LA PLACE DES FEDERES
4 heures de V après midi.
La place des Fédérés, ci-devant place Royale, au faubourg Sainl- Antoine. Des citoyens et des citoyennes vont et viennent sur la place, tous très affairés. Des enfants se livrent à leurs jeux. Çà et là, des rassemblements autour des affiches que des colleurs sont en train de placarder. Des camelots oii'rent des journaux du jour. Un forain a installé sa boutique en plein vent à l'enseigne du « Panorama National » et débite son boniment... Les agents Malortic et Cornette vont de groupe en groupe, observant la foule et prêtant l'oreille à ce qui se dit.
Un jeune citoyen, cherchant à fendre la foule d'un rassemblement. — Laissez-moi approcher, citoyens... je veux lire la proclamation du général Bonaparte...
Un ouvrier. — Sais-tu lire seulement, garnement ? (Lui montrant d'autres affiches devant lesquelles il n'y a personne.) Tiens.... voilà celles de l'admi-
nistration centrale et du citoyen Fouché qui te feront prendre patience...
Un camelot, d'une voix enrouée. — Demandez « l'Ami des lois », le journal du citoyen Poultier, qui vient de reparaître... les dernières nouvelles... deux sols !... la gazette du citoyen Poultier.
Le forain. — Entrez, citoyens et citoyennes, entrez au Panorama National... Venez voir les admirables faits d'armes de l'armée d'Egypte... le siège de Saint-Jean-d'Acre... la glorieuse bataille d'Aboukir... le spectacle incomparable des Pyramides... Entrez. On ne paie qu'en sortant et si l'on est satisfait...
Les citoyens et les citoyennes se précipitent en foule dans la boutique.
Malortic, rencontr nnt Cornette, — Quelle est ta consigne, citoyen Cornette ?
Cornette. — Faire arrêter tous ceux qui crieront : « A bas le Directoire ! »
Malortic. — Et moi, ceux qui crieront : « Vive le Directoire!... » Autant arrêter tout le monde, alors ! . . .
Ils s'adossent à un pilier en continuant de causer.
Premier rourgeois. — Etiez-vous là, ce matin, citoyen, quand le général Santerre a parcouru à cheval tout le faubourg et a fait sonner le tocsin en appelant aux armes les citoyens ?
Deuxième rourgeois. — Santerre se croit encore en 93... Si les politiques veulent une révolution, laissons-les faire... Ça ne nous regarde pas...
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d'un rassemblement. — Holà!... mon homme... Ce n'est pas décadi aujourd'hui... Rentre à La maison... il v a de la besogne.
Le mari. — Laisse-moi, femme... Quand le général Bonaparte a entendu le vœu de tous les Français... la patrie est en fête.
La citoyenne. — La patrie... c'est possible... mais toi, tu as des enfants à nourrir... Tout ça, ne sont des prétextes pour aller te saouler au cabaret.
Deux représentants du peuple, Daubermesnil, commissaire, près de l'Administration centrale, et Marquézy, passent près du pilier auquel sont adossés les agents Malortic et Cornette.
Marquézy. — Non... je ne puis retenir mon indignation... Tout ce peuple est entraîné servilement vers Bonaparte... Nous nous sommes laissé surprendre... Que n'avons-nous pris plus tôt des mesures!... Nous ne nous trouverions pas dans l'embarras où nous voilà plongés. . .
Daubermesnil. — Peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi... Les Jacobins avaient depuis longtemps formé le projet d'anéantir la Constitution... Ils auraient employé, pour y parvenir, d'autres moyens que ceux de Bonaparte... Puisque la chose est faite... -ou du moins à moitié faite... j'en suis enchanté pour ma part, d'autant plus que ceux qui vont se trouver demain à la tête des affaires ont, sans contredit, plus
de capacités et de talents que ceux que les Jacobins y auraient placés...
Cornette. — Tuas entendu?... (Malortic fait signe que oui.) Aveu précieux à enregistrer, citoyen Malortic.
Des citoyens et des citoyennes sortent de leur logis ou viennent des rues qui aboutissent à la place et questionnent autour d'eux, en manifestant le plus grand étonnement.
Un citoyen, très en train. — Gomment ! vous ne
savez pas ce qui se passe ?... Le général Bonaparte a
jeté le Directoire dans la Seine... César a passé le
Rubicon...
Manifestations diverses... Une musique de la garde nationale traverse la place en jouant la Marseillaise. Elle s'est arrêtée.
Un jeune homme. — Citoyens, je propose que nous nous rendions en masse aux Tuileries pour saluer le libérateur de la patrie... le sauveur de la République.
Voix nombreuses. — C'est cela !... Oui... Aux
Tuileries!... Vive Bonaparte!
Une bande de jeune gens envahit la place en chantant la chanson du jour :
Notre système n'est pas neuf
Et l'heureux moment où nous sommes
Rappelle de quatre-vingt neuf
Et les principes et les hommes.
En lui laissant l'autorité,
Ne craignons pas d'avoir un maître ;
Il défendra la liberté,
Puisqu'il sût la faire renaître ! .
Allons ! les virtuoses de la garde nationale ! la
Marseillaise!...
La l'on le se forme en colonne... derrière les musiciens de la garde nationale qui jouent la Marseillaise, et, tout en chantant, gagne les boulevards par la rue Saint- Louis... Scènes populaires où les femmes cherchent à retenir leurs maris, et les inères de famille leurs enfants... Disputes, querelles, cris...
Cornette. — Nous n'avons plus rien à faire ici, citoyen Malortic... Le peuple chante!... Il ne bougera pas!... Au revoir... à demain... àSaint-Gloud!...