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L'ORANGERIE

3 heures de l'après-midi.

L'intérieur de l'Orangerie, disposée pour servir de lieu de séance au Conseil des Cinq-Cents. Sur une estrade adossée aux fenêtres, au milieu de la salle, est installé le bureau, et, en avant, la tribune... Des banquettes et des chaises sont disposées en fer à cheval tout autour de cette estrade. A l'une des extrémités de la salle, la porte donnant sur la terrasse est fermée par un tambour... En avant de cette porte, des balustrades circonscrivent l'emplacement réservé au public. Lucien Bonaparte préside la séance.

La plus grande effervescence règne dans l'assemblée... Les députés, les uns debout, les autres montés sur leurs bancs, interpellent de

LES DEUX JOURNÉES 'Mo

tous côtés le président qui essaie de tenir tête a l'orage; il agite violemment la sonnette, tandis que les huissiers font de v;iins efforts pour obtenir le silence.

Lucien. — Citoyens représentants, vous écouterez mon frère. Il vous donnera l'explication de sa conduite et vous rendra compte de la mission que lui a confiée le Conseil des Anciens.

Voix nombreuses. — Non... non... Nous ne voulons rien entendre. Faites d'abord retirer les soldats... La discussion n'est pas libre... Nous ne voulons pas de dictature... A bas le dictateur!... A mort le tyran !

Lucien, au milieu du bruit. — Quoi!... Oublieriez-vous en un instant tous les services rendus à la patrie?...

Voix nombreuses. — On ne les oubliera pas !... Que Bonaparte se démette de son commandement... Sa nomination est inconstitutionnelle.

Aréna, de sa place. — Pourquoi Bernadotte et Jourdan ne sont-ils pas parmi nous ?

Destrem. — Patience ! Ils vont arriver à la tête de la brave population de Paris... Ils nous délivreront de l'oppression d'un tyran...

Grandmaison. — Citoyen président, je réclame qu'il soit déclaré que les six mille hommes qui nous entourent font partie de la garde de la représentation nationale.

Cette proposition est accueillie par des cris : « Oui... oui... C'est cela ! Aux voix... » La porte de l'Orangeri e

s'ouvre... Bonaparte paraît... suivi de quatre grenadiers en armes... Un grand mouvement se manifeste dans l'assemblée qui en un instant est debout, menaçante, indignée de ce spectacle... Tous les regards sont dirigés sur Bonaparte qui s'avance vers la tribune... D'autres soldats, des officiers, des généraux occupent l'entrée de l'Orangerie... Lucien semble stupéfait.

Voix nombreuses, pendant que Bonaparte s'avance au milieu de l'assemblée. — Qu'est cela?... Des hommes armés, ici !... — Arrière le dictateur !...

— Hors la loi, Bonaparte !... — A mort, le tyran !...

— Tue... Tue!... — Il nous brave !...

Quelques députés se précipitent au-devant du général... on le presse,., on l'apostrophe... On le repousse quelques pas en arrière... La tribune est envahie... Bonaparte, impassible, fait des gestes désespérés pour obtenir le silence et indique qu'il veut parler.

Destrem, s approchant du général. — Est-ce pour cela, Bonaparte, que tu as vaincu ?...

Sherlock. — Bonaparte!... tes lauriers sont flétris...

Bigonnet, le saisissant par le bras. — Retirezvous, téméraire; vous violez le sanctuaire des lois...

Aréna se dirige vers Bonaparte, un poignard dans la main droite .

Aréna. — Ah!... il veut être un César... Eh bien... il faut que cela se décide...

Il est bousculé et repoussé par les grenadiers. Lutte. Devant l'impassibilité de Bonaparte, les injonctions du président finissent par obtenir un peu de silence.

Bonaparte, cherchant a se faire entendre au

milieu <Jes cris. — Citoyens représentants, vous m'écouterez. . .

Le général Lefebvre paraîl au fond de la salle. . suivi d'autres soldais en armes... À cette vue rassemblée est exaspérée .

Voix nombreuses. — Non... non... pas d'explications... La représentation nationale a été violée. Hors la loi, le dictateur... Que Bonaparte et ses complices soient mis hors la loi.

Delbrel, à Lucien. — Marche... Président, mets aux voix la proposition de hors la loi.

Les cris de : » hors la loi ! » continuent à se Taire entendre... plus nourris et plus violents.

Lucien, indigné. — Qu'osez vous me proposer, misérables?... Mettre hors la loi mon frère, le sauveur de la patrie!... Je déposerais plutôt sur cette tribune les insignes de la magistrature populaire.

Plusieurs voix. — Il nous a traités de misérables !... — Vous l'avez entendu?... — Retire-toi, président... — C'est nous qui le mettons hors la loi . . . — A mort le tyran . . . Tue ! . . . tue ! . . .

Bonaparte est entouré, bousculé... Les quatre grenadiers lui font un rempart de leur corps et cherchent à l'entraîner... Quelques députés, dont Aréna, le menacent de loin de leurs poignards... L'un d'eux essaie de braquer sur lui un pistolet...

Le général Lefebvre, du fond de ?a salle. — A moi, grenadiers! sauvez votre général...

Lefebvre s'élance vers la tribune, l'épée à la main... Les grenadiers le suivent et parviennent auprès de Bona-

parte qu'ils entraînent vers la porte... Des députés le suivent, toujours menaçants.

Bonaparte, à Lefebvre, sur le pas de la, porte. — Lefebvre... retournez auprès de mon frère et arrachez-le des mains de ces brigands... Ils le tueraient.

Bonaparte est sorti... suivi de quelques députés qui rentrent presque aussitôt.

Plusieurs voix. — Les circonstances ne nous permettent plus de rester ici. Il faut retourner à Paris... — Oui... oui... à Paris.

D'autres voix. — Non... non... nous n'abandonnerons pas notre président.

Destrem, rentrant. — Il a eu raison de se retirer... Nous l'avons crosse à coups de pied... et si l'on n'eût pas détourné le coup, je lui brûlais la cervelle.

Sherlock. — On a bien fait de le soustraire à mes coups... je l'aurais tué.

Lucien, après que le silence s'est rétabli. — Quand le calme sera rétabli dans cette enceinte, citoyens, vous rendrez justice à qui elle est due, dans le silence des passions.

Protestations diverses... La séance continue clans le plus grand désordre, jusqu'au moment où le général Lefebvre rentre dans la salle, suivi d'un piquet de grenadiers, et, par ordre de Bonaparte, entraîne le président hors la salle, au milieu de la confusion générale.

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