LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE
20 brumaire. — Décadi.
Le salon de la marquise de Résigny. Georges Le Sergent de Hautecœur se promène dans le salon, dans l'attitude d'un visiteur qui attend.
Pierre, sortant des appartements. — Madame la marquise fait prier monsieur le comte de vouloir bien patienter encore quelques instants... Elle est auprès de sa nièce et ne tardera pas à descendre au salon.
Hautecœur. — C'est bien, mon brave Pierre, j'attendrai... Mais dis-moi, qu'est-il advenu ici depuis hier?... Est-il vrai, comme me l'a affirmé tout à l'heure le suisse, que j'ai rencontré à la porte de l'hôtel, que ma cousine soit dangereusement malade?
Pierre. — Ce n'est que trop vrai, monsieur le comte... Madame de Brillanne avait promis à la citoyenne Bonaparte de passer la journée d'hier auprès d'elle... A huit heures du soir, inquiète de ne pas la voir, madame la marquise s'est fait conduire rue de la Victoire où aucune nouvelle n'était encore parvenue, et où elle apprit que sa nièce, aussitôt après le déjeuner, était partie pour Saint-Gloud, malgré les efforts de la citoyenne pour la retenir... Madame la marquise n'est rentrée que très tard à l'hôtel et c'est seulement dans le milieu de la nuit que madame de Brillanne est revenue... ou plutôt qu'elle a été ramenée. Ma pauvre maîtresse faisait peine à voir... elle paraissait comme folle et le médecin, mandé aussitôt, a constaté les symptômes d'une fièvre cérébrale.
Hautecœur. — Je comprends!... — Pauvre Adrienne!... Mais, des événements de Saint-Gloud, qu'avez-vous appris?...
Pierre. — Rien, jusqu'à ce matin... Madame la marquise venait de se mettre à table, lorsqu'un piqueur, dépêché par la citoyenne Bonaparte, l'a informée que le général était rentré de Saint-Gloud
seulement à la pointe du jour... qu'il était très satisfait de sa journée et avait été nommé consul avec les citoyens Sieyès et Roger-Ducos... Le guide de l'escorte, chargé de lui apporter un billet de la part de son mari, avait fait une chute de cheval et s'était cassé la jambe, — ce qui était la cause qu'elle n'en avait pas été avertie plus tôt... La citoyenne faisait prendre en même temps des nouvelles de son amie, madame de Brillanne... (La marquise paraît à la porte du salon) Mais, voici madame la marquise... 11 sort.
La marquise. — Ah! mon neveu, vous enfin!... Que d'événements ! et qui aurait pu s'attendre...
Hautecœur. — Veuillez m'excuser, ma tante, de ne m'être pas présenté dès hier à l'hôtel, pour prendre de vos nouvelles et de celles de ma cousine. . . Mais, çà n'a pas été ma faute... Dites-moi bien vite que vous n'avez plus d'inquiétudes au sujet delà santé d'Adrienne... Pourrai-je la voir?
La marquise. — Je ne vous le conseille pas... La pauvre enfant est plus calme... mais je ne dois pas vous cacher, Georges, que le médecin et moi, nous avons craint un moment pour sa raison... Elle a déliré jusqu'au matin — et, dans son délire, elle semblait ne prononcer qu'avec horreur votre nom et celui de Bonaparte. Qu'est-ce que tout cela signifie?... Et vous-même, qu'êtes-vous devenu après ce malheureux duel?
Hautecœur. — Il ne m'a pas été possible de ren-
trer à Paris dont les barrières étaient gardées militairement et où une consigne sévère ne laissait pénétrer personne... J'ai dû errer une partie de la nuit, par une pluie battante... J'ai fini par trouver à me réfugier dans une auberge du Point-du-Jour, où des députés jacobins s'étaient réunis et où je vous donne à penser s'ils juraient et tonnaient contre Bonaparte... Ils ne parlaient de rien moins que de s'assembler à Versailles ou à Tours, de proclamer la Convention, de faire fusiller le général et guillotiner, avec deux membres du Directoire, les inspecteurs des deux Conseils, de nommer Jourdan au commandement de l'armée de Paris et Santerre commandant des gardes nationales, et de chasser des Conseils ceux qu'ils appellent les aristocrates.
La marquise. — Que m'apprenez-vous là?... Sommes-nous donc menacés d'une nouvelle Terreur ?
Hautecœur. — Rassurez-vous, matante... Ils ne sont pas à craindre. Plus de soixante députés des deux Conseils sont proscrits ou vont être déportés... La résolution en a été prise hier et proclamée à Saint-Cloud... Bonaparte ne les laissera pas échapper.
la marquise. — Voilà qui me tranquillise... Mais vous, mon neveu, que comptez-vous faire ?
Hautecœur. — Je ne sais pas encore... Pour le moment, je crois que l'air de Paris ne m'est pas bon... Ce matin, en rentrant chez moi, j'ai constaté que les
agents de Pouché avaient profité <!»' mon absence pour pratiquer une perquisition, et, de toutes les paperasses qu'ils ont saisies et emportées, les lettres d'Egypte ne sont pas celles que je regrette le moins... Je comptais si bien m'en servir contre Bonaparte pour lui demander son concours... Ah ! ce Bonaparte a toutes les chances de son côté... La Fortune s'est déclarée pour lui. Il se laisse conduire par son étoile, comme il le dit lui-même.
La marquise. — Mais ces lettres ?... Vous ne nous avez jamais dit comment vous aviez réussi à vous les procurer.
Hautecœur. — Rien n'est plus simple... J'avais appris par Adrienne que le mameluck du colonel les avait soustraites à son maître... Il ne m'a pas été difficile de démontrer à ce mahométan, entre deux verres de vin qu'il a joyeusement absorbés en dépit de la défense du Prophète, qu'elles seraient plus en sûreté entre mes mains que dans les siennes, et que, du reste, je n'avais pas d'autre dessein que de les remettre au général Bonaparte à qui lui-même les destinait.
La marquise. — Je comprends !... Mais ce duel?... Comment ce duel s'est-il passé ?
Hautecœur. — Il a failli ne pas avoir lieu. Le colonel Le Planté n'avait-il pas commis la maladresse d'aller insulter, braver au milieu de ses séides, Bonaparte qui l'a fait arrêter, comme bien vous pensez et, sans La Roserie, un de mes témoins, chargé de
sa garde, qui lui a fait donner sa parole d'honneur de revenir se constituer prisonnier aussitôt après le combat, je serais encore à l'attendre et je n'aurais pas eu la satisfaction de lui envoyer une balle en plein cœur.
La marquise. — Fi donc !... mon neveu vous êtes féroce. Après tout, d'une manière comme de l'autre, pour lui, c'était lajxiort. Bonaparte ne lui eût pas fait grâce de ses insultes et il vous saura gré de lui avoir épargné cette besogne.
Hautecœur. — Puissiez-vous dire vrai, ma tante, quoique, entre nous, je n'attende rien de bon du vainqueur de Saint-Cloud.
La marquise. — Que voulez-vous dire ?
Hautecœur. — Je veux dire, ma tante, que je crains bien qu'il ne nous faille reconnaître avant peu que Bonaparte nous a tous joués, royalistes et jacobins... Il ne nous a caressés et endormis que pour mieux nous surprendre. Je l'ai vu, hier soir, un peu avant la séance des deux Conseils... Il a passé devant moi et m'a lancé un regard de défi où j'ai lu tout le triomphe de son ambition et la domination qui en sera la conséquence fatale.
La marquise. — Vous pourriez penser que le général ne tiendra pas ses engagements envers le roi ?.. . Il avait pourtant bien promis à Adrienne...
Hautecœur. — Eh ! ... de quels engagements voulez-vous parler?... Quelles promesses faites à une femme... Je vous répète, ma tante, que nous ne de-
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vons plus compter sur Bonaparte... Il ne s'est pas exposé au danger d'être fusillé, s'il n'avait pas réussi,
pour servir les espérances d'un parti où son orgueil ne se contenterait pas du second rang... (Test pour lui seul qu'il a fait cette révolution... Certes, j'ai vu le moment où sa fortune a failli sombrer... Je ne sais en vérité ce qui serait arrivé si le président des Cinq- Cents, qui a été le véritable triomphateur de cette néfaste journée, et Dieu sait au prix de quels mensonges et de quelles calomnies, si, Lucien, voyant le général se retirer, eût dit seulement : Grenadiers, que personne ne sorte !... J'ai la conviction que la proposition de mise hors la loi eût été impérieusement réclamée et si Lucien s'était refusé à la mettre aux voix, il eût été jeté à bas de son fauteuil, un plus audacieux parmi les Jacobins s'en fût emparé, qui n'aurait pas eu les mômes scrupules de fraternité et, au lieu de coucher ce soir au Luxembourg, Bonaparte eût fini son rôle place de la Révolution, tout comme le sinistre Robespierre.
La marquise. — A vous entendre, nous ne devons retirer aucun avantage de la Révolution accomplie ?
Hautecœur. — Rien de bon pour nous, non, ma tante... Elle est le triomphe de la force aveugle sur la raison, du militaire sur le civil, de l'ambition d'un seul homme sur la faiblesse et la division des partis. . . Et dans quelles conditions de lâcheté, de bassesse et de mensonges s'est-elle accomplie, cette révolution?... Quel spectacle que cette séance nocturne
des Cinq-Cents qui a précédé celle des Anciens, dans la salle même de l'Orangerie qui venait d'être polluée !... Tant que je vivrai, j'aurai devant les yeux cette comédie infâme jouée par quelques représentants bâillonnés... Une longue et large grange remplie de banquettes bouleversées... une chaire adossée contre un mur nu... Sous la chaire, un peu en avant, une table et deux chaises... Sur cette table, deux chandelles fumeuses... Autant sur la chaire... point de lustres... point de lampes... nulle autre clarté sous les voûtes de cette longue enceinte... Je vois encore la figure pâle de Lucien lisant la nouvelle Constitution... et devant la table, deux députés verbalisant, pour la forme... Çà et là, les représentants indifférents à tout ce qu'on leur débitait... la plupart couchés sur les banquettes... parmi eux, pêle-mêle, de simples particuliers... et derrière, quelques laquais, poussés par le froid, venus pour chercher un abri et qui dormaient en attendant leurs maîtres... Tel est l'étrange aréopage qui a donné hier un nouveau gouvernement à la France...
La marquise. — Mais, vous me consternez, mon neveu ; j'étais loin de connaître tous ces détails.
Hautecœur. — Quel dommage qu'il nous ait surpris, devancés de quelques jours!... Tout était si bien préparé pour le 24... Le général Hédouville se rapprochait de Paris à la tête de son corps d'armée... nos chouans le suivaient. Nous pouvions compter sur Masséna que des émissaires du Prétendant
avaient vu en Suisse. Barras étail pour nous, et ce Bonaparte, <|u<' je croyais si bien tenir, eùi été le diable, si je ne l'avais pas décidé à marcher... Tout est changé ! Les rôles sont intervertis!... lies factieux d'hier son devenus les maîtres du pouvoir, et leur victoire a rejeté Royalistes et Jacobins dans le fossé où ne gisent plus que les cadavres des vaincus. Pour ceux-ci, c'est la liberté qu'un usurpateur a enchaînée, — pour nous autres, ce sont nos espérances indéfiniment ajournées. — Ça a été une fatalité... Et dire que tout cela se fait au nom de la Liberté !
Depuis un moment des chants se sont fait entendre dans le lointain, qui se rapprochent peu à peu et Unissent par ('dater sous les fenêtres qui donnent sur la rue, puis ils s'éloignent.
La marquise. — Silence... Ecoutez...
Voix, au dehors. —
On eut cinq maîtres autrefois; Mais le bonheur nous accompagne :
Nos consuls qui ne sont que trois Nous font jouer à qui perd gagne.
A leurs soins nous devons la paix, Et, sans peine, chacun devine Qu'en pareil cas, pour les Français, Le terne vaut mieux que le quine.
Vive le général Bonaparte!... Vivent les Consuls ! . . . Vive la République ! . . .
Hautecœur. — Vous les entendez !... Ce peuple n'épargne pas plus ses louanges aux vainqueurs que ses outrages aux vaincus. . . Il est mûr pour la servitude. . . Bonaparte est désormais le maître de la France...
La marquise. — Ah! mon Dieu !... Il ne va pas, au moins, se faire proclamer roi !
Hautecœur. — Qui sait?... Jusqu'où n'ira-t-il pas ?... Il a déjà rallié l'opinion à lui en proscrivant les lois impopulaires des otages et de l'emprunt forcé... Il n'épargnera rien pour la domestiquer et l'asservir... Pour moi, je n'ai plus rien à faire ici. Ce soir, j'aurai quitté Paris où je ne suis plus en sûreté... Je retourne en Bretagne auprès de M. de Frotté... et si nos chouans, terrorisés à leur tour par l'avènement d'un général qui va chercher à les gagner ou à les réduire, je le redoute, renoncent à la lutte, je sortirai de France pour aller rejoindre le roi... et j'attendrai, dans l'exil, les événements que la Providence lassée ne tardera pas à susciter sous les pas de ce soldat parvenu... Adieu, ma tante, et si vous ne me revoyez pas, soyez assurée que votre neveu sera tombé au premier rang de ceux qui ne cesseront de crier : Vive le roi !...
Gris, au dehors, accoynpagnés de chants. — Vive la République !... Vivent les Consuls !...
Nos soldats, sans verser de sang,
Font bientôt maison nette.
Le poignard devient impuissant
Contre la baïonnette!...
Hautecœur prend respectueusement la main de sa tante,
qu'il embrasse.
Les voix se perdent dans le lointain.
TRENTIEME JOURNEE