LES JARDINS DE SAINT-CLOUD
9 heures du matin.
La cour et les jardins du château de Saint-Cloud, du côté du parc. Devant la porte d'entrée de l'Orangerie, stationne une grande voiture tapissière, de laquelle des ouvriers sont en train de retirer des chaises, des banquettes et des tables qu'ils transportent dans l'intérieur du bâtiment. Beaucoup de représentants du peuple, la plupart déjà revêtus de leur costume parlementaire, toge rouge et bonnet carré, se promènent dans la cour ou dans les allées du jardin, s'abordent, se questionnent, forment des groupes qui se disloquent pour se reformer plus loin, au milieu de la plus grande agitation. Quelques-uns manifestent de l'irritation, de l'exaltation que d'autres cherchent à calmer. Des officiers en uniforme circulent à travers les groupes, sans se mêler aux représentants. En dehors des représentants, des officiers et des personnages attachés au parti de Bonaparte, peu de monde. Grand mouvement de va-et-vient entre le château, la cour et les jardins. Des grenadiers sont placés, en sentinelle, à toutes les portes ; celles de l'Orangerie sont tout particulièrement occupées et gardées. De temps à autre des patrouilles de grenadiers circulent dans la cour, allant relever les sentinelles. Le député Fabry surveille l'installation de l'Orangerie.
Fabry, ait maître ta/pissjer. — Dépêchons!...
dépêchons !... citoyen Maître... Nous sommes en retard. Jamais l'Orangerie ne sera prête à l'heure prescrite pour la réunion du Conseil des Cinq-Cents.
Barra, sortant de V Orangerie. — Mieux vaudrait peut-être qu'ils n'eussent pas l'occasion de se réunir... mon cher collègue... Ce serait plus vite fait... Regardez-les aller et venir à travers î ?s jardins. Vit-on jamais pareils possédés !... Ah!... ça n'ira pas tout seul.
Fabry. — Oui... ils se montent la tète... Pourquoi aussi Bonaparte n'a-t-il pas écouté Sieyès?... Quarante des plus enragés de nos collègues envoyés au Temple ou à la Conciergerie... et le tour était joué.
Barra. — Il n'est peut-être pas trop tard pour bien faire.
Fargues, arrivant du château au milieu d'un groupe de représentants qui lui adressent bruyamment des reproches. — Je vous répète , citoyens collègues, que des avertissements ont été adressés, par les soins de la commission, à tous les représentants... Si quelques-uns d'entre vous ne les ont point reçus, la commission est exempte de tout reproche.
Voix diverses, pendant que Fargues se dérobe et gagne le château. — C'est une trahison !... — On a voulu nous exclure !... — Que signifie cette mesure extraordinaire ?... — Savez-vous quelque chose ?. . . — Non. . . et vous ?. . . — La République est-
elle donc en péril?... — Ce n'est pas Bonaparte qui la sauvera... — Il l'étranglerait plutôt...
Aréna, montrant à ses collègues nn groupe de représentants du parti de Bonaparte. — Je crois bien que si nous questionnions ces gens-là, ils seraient capables de nous dire d'où nous sommes partis... et où nous allons.
Voix diverses, désignant des officiers qui passent en groupes. — Mais alors, c'est un complot!... — Une conspiration!... — Une conspiration militaire !... (Au moment où ]3asse une patrouille de grenadiers.) Les baïonnettes ne nous font pas peur !... — C'est à la Constitution de l'an III qu'on en veut!... — La Constitution ou la mort !... — Nous renouvellerons le serment de fidélité à la Constitution!... — Oui... oui... jurons... comme, il y a dix ans, au Jeu de Paume.
Le général de Sahuguet, aux officiers qui se promènent à ses côtés, tout en riant. — Vous avez beau jurer, mes bons amis, on va vous en donner du provisoire.
De la Roserie, fredonnant :
Ces serments-là ça ne tient pas ferme.
Connaissez-vous Y Epreuve villageoise, mon général ? Ce petit Grétry a bien du talent...
Hautecœur sort du château après avoir montré une carte au grenadier placé en faction, et se dirige vers le chef d'escadron de la Roserie, qui se détache du groupe et vient au-devant de lui.
Hautecœur. — Dieu me pardonne !... L;< Eloserie,
on se croirait dans un camp retranché... La route, le village, le château, sont couverts de troupes.*. Quoi!... c'est là celte promenade favorite réservée, par décret, pour l'agrément des citoyens de Paris?...
Delà Roserie. — Et ce n'est pas tout!... Nous attendons encore deux régiments d'infanterie.
Hautecœur. — Vive Dieu!... Bonaparte a bien pris ses précautions... Les représentants n'ont qu'à bien se tenir... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Vous avez vu les témoins du colonel Le Planté!...
De la Roserie. — Tout est arrangé pour cinq heures... Vous vous battez au pistolet... à la lisière du bois.
Hautecœur. — Singulière idée d'avoir choisi Saint-Cloud pour ce duel !... 11 est vrai que votre service vous y appelait tous... C'est égal !... sans la carte que vous m'avez fait délivrer par la Commission des Inspecteurs, je ne sais pas comment je m'y serais pris pour arriver jusqu'à vous... (Le prenant par le bras et s' éloignant.) Et que pensezvous que Bonaparte fera du pouvoir qu'il s'apprête à usurper ?...
Michel Le Planté aperçoit Fargues qui descend à ce moment les marches du perron, et s'avance vers lui.
Le Planté. — Ah!... mon ami, qu'est-ce que
vous avez fait... et qu'allez-vous faire encore?... Expliquez-moi comment, vous autres Anciens, vous n'avez pas reculé devant un acte aussi arbitraire.
F argues. — Arbitraire !... Et pourquoi ?... Ouvrez la Constitution, mon cher ami, c'est elle qui vous convaincra de votre erreur.
Le Planté. — Mais encore faut-il des motifs!... Encore faut-il qu'il y ait des troubles dans le lieu de résidence des Conseils... et Paris est tranquille.
F argues. — La Constitution ne met aucune condition à l'exercice du droit de translation... Les Anciens n'ont d'autre motif, d'autre raison à donner, que la nécessité et l'utilité qu'ils prévoient et dont ils sont juges souverains.
Le Planté. — Comment fait-on intervenir la force armée et en vertu de quel droit les Anciens peuventils en disposer?...
Fargues. — En vertu de la Constitution et du bon sens. Quand la Constitution donne aux Anciens le droit absolu de translation, elle leur donne implicitement les moyens nécessaires pour l'accomplissement de sa volonté... Qui veut la fin...
Le Planté. — Mais enfin, que veut-on faire?... J'entends parler de trois Consuls... Pourquoi pas un dictateur?
Fargues. — Ce qu'on veut faire, mon ami ?... Cela vous inquiète?... N'étiez-vous donc pas alarmé de voir que rien ne se faisait? Ne voyez-vous donc pas que nous touchions au moment où rien n'aurait plus
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été possible à faire, ni la paix, ni ht guerre ; où rien n'aurait pins été possible à récupérer, ni la Liberté, ni la propriété, ni par conséquent la Constitution républicaine ?
Le Planté. — Entre nous, cependant, mon ami... je crains l'intervention de Bonaparte... en cette affaire... Le sort de la liberté dépendrait-il de lui ?... El s'il était un César?... un Crormvell ?
Fargues. — ■ Un César!... Un Crormvell!... Mauvais rôles... rôles usés, indignes d'un homme de sens comme d'un homme de bien!... indignes surtout de Bonaparte qui s'en est du reste expliqué avec nous en plusieurs circonstances... (Ils se sont arrêtés et sont aussitôt rejoints et entourés par une foule de députés de I ou tes nuances.) Croyez-moi, son refus de déférer au vœu du Conseil l'eût rendu plus suspect à nos yeux que son obéissance... et aurait fait de lui un juste sujet d'alarmes...
Plusieurs voix, an milieu des murmures. — Que ne se contentait-il d'une place au Directoire, au lieu de vouloir tout bouleverser?... — Oui... oui... c'est cela!... — Nous sommes encore prêts à la lui oiîrir, malgré son âge. — Cette combinaison écarterait bien des dangers...
Fargues. — Qui vous dit que Bonaparte veuille du pouvoir?... Je l'ai entendu maintes fois répéter qu'après avoir tiré l'épée pour la République, et l'avoir assise sur des bases solides et durables, il n'aurait plus d'autre ambition que de vivre en simple
citoyen, dans la retraite... ou de prendre le commandement d'une armée si la Patrie a besoin de son bras.
Explosion de dénégations et de protestations.
Le Planté. — Ou vous êtes d'une naïveté fallacieuse... ou vous voulez, mon cher Fargues, abuser de notre crédulité.
Fargues. — Et qui donc mérite plus notre confiance que le guerrier qui a signalé tant de fois son amour pour la liberté... qui nous a vengés, avec tant d'éclat, de tant d'ennemis, à qui elle doit sa conservation et qui, en revanche, lui doit la plus grande gloire où puissent atteindre la valeur et le génie ? (On entend les musiques militaires qui jouent la. « Marseillaise » sur la, terrasse, de Vautre côté du château.) Mais, excusez-moi, citoyens, je suis dans l'obligation de vous quitter... Les Conseils vont se réunir... Et cette Orangerie qui n'est pas prête...
Il se dirige vers l'Orangerie, tandis que, derrière lui, les députés se répandent en réflexions diverses. Quelques députés ne dissimulent pas leur mécontentement. D'autres cherchent à les apaiser. « Attendons, nous verrons bien ! »
Le Planté, à Grandmaison qui vient au-devant de lui. — En attendant, on nous a relégués, nous autres, les Cinq-Cents, dans cette Orangerie, tandis que les Anciens sont logés là-haut, sous les peintures de Mignard.
Grandmaison. — Tout cela ne nous dit pas pourquoi on nous a amenés ici... Qui nous instruira des
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dangers qui nous menacent?... Ou parle de factieux, de conspirateurs... Il y a Longtemps déjà que je les ai signalés et ils ne m'épouvantent pas plus que les baïonnettes que j'ai vues luire, sur la terrasse, à ce soleil de brumaire.
Delbrel, accourant . — Citoyens, on nous trompe... Dans les corridors et dans les cours, il n'est bruit que d'un attentat contre la représentation nationale...
Plusieurs voix. — Où sont Bernadotte, Augereau et Jourdan, à cette heure ?... — Ils ne sont pas vendus, ceux-là!... — Qu'un orateur se présente!... Il ne faut qu'un mot pour ramener les troupes.
Aréna. — Eli bien, je le dirai, moi, ce mot. . . Je cours sur la terrasse... Que les soldats trompés se réunissent à nous... qu'ils sachent que Bonaparte est un traître... qu'il a abusé les Anciens... A la force des armes, opposons la force des lois. . . Je vais leur parler. Il se dirige vers le château. Destrem l'arrête.
Destrem. — Du calme, Aréna, du calme ; je t'en supplie, mon ami, au nom de ton pays qu'un ambitieux veut asservir.
Aréna. — Ah! mon pauvre pays!...
Un officier à cheval pénètre dans la cour, au grand galop, et s'approche du groupe.
L'officier. — Pardon et excuse, citovens... Pouvez-vous me dire où je trouverai le président du Directoire?...
Voix diverses. — Savons-nous seulement s'il existe encore un Directoire?... — Il devrait siéger en
cette commune !... — Pourquoi les Directeurs ne sontils pas ici?... — On m'assure que Barras a donné sa démission. — Est-ce possible?... — Qu'est-ce que cela veut dire?... — Cette démission n'est pas légale!... — Ne la luia-t-on pas arrachée par la violence?... — Il faut remplacer Barras !... — Ne perdons pas de temps!... Dressons des listes... — Rien ne presse... Nous avons cinq jours !... — C'est assez pour donner de l'audace à la tyrannie !... — Où est le danger ?. . . Où est l'ennemi ?. . .
Les députés se dispersent, très exaltés... L'officier, ne pouvant obtenir de réponse, se dirige vers le perron du château. A ce moment, le député Fabry amène à Fargues le citoyen Turot, secrétaire général de la police.
Fabry. — Ecoutez le citoyen Turot, mon cher Fargues... Il nous apporte du nouveau...
Turot. — J'arrive de Paris, citoyen représentant, et je ne saurais trop vous recommander de vous défier de Fouché... lia eu, ce matin, une longue conférence avec Bernadotte etJourdan... J'étais là quand un jeune colonel, le fils du citoyen Le Planté, je crois, s'est présenté, amené par le Directeur Moulins, qui avait réussi à s'échapper du Luxembourg... Il avait, disait-il, en l'absence du chef de brigade, la disposition du mouvement des troupes... il a proposé de placer ce soir les siennes au débouché de la rue Chantereine et de tuer Bonaparte quand il se présen terait au retour de Saint-Cloud. . .
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Fargues. — Est-ce possible '.'. . . El qu'a répondu Fouché?
Turot. — Le ministre paraissait dans le plus grand embarras... Il ne m'a envoyé à Saint-Cloud que pour être le témoin de ce qui se passerait et lui en rendre compte d'heure en heure... Je le connais et je sais que ses dispositions sont prises pour vous faire tous arrêter avec le général Bonaparte, au cas où l'entreprise n'aurait pas un succès complet... Au moment où je quittais la capitale, on m'a assuré que la révolte avait éclaté aux faubourgs Saint-Marcel et Saint-Antoine et que le peuple se disposait à marcher sur Saint-Cloud.
Fargues. — Diable!... diable!... il importe d'en
informer sans retard le général Bonaparte... Venez
4ivec nous, citoyen Turot.
Us entrent dans le château. On entend la Marseillaise exécutée par les musiques militaires.
Un huissier, apparaissant sur le perron. — Citoyens représentants, le Conseil des Anciens va entrer en séance.
Beaucoup de députés, membres des Anciens, se précipitent vers le château où ils cherchent à pénétrer... Les membres du Conseil des Cinq-Cents se présentent à la porte d'entrée de l'Orangerie, dont les grenadiers leur barrent le passage... Le député Barras paraît.
Barras. — Un peu de patience, citoyens... La salle n'est pas encore prête.
Voix diverses. — Qu'est-ce que cela veut dire ?... Qui trompe-t-on !... C'est une indignité...
Aréna, à plusieurs de ses collègues qui l'entourent, leur montrant un poignard qu'il dissimule sous sa toge. — Mon parti est pris... et si Bonaparte ose violer la loi... je l'immole sur l'autel de la patrie.