‹ BrumaireChapitre 46 sur 57 · SÉANCE NOCTURNE · texte numérisé non relu

SÉANCE NOCTURNE

11 heures du soir

La galerie d'Apollon, dans la soirée. — Le Conseil des Anciens est réuni, sous la présidence de Lemercier. — Les membres du Conseil des Cinq-Cents qui n'avaient pas quitté Saint-Cloud, et qu'on a pu rassembler, sont venus, après leur séance, se réunir aux Anciens. — Le général Bonaparte, les citoyens Sieyès et Roger-Ducos sont debout, en face du président. — La galerie n'est éclairée que par des lampes fumeuses, placées un peu partout sur les meubles. — En arrière des représentants, des hommes politiques étrangers aux deux Conseils, des généraux, se promènent dans la galerie, dont toutes les issues sont gardées par des grenadiers armés.

LES DEUX J01 RNÉES TM

Lemercier, debout au fauteuil présidentiel, —

... Citoyens représentants, cette journée demeurera ineffaçable dans les fastes du peuple français... Elle marquera le triomphe de la liberté sur la démagogie, la victoire du droit sur l'arbitraire... la force des talents sur l'impuissance et l'incapacité... Je déclare, au nom de l'assemblée, que le général Bonaparte, les officiers généraux et les soldats qui l'ont secondé dans cette tache, ont bien mérité de la patrie... (Applaudissements de tous les points de la galerie.) La majorité des Cinq-Cents s'est réunie à nous, dans un sentiment unanime de patriotisme, pour construire le nouvel édifice politique que le pays réclame, sur les bases de l'égalité, de la liberté et de la fraternité... (Avec force.) Le Directoire est aboli!... (Applaudissements.) Une commission provisoire executive, composée de trois Consuls, est instituée... Les citoyens Sieyès, Roger- Ducos et le général Bonaparte sont désignés pour en faire partie... (Applaudissements, bravos, cris de : Vivent les Consuls !. . .) Les Conseils sont ajournés au premier ventôse... Une Commission^législative de cinquante membres, pris dans l'un et l'autre Conseil, est chargée de préparer un travail sur la nouvelle Constitution de l'Etat...

Voix nombreuses. — Vivent les Consuls!... Vive la République !...

Lemercier, aux Consuls. — Approchez, citoyens Consuls, et, au moment où le pouvoir suprême est

remis entre vos mains, répétez au milieu de nous le serment sacré de fidélité inviolable à la souveraineté du peuple, à la République française une et indivisible, à la liberté, à l'égalité, au système représentatif.

Bonaparte, cVune voix forte, précipitamment , comme s'il voulait devancer ses collègues. — Je le jure !

Sieyès et Roger-Ducos, répétant après lui. — Je le jure !

Lemergier, solennellement. — Citoyens Consuls, le plus grand peuple de la terre vous confie ses destinées... Le bonheur de trente millions d'hommes, tel est le mandat que la Patrie remet entre vos mains... Vous saurez le remplir... Vive la République !...

Tous. — Vive la République!... Vivent les Consuls !... Vive le général Bonaparte!...

Lemercier. — Citoyens représentants, les Conseils sont ajournés au premier ventôse. — La séance est levée...

L'assemblée tout entière est debout... Les représentants se forment par groupes et commentent, en sens divers, les événements de la journée.

Crochon, prenant Fargues à part. — Mais enfin, mon cher ami, tout cela est moins que régulier... Nous n'étions pas plus de vingt-cinq ou trente au Conseil des Cinq-Cents... C'est tout ce qu'il avait été possible de réunir au dernier moment...

Pàrgues. — Rassurez-vous... demain, le Moniteur vous apprendra que vous étiez, ce soir, en majorité au Conseil des Cinq-Cents.

Fouché, s1 approchant de Bonaparte. — Général, permettez-moi de vous adresser mes félicitations, et de vous demander de reconnaître que je vous ai servi sans réserve.

Bonaparte, l'interrompant brusquement. — Je le sais, monsieur Fouché... (Il s'éloigne un moment pour revenir aussitôt au même point.)

Turot, s'avançant a son tour et s'adressant a Bonaparte, qui ne V écoute pas. — Général, en l'absence du ministre... j'ai expédié, de Saint- Cloud, des hommes sûrs aux barrières pour empêcher les Jacobins de rentrer dans Paris.

Fouché. — De quoi vous mêliez-vous?... Qui vous dit que toutes mes précautions n'étaient pas prises ?. . . Trop de zèle, citoyen Turot... trop de zèle... (Entraînant Bonaparte à Vune des fenêtres, d'où Von aperçoit des lueurs ^élevant au-dessus de Paris, qu'elles semblent embraser.) Voyez, général, Paris est dans l'ivresse de votre triomphe. La grande ville a illuminé ce soir en apprenant le succès de cette journée... C'est l'aurore de votre gloire nouvelle qui s'élève du sein d'une population enthousiaste et satisfaite.

Bonaparte, semblant réfléchir. — Paris!... Avant cinq ans, je serai le maître du monde, et je ferai de Paris la capitale de l'Europe... (Prenant

Fouché par le bras et V entraînant.) C'est que, voyez-vous, citoyen Fouché, j'aime le pouvoir... Mais c'est en artiste que je l'aime... Je l'aime comme un musicien aime son violon ; je l'aime pour en tirer des sons, des accords, des harmonies... (Arrêtant Bourrienne, qui passe près de lui.) Ah! c'est vous, enfin, monsieur de Bourrienne... Où courez-vous si vite ?...

Bourrienne. — Général, je n'ai rien pris depuis ce matin, et l'amiral Bruix m'attend à souper avec quelques officiers à l'hôtel de la Tête-Noire.

Bonaparte, sévèrement. — Vous souperez plus tard... Est-ce que je soupe, moi? (Lui désignant une table.) Mettez-vous là et écrivez. Il faut, dès ce soir, que j'adresse une proclamation aux habitants de Paris... Je vais vous la dicter... Demain, à mon réveil, j'occuperai toute la capitale.

Sieyès, qui a entendu, à Roger-Ducos. — Me tromperait-il?... Contre qui s'est livrée cette bataille?... Quel remords si j'avais contribué à renverser la liberté!... (Écoutant les roulements des tambours qui, dans la muit, battent le rassemblement.) C'est la voix du despotisme!... La liberté est morte!... Le règne des soldats commence !...

Page 1