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LE SALON DE MARS

2 heures de l'après-midi,

Le salon de Mars, communiquant par deux larges portes encadrant une haute cheminée, avec la galerie d'Apollon, où tient séance le Conseil des Anciens présidé par Lemercier... Par les deux portes ouvertes, les bruits de la séance arrivent dans la galerie plus ou moins distinctement suivant que les tapisseries dont elles sont ornées sont tombées ou relevées. Une autre porte également toute grande ouverte, au milieu du salon, donne accès au grand escalier d'honneur.

Dans le salon, la partie avoisinant la galerie est seulement occupée... Autour d'une table ronde, placée en face de la cheminée, des hommes politiques sont assis parmi lesquels Sieyès, Roger-Ducos, Lagarde, secrétaire général du Directoire, et Bourrienne. Plusieurs généraux et d'autres officiers vont et viennent dans le salon ou stationnent près des fenêtres... Deux grenadiers en armes sont debout à chaque porte ouverte sur la galerie, chacun en face d'un huissier, deux autres des deux côtés de la porte d'entrée. D'autres grenadiers et l'officier qui les commande se tiennent dans le vestibule où les faisceaux sont formés. Bonaparte se promène à travers le salon, allant de l'un à l'autre, ne dissimulant pas son impatience, tout en prêtant l'oreille à la voix des orateurs de la galerie.

Sieyès. — Vous les entendez, général? ils parlent quand ils devraient agir. Les corps délibérants ne valent rien dans les moments de crise. Ils ne con-

naissent ni la valeur du temps, ni le prix de l'occasion.

Le silence s'esl fait dans la galerie. Courtois paraîl â l'une des portes et fait signe à Bonaparte qui accourt vers mi .

Courtois. — Général, le Président me charge de vous informer que le moment est venu de vous montrer.

Sieyès. — Allez donc, général, et ne prenez conseil que de votre génie et de la position de la patrie.

Bonaparte. — Enfin!... Venez, Bourrienne... et vous aussi, Berthier.

Bonaparte pénètre dans la galerie suivi par Bourrienne et par Berthier. Au même moment, quelques murmures mêlés à des applaudissements se font entendre et se prolongent pendant ce qui suit.

Sieyès, à lui-même. — Pourvu qu'il n'aille pas trahir ma confiance !... (Allant vers la porte ci' entrée oit a paru son valet de chambre.) Eh bien ! Dominique, la chaise de poste ?...

Dominique. — La chaise de poste est aux ordres du citoyen Directeur, à l'entrée de la grille... les chevaux s'impatientent et le cocher a de la peine à les retenir.

Sieyès. — Tant mieux !... ils fileront plus vite, si tout vient à manquer...

Il revient près de la cheminée, tout en se frottant les mains.

La voix de Lemercier, dans la galerie. — Le général Bonaparte a la parole.

Agitations diverses dans la galerie... Les personnes présentes dans le salon se pressent aux portes.

Sieyès. — Silence!... écoutez...

La voix de Bonaparte, dans la galerie. — Représentants du peuple, vous n'êtes point dans des circonstances ordinaires... Vous êtes sur un volcan... Permettez-moi de vous parler avec la franchise d'un soldat, avec la franchise d'un citoyen zélé pour le bien de son pays et suspendez votre jugement jusqu'au moment où je vous aurai dit toute ma pensée...

Sur des réclamations qui se manifestent de la galerie, les huissiers laissent retomber les portières. La voix de Bonaparte ne parvient plus que confusément dans le salon... Entre Maret... Sieyès va au-devant de lui et l'amène près de la cheminée.

Sieyès. — Qu'y a-t-il, citoyen Maret ?...

Maret. — C'est un message que le Conseil des Cinq-Cents adresse au Directoire.

Sieyès. — Se moquent-ils de nous ?. . . (A Lagarde.) Voilà qui est votre affaire, citoyen Lagarde... Écrivez au Conseil que le message envoyé au Directoire exécutif n'a pu être reçu par cette autorité, attendu que quatre membres du Directoire ayant donné leur démission et le cinquième ayant été mis en surveillance par le général Bonaparte, il ne se trouve plus de Directoire.

Lagarde. — Mais, citoyen Sieyès, vous savez bien que ni Gohier, ni Moulins n'ont donné leur démission.

Sieyès. — Ecrivez, vous dis-je... (A lui-même pendant que Lagarde s'installe pour écrire.) Un

LES DEUX JOI RNEES li\\>

bon tour que je vais leur jouer là !... . \ M aret.) Et comment vont les affaires aux Cinq- Cents ?

Maret. — La séance est fort agitée... Les membres du Conseil ont décide de renouveler le serment de tîdélité à la Constitution, par appel nominal.

Sieyès. — A toute la Constitution?... C'est trop... A une partie passe encore.

Une voix très forte, dans la galerie. — Vous oubliez la Constitution !.,.

Sieyès et d'autres personnes se rapprochent des portes dont ils soulèvent discrètement les portières... L a voix de Bonaparte se fait entendre. — Le général parait très ému... il balbutie des mots... des phrases... sans suite... au milieu d'une agitation confuse...

La voix de Bonaparte, très entrecoupée. — La Constitution ! . . . Ecoutez-moi . . . citoyens représentants... je parlerai.... il le faut... La Constitution!... Vous l'avez violée... au 18 fructidor... au 22 floréal... au 30 prairial... Elle est invoquée... par toutes les factions... elle a été violée par toutes... elle est méprisée par tous... Elle ne peut être pour nous un moyen de salut... parce qu'elle n'inspire plus le respect de personne... Mes intentions sont pures... on m'abreuve de calomnies... on m'accuse de scélératesse...

A partir de ce moment on ne distingue plus au milieu des rumeurs de la galerie que des phrases incohérentes... des mots sans suite au milieu des interruptions les plus diverses: ((Hypocrites!... Intrigants!... Je ne le suis pas!... J'abdiquerai le pouvoir aussitôt que le danger qui menace la République sera passé... »

Sieyès. — Le malheureux!... mais il s'embrouille

horriblement.

Entrent Arnault, Talleyrand et plusieurs autres... donnant des signes du plus profond désespoir.

Arnault. — Où est le général Bonaparte?

Sieyès. — Taisez-vous donc, citoyen Arnault! vous m'empêchez d'entendre le général...

Il laisse retomber la tapisserie.

Talleyrand. — Citoyen Sieyès, la situation est des plus critiques... Aux cinq cents le président est débordé... Nous sommes perdus si le général ne prend le parti d'agir.

Sieyès. — Comment?... Que se passe-t-il donc à l'Orangerie ?

Arnault, avec volubilité. — Gaudin n'était pas plutôt descendu de la tribune que la tempête a éclaté dans toute la salle. Pendant quelques minutes, on n'entendait plus de tous les points que les cris : « A bas la dictature !... Pas de dictature !... Vive la Constitution ! ...» Il n'était plus question ni de Commission, ni du rapport que Boullay tenait tout préparé... La lecture de la lettre de démission de Barras a jeté la consternation dans l'Assemblée... qui, revenant bientôt d'un moment de surprise et de trouble, s'est tout à coup ressaisie et ne s'en est montrée que plus déchaînée. Lucien a essayé de rappeler à l'ordre les perturbateurs. Il n'a pas été écouté... Il a menacé d'abandonner le fauteuil... on Fa couvert de huées et de sarcasmes. — Bref, le président

estime que seule la présence du général peut en imposer à tous ces agités.

SlEYÈS. — Ah !... bien oui !... Si vous comptez sur lui... Il est complètement démoralisé... Ecoutez plutôt...

A ce moment les huissiers relèvent les portières pour livrer passage à des personnes qui sortent de la galerie en manifestant, par gestes, leur découragement. La voix de Bonaparte se fait entendre de nouveau plus suivie et plus raffermie.

La voix de Bonaparte. — ... Je dirai que les Directeurs Barras et Moulins m'ont proposé de me mettre à la tête d'un parti tendant à renverser les citoyens à idées libérales... Je dirai que des hommes réunis par les comités révolutionnaires organisent, au moment même où je vous parle, un mouvement populaire pour arriver à relever les échafauds de la hideuse Terreur.

Explosion d'indignation dans la galerie ; cris divers : « Nommez-les... Nommez les conspirateurs ! » Maxime paraît à la porte de la galerie... pénètre dans le salon... Murât va au-devant de lui.

Mur at. — Que venez-vous faire ici, colonel ?

Maxime. — Je désire parler au général Bonaparte... (On lui fait signe de garder le silence, en lui désignant la galerie ou la voix du général continue à se faire entendre .) C'est bien, j'attendrai.

La voix de Bonaparte. — Que ces projets criminels ne vous effraient pas... C'est en vain qu'on cherche à me représenter comme un ennemi de la li-

berté... Si quelque orateur, payé par l'étranger, par lait de me mettre hors la loi, j'en appellerais à vous, mes braves compagnons d'armes, que j'ai tant de fois menés à la victoire ; à vous, braves défenseurs de la République avec qui j'ai partagé tant de périls... pour affermir la liberté et l'égalité...

Sieyès. — A la bonne heure... sacrebleu... Voilà comme il faut parler.

Maxime, se précipitant vers la porte de la galerie. — Et je vous crie, moi, que, cet homme a menti... qu'il vous trompe...

La stupéfaction est générale dans le salon... Ceux qui se tenaient près des portes laissent tomber les portières... La voix du général s'éteint derrière les tapisseries.

Le général Thiébaud. — Que faites-vous, colonel ?... Malheureux, vous vous perdez.

Maxime, se débattant au milieu des grenadiers qui Vont entouré. — Laissez-moi, mon général, je veux lui jeter à la face toute ma haine et tout mon mépris.

Des applaudissements éclatent dans la galerie, dont les portières sont relevées... Après quelques instants... on sort en foule de la galerie... Bonaparte paraît... Sieyès s'avance et lui parle bas en lui désignant Maxime.

Bonaparte, sévèrement. Vous ici, monsieur... Je vous avais fait assigner un poste. Pourquoi ne vous y êtes-vous pas rendu ? De la rébellion ! Toujours... Je n'en veux pas... Je ne veux plus de factieux. Il n'y a d'ordres ici que les miens. Qu'on arrête cet

LES DEUX JOURNÉES .'{2.'i

homme ef qu'on le mène en prison... Vous, La ll<>-

serie, vous me répondez sur votre tête du colonel Le

Plante.

Quatre grenadiers se jettenl sur Maxime qui se défend, le désarmenl et l'entraînent.

Maxime. — Je ne te dis pas adieu... Bonaparte... Nous nous revendons.

I es personnes présentes manifestent leur indignation. Quelques-unes seulement ont L'air de protester en faveur de Maxime.

Le général Thiébaud. — Quelle brutalité !... Et c'est pour être témoins de pareils actes qu'on nous a amenés ici ?...

Le général Bertiiier. — Général Thiébaud, vous vous oubliez.

Sortie du général Thiébaud... Pendant ce qui précède, Bonaparte est entouré... Les uns cherchent à le persuader qu'il ne doit pas se présenter aux Cinq Cents... où il peut y avoir du danger... Les autres, les militaires principalement, font des efforts pour l'y entraîner.

Sieyès. — Croyez-moi, général, vous n'avez pas l'expérience des assemblées. . . Ne tentez pas de les convaincre. . . Vous avez d'autres arguments à leur servir.

Plusieurs voix. — Il faut brusquer les choses !... On essaie de vous enlacer dans des délais... Il n'y a pas do temps à perdre...

Bonaparte, tranquillement. — Il n'y a pas de temps perdu... Tout s'arrangera... Non, vous dis-je... tous ces braillards ne me font pas peur... Je vais aux Cinq! Cents... A moi, soldats, aux armes!...

(Aux officiers.) Suivez-moi, messieurs, et souvenezvous que je marche accompagné du Dieu de la Fortune et du Dieu de la Guerre ! . . .

Il sort suivi de ses officiers... Le silence se rétablit dans le salon.

La voix de Lemercier, dans la galerie. — Citoyens représentants... la séance est reprise... Un message du Conseil des Cinq-Cents vous informe qu'il est réuni en majorité dans la commune de Saint- Cloud.

Les cris de : Vive Bonaparte ! au dehors couvrent la voix du Président... On se précipite aux fenêtres.

Sieyès, à lui-même, d'humeur inquiète. — Mauvaise journée ! . . .

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