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LE PREMIER CONSUL

Une grande salle, au palais du Luxembourg. Autour d'une longue table, recouverte d'un tapis vert, sont réunis, sous la présidence du citoyen Lebrun, les membres des deux Commissions intermédiaires : Lucien Bonaparte, Daunou, Boulay de la Meurthe, Chazal, Cbénier, Chabot, Cabanis, membres du Conseil des Cinq Cents; Garât, Laussat, Lemércier, Régnier, Lenoir-Laroche, membres du Conseil des Anciens. Sieyès est assis à la droite du Président, Roger-Ducos à la gauche. Maret et Lagarde, en qualité de secrétaires, sont installés aux deux extrémités de la table. Le fauteuil placé en face de celui du Président est vide. C'est le fauteuil réservé à Bonaparte, en grand uniforme de général, qui arpente la salle, en faisant sonner ses éperons. Quant il veut parler, il s'adosse a la haute cheminée où flambe un grand feu de bois, et les mains derrière le dos, tout en se chauffant les pieds, il s'adresse aux membres des Commissions. Bourrienne, son secrétaire, est assis à un bureau placé en avant de la cheminée. Cambacérès est assis près de lui.

Bonaparte. — ... Non, citoyen Sieyès, il ne faut que deux pouvoirs, l'un qui agisse et l'autre qui

LES CONSULS *àQ"i

surveille. Toul le reste ti'esl qu'un las de niaiseries métaphysiques. Vous prenez l'ombre pour le corps, l'abus pour le principe. Il ne peul y avoir dans le Gouvernement aucun pouvoir d'action, sans une indépendance puisée cl définie dans la prérogative.

Daunou. — Mais ne pensez- vous pas, général, qu'en investissant, des pouvoirs suprêmes, un premier Consul, ayant le droil de nomination et de révocation à tous les emplois, taudis que les deux autres Consuls n'auraient (pie voix consultative, la Constitution se trouvera pour ainsi dire à la discrétion d'un maître absolu.

ChÉnier. — Sans doute... et si le général Bonaparte, sans élection préalable, s'emparait de la dignité de magistrat suprême, de ce titre de premier Consul auquel il paraît attacher tant de prix, ne craint-il pas de montrer l'ambition d'un usurpateur et de justifier l'opinion de ceux qui prétendent qu'il n'a fait la journée du 18 brumaire qu'à son profit.

Bonaparte. — C'est absurde!... Que nous importe l'opinion... et d'ailleurs, l'opinion publique est tout entière avec moi.

Daunou. — Elle est changeante... prenez-y garde, général.

Chazal. — Voyons, général, il me semble, et il semble aussi à beaucoup de nos collègues qu'il y a moyen de s'entendre... A côté du premier magistrat qui exercerait le pouvoir civil, que n'acceptez-vous la dignité de généralissime... de connétable, avec le pouvoir de faire la guerre ou la paix, de traiter

avec les puissances étrangères. N'est-ce pas votre avis, citoyen Sieyès ?

Sieyes. — Oh !... moi... je ne dis plus rien... Ma Constitution est en miettes...

Bonaparte. — Je vous ai démontré mathématiquement qu'elle ne tenait pas debout... (Venant derrière le fauteuil de Chazal, pendant que les partisans de Sieyès font entendre de sourdes récriminations.) Et c'est vous, Chazal, qui voulez m'éloigner de Paris... Je vous déclare que je veux rester à Paris... Je suis consul, que diable!... Et, d'ailleurs, par le fait même que vous acceptiez le principe d'un grand électeur, nommé à vie, ne consacriez-vous pas celui d'une volonté unique. La France ne vient-elle pas de faire à ses dépens l'expérience d'un pouvoir divisé entre cinq directeurs... Il ne s'agit pas ici de premier Consul ou de Consuls nommés à vie, mais pour dix ans... Nous n'avons qu'à bien faire et la France ne demandera pas mieux que de nous réélire toujours.

Chénier. — Cependant, général, au nom de la liberté et de l'égalité qui sont les grands principes, les conquêtes immortelles de la Révolution, et dans l'intérêt même de la Révolution, et dans l'intérêt même de la République, il est nécessaire de mettre un frein au pouvoir exécutif, si absolu soit-il... Et ce frein, cette garantie, je les vois dans le partage égal du pouvoir entre les trois consuls.

Bonaparte, éclatant et frappant du pied le par-

que t. — Cela ne sera pas... vous dis-je,.. il y aura plutôt du sang jusqu'aux genoux... Il faut un premier consul... un seul maître. Je vous ai exposé nies raisons, adoptez -les ; sinon, je vous donne ma parole de général républicain que j'en appelle de votre décision à mes soldats.

A ces mots qui changenl <iu drame une délibération jusqu'alors mesurée, chacun demeure interdit. Bonaparte, irrité et menaçant, l'ail I»' tour de la table en promenant sur tous les membres de la réunion un regard de défi'.

Lebrun. — C'est donc la majorité qui décidera... Citoyens, je mets aux voix la proposition d'un premier Consul, nommé pour dixans,rééligible, promulguant les lois, nommant et révoquant à volonté tous les agents de la puissance executive, faisant la paix ou la guerre, assisté d'un deuxième et d'untroisième Consul, n'ayant que voix consultative... C'est bien ainsi que vous l'entendez, général?...

Bonaparte. — Parfaitement... allez aux voix,

citoyen Président.

Scène muette pendant laquelle on procède au scrutin... Maret et Lagarde recueillent les votes dans un type modèle de décalitre, qu'on a choisi pour urne dès le début do la séance.

Lemercier, joendarU quil est procédé au vote. — Que pensez-vous de tout cela, Lucien?... Vous n'avez rien dit pendant tout le temps qu'a duré cette discussion.

Lucien. — Que voulez-vous que je dise ?. . . Je suis épouvanté de la tournure que prennent les événe-

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ments ... Et il n'y a plus à reculer. . . Il nous faut aller jusqu'au bout de la dictature avouée de mon frère, sous peine de voir notre œuvre compromise... Il absorbe peu à peu les libertés publiques dans les rayons de sa gloire militaire... et nous devons avoir la force et la justice de l'avouer... elles lui étaient immolées d'avance par nous-mêmes qui devions en être les gardiens et les défenseurs.

Le scrutin est dépouillé... Le président agite sa sonnette pour obtenir l'attention... Le silence de la salle n'a du reste été troublé que par les chuchotements des conversations particulières.

Lebrun. — Citoyens, la proposition est adoptée

à la majorité de neuf voix contre sept.

Bonaparte triomphe... Du coin de la cheminée où il s'est réfugié, il promène ses regards curieux sur tous les visages, comme s'il cherchait à lire sur chacun d'eux.

Bonaparte. — Et maintenant, que nous sommes d'accord sur la constitution du pouvoir exécutif... (S' ad ressaut a Sieyès qui murmure entre ses dents sans répondre.)... car, nous sommes d'accord, n'estil pas vrai, citoyen Sieyès ?... il ne s'agit plus que de désigner les noms des trois citoyens qui feront partie de la Commission consulaire executive.

Lebrun. — Nous allons procéder au vote... Citoyens, préparez vos bulletins... un seul nom d'abord... celui du citoyen que vous désignerez pour la dignité de premier consul.

Bonaparte s'est approché comme s'il voulait intervenir... puis voyant que Maret fait circuler l'urne autour de

la table, il se retire, désappointé, vers la cheminée. \ ce moment, Maret dépose devanl le président l'urne chargée des bulletins de vote.

Lebrun, s' adressant à Bonaparte.— Vousn'avei l»as voté, général ?...

Moment d'hésitation... Tous les yeux: son! dirigés sur Bonaparte qui, sans mol dire, s'approche du fauteuil du Président, s'empare de l'urne et va jeter dans le feu les bulletins qu'elle contient. Puis, tranquillement, il revient replacer l'urne devant Lebrun... La stupéfaction est à son comble. Personne ne bouge de sa place.

Lebrun, balbutiant, excité par Sieyès qui le

gourmande. — Qu'avez-vous fait, général?

Bonaparte. — Vous le voyez, citoyen Président, j'ai livré à la llamme tous vos petits papiers... (Nouveau silence. Tous les membres de la commission demeurent interdits). Ne comprenez-vous donc pas que tout cela est inutile : Je ne veux pas de surprise... pas de trahison... C'est au grand jour, non dans le secret de l'urne, qu'il convient que les noms des trois consuls soient proposés et choisis... Nous avons ici le citoyen Sieyès... C'est l'homme de France qui connaît le mieux la Révolution... qui est le mieux en état d'apprécier avec justesse les hommes et les choses. C'est un témoignage qui lui est rendu par toute l'Europe, et qui sera confirmé par la postérité... c'est à lui de nous indiquer les hommes qui conviennent pour la dignité du consul et celle de président du Sénat.,.

Allons, citoyen Sieyès, dites-nous qui nous devons nommer premier consul.

Sieyès, se rebiffant. — Général, une pareille responsabilité ne saurait être endossée par un seul. Vous ne pouvez trouver mauvais que je m'y refuse.

Bonaparte, sur un ton de persiflage. — Allons donc, citoyen Sieyès, ce que vous dites là ne signifie rien... Cette modestie de la part d'un homme tel que vous, qui ne peut pas ignorer ce qu'il vaut, est un enfantillage... Personne ne saurait aussi bien que vous faire le choix qui convient... (Avec une intention de menace...) Vos relations avec la cour de Prusse ne sont-elles pas la première garantie de votre clairvoyance... Eh! mon Dieu, fînissons-en. Qui sera premier consul?... Est-ce vous?...

Sieyès, très embarrassé, se levant et observant Bonaparte. — Dieu me garde, général, d'aspirer à la première magistrature de l'Etat... Elle serait un trop pesant fardeau pour mes faibles épaules. Toute mon ambition de patriote se borne à éclairer la Repu blique de mes lumières, de mon expérience... de ma connaissance des hommes et des choses... Mais de là à franchir... la distance qui me sépare, moi si humble, si peu ambitieux, du pouvoir suprême !.. .

Bonaparte. — Gela ne s'appelle pas répondre... Ge sont des phrases creuses, qui ne nous donnent pas les noms que nous attendons de votre haute sagesse.

Beaucoup de membres se sont levés et pressenl Sieyès de si- pendre au désir exprimé par Bonaparte, toul en

I m laissa ni lui indiquer !<• général.

Sieyès. — Eli bien, puisque l'on veut absolument que je me prononce, en est-il besnin d'ailleurs?... (Après avoir consulté rassemblée du regard.) Tout le monde sait bien, ici, que c'est le général Bonaparte qui doit être premier Consul.

Murmures d'adhésion, 1rs uns enthousiastes, appuyés par des réilexions dans un sens favorable, les autres contraints et dissimulant mal l'oppression subie.

Bonaparte. — Allons donc!... Citoyens, vous reconnaîtrez, du moins, que j'avais offert à Sieyès le premier rang dans la République, et qu'il s'est modestement récusé.

Rires étouffés dans l'assistance.

Sieyès. — Permettez, général... (A lui-même.) Ah ça!... décidément, il se moque de moi.... je suis joué.

Bonaparte. — Vous vous êtes prononcé et nos collègues ont approuvé... Je ne vous en demanderai pas davantage. . . (A Daunou.) Daunou, vous inscrirez mon nom, en tête, dans le projet de Constitution... Quant au second Consul, vous conviendrez qu'il faut, pour ce poste, un homme versé dans la science des lois... (Tout en parlant, il regarde Cambacérès.) Et cet homme, ses talents vous l'ont déjà désigné, n'est-il pas vrai, monsieur Sieyès?...

Sieyès, cherchant a échapper au regard de Bona-

parte. — J'avoue... que notre assemblée ne pourrait > faire un meilleur choix.. .

Bonaparte, revenan t à Daunou. — Inscrivez donc le nom de Cambacérès à la suite du mien... Reste le troisième Consul... (A Sieyès.) Certes, la place vous conviendrait parfaitement... Mais elle n'est pas digne de vous. Il vous faut le premier rang, monsieur Sieyès, où vous seriez vraiment à votre place... Mais, puisque le choix de nos collègues en a décidé autrement, il n'y a plus à y revenir... Je lis sur vos lèvres le nom de l'administrateur habile et consommé dans les finances, qui nous est indispensable... Et cet homme, nous l'avons tous nommé... C'est notre cher collègue Lebrun... je vous en fais juge, monsieur Sieyès.

Applaudissements.

Sieyès. — Beaucoup pourraient aspirer à cette dignité qui ne réuniraient pas, en effet, tous les talents de notre vertueux collègue... et je rends hommage, citoyen général, à votre clairvoyance patriotique.

Les membres de la Commission se sont levés et s'empressent autour de Cambacérès et de Lebrun, pendant que Bonaparte cause avec Sieyès.

Bonaparte. — Je n'attendais pas moins de vous, mon cher monsieur Sieyès... Quant à la récompense nationale qui vous est due pour prix de vos signalés services... vous pouvez compter sur moi... Je me charge de vous la faire décerner. Pour le moment,

vous serez, le président de notre Sénal conservateur... {Quittant Sieyès et s'a,dressa,nt à plusieurs députés qui s'approchent de lui.) Quand je vous <lis;iis que ce prêtre n'avait d'autre objectif que l'argent...

On entend, dans la cour du palais, la Marseillaise, jouée par la musique militaire... Les huissiers ouvrent la porte du fond, qui donne sur la grande galerie du rezde-chaussée, où l'on aperçoil une foule d'officiers généraux el supérieurs en uniforme, et rangés en cercle tout autour de la galerie.

Citoyens, permettez que je vous laisse à vos travaux... C'est ma première audience, n'oubliez pas que nous avons promis de soumettre la nouvelle Constitution, avant un mois, à la sanction du peuple français.

Il sort... L'huissier annonce à liante voix dans la galerie : le général Bonaparte!... Les portes sont refermées... Les députés ont repris leurs places autour de la table.

Lebrun, se rasseyant. — Citoyens, c'est ce qui s'appelle enlever une Constitution à la pointe de l'épée !...

Sieyès. — Le mot est sans doute très joli, citoyen président !... Mais, nous ne pouvons plus nous le dissimuler, nous nous sommes donné un maître.

Murmures dans l'assistance.

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