... et c'est pourquoi il est nécessaire que nous délibérions, mes collègues et moi.

Bonaparte. — Mais, citoyen Gohier, il ne saurait être question de reprendre vos séances...

Gohter, visiblement inquiet. — Que veut-on alors que nous fassions ?

Boulay, de la Meurthe. — C'est votre démission qu'on vous demande, et vous pouvez aisément le comprendre. (Montrant Sieyès et Roger-Ducos.) Vos deux collègues l'ont déjà donnée...

Moulins. — Détrompez-vous, citoyen Boulay; un soldat n'abandonne pas son poste... Ce n'est pas à un général républicain qu'on peut offrir pour modèle la conduite de deux déserteurs...

Sieyès. — Hé! là!... citoyen général... il ne peut y avoir de Directoire où il n'y a plus de majorité... Il faut que le Corps législatif y supplée...

Gohier, d'un ton bonhomme. — Si c'est pour cela, général, que vous vous êtes invité à dîner chez moi ce soir... je ne vous en fais pas mon compliment... (Rire de Bonaparte et rires étouffés dans la salle.) Quant à moi, je suis entré au Directoire entouré de l'estime publique, et j'en sortirai la tête haute, dussé-je en être chassé.

Chazal, qui s'est assis a une table et a pris une plume, très tranquillement. — Vous ne voulez pas donner votre démission, citoyens?... Il n'y aura donc que la rédaction du décret à changer. On remplacera le mot de démission par celui de destitution.

Gohier. — Et qui donc aurait le pouvoir de rendre ce décret ?

Plusieurs of liciers viennent de la pièce voisine et parlent bas à Bonaparte. L'un d'eux lui remet un billet, qu'il parcourt fiévreusemen t.

Bonaparte, après avoir lu. — Général Moulins r vous êtes le parent de Santerre... On me prévient qu'il cherche à soulever les habitants du faubourg Saint- Antoine... Informez-le que s'il parvenait à provoquer le moindre mouvement contre moi, je le ferais fusiller.

Moulins. — Santerre n'est point mon parent... mais je suis son ami. Il n'est pas un agitateur et ne marcherait qu'autant qu'il en aurait reçu l'ordre d'une autorité supérieure que vous-même, jusqu'à ce jour, n'aviez pas méconnue.

Bonaparte, menaçant. — Qu'est-ce à dire?...

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Général Moulins, je ne vous conseille p;is de J ni donner cet ordre.

I'ouchk. — Général, je vous réponds de la tranquillité des faubourgs.

Bonaparte. — Au surplus, do quoi vous plaignezvous.?... Mes projets no vous sont point hostiles. . . La République est en péril... je la sauverai... je le veux...

Goiiier. — Général, la République est partout triomphante... et vous qui prétendez vouloir la sauver, ne vous dissimulez pas la nullité du pouvoir dont vous êtes investi... Au Directoire seul appartient le droit de vous replacer à la tête des armées que vous avez commandées avec tant d'éclat...

Bonaparte. — Il faut en finir... Pour la dernière fois, voulez-vous donner votre démission ?

Gohier et Moulins, avec énergie. — Non! non!...

Bonaparte, ù ses officiers. — Que les citoyens Gohier et Moulins soient reconduits au Luxembourg où ils continueront à être gardés à vue... Qu'ils ne puissent communiquer avec personne... vous m'entendez ?...

Gohier. — Vous avez déjà fait choix de votre geôlier, général, et je dois à la vérité de reconnaître qu'il s'acquitte de sa mission comme s'il avait un trousseau de clefs... suspendu à la place de son épée... Nous nous retirons... Mais sachez que les Directeurs, prisonniers en leur palais, protesteront à

la face des deux Conseils, à la face du pays tout entier, contre la violence qui leur est faite.

Ils sortent accompagnés de plusieurs officiers.

Bonaparte, à Vun des derniers. — Ne les quittez pas, colonel, et recommandez à Moreau d'intercepter toute correspondance.

Sieyès, à Fouché et à quelques personnes qui V entourent. — H parle déjà comme s'il était le maître... C'en est fait!... Le pouvoir est maintenant entre ses mains... et nous ne pourrons plus faire un pas sans sa dictature... Puissions-nous n'avoir pas à regretter bientôt de nous être livrés à lui !

Bonaparte. — Que marmottez-vous là, citoyen Sieyès?... Bah! après tout... ça ne me regarde pas.

Un aide de camp, qui vient d'entrer. — Général, la citoyenne Bonaparte et sa fille sont là qui désirent vous parler avant que vous ne partiez pour Saint- Cloud.

Bonaparte, de mauvaise humeur. — Que viennent-elles faire ici?... Cette journée n'est pas une journée de femmes... Dites-leur que je ne peux les recevoir en ce moment et que j'irai ce soir souper avec elles...

Cambacérès, venant du vestibule. — Général, j'accours pour vous féliciter du succès de cette matinée... et vous souhaiter pour demain la victoire...

Bonaparte. — La victoire!... nous l'aurons, citoyen Cambacérès... De toutes manières, c'est la paix que nous venons de conquérir... Voilà ce qu'il faut

annoncer ce soir sur tous Les théâtres, publier dans huis les journaux... et qu'il i'aul répéter en prose, en vers, et même en chansons... El maintenant, messieurs, au travail... (S'&sseyant à une table, en fa.ee de Sieyès.) Citoyen Sieyès, vous avez une liste de ministres à nie proposer?...

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