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LE FAUBOURG SAINT-GERMAIN

12 vendémiaire.

Au faubourg Saint-Germain. Un riche salon chez la marquise de Résigny. Mobilier très élégant. — La marquise est assise dans un grand fauteuil, près de la haute cheminée, et lit la Gazette de France.

Un domestique, annonqurit. — Le citoyen directeur Barras.

Entre Barras. Il s'approche de la marquise, dont il baise la main très cérémonieusement et qui lui fait signe de s'asseoir auprès d'elle. Le domestique sort.

La marquise. — Eh quoi !... c'est vous, mon cher vicomte ; quelle bonne surprise vous faites à deux pauvres abandonnées comme ma nièce et moi !

Barras. — Citoyenne !... je dépose à vos pieds

LE DIRECTOIRE ri.'i

l'hommage de mon respect le plus tendre et Je [dus dévoué.

La marqï [se. — Citoyenne !... Ne pouvez-vous vous défaire de cette habitude de m'appeler citoyenne, moi, la marquise de Résigny... J'ai l'oreille et le cœur écorchés par ces étiquettes que votre Révolution a mises à la mode et qui sentent la canaille d'une lieue.

Barras. — Vous ne pourrez donc jamais vous accommoder du langage du jour, ma pauvre marquise? Je vous compromettrais terriblement, si je ne vous appelais pas, devant vos gens, comme je viens de le faire. N'oubliez pas que les anciens titres sont abo lis et que nous vivons sous le régime de la loi des otages...

La marquise. — Ce que vous appelez enfin le régime de la liberté... Que voulez-vous, crk^en, puisqu'il faut vous appeler « citoyen »... A mon âge, on ne s'habitue pas facilement à des usages de cet ordre... à des régimes de cette nature... Gela équivaudrait à caresser la bète féroce prête à vous dévorer.

Barras. — Soyez plus équitable, citoyenne... et rendez cette justice à la République qui en a dévoré tant d'autres, qu'elle vous a du moins épargnées, vous et votre aimable nièce.

La marquise. — Ah!... il ne s'en est pas fallu de beaucoup, convenez-en... que nous y passions avec les autres et, sans votre courageuse intervention, au 9 thermidor... encore un barbarisme de

votre langage que je ne puis pas souffrir... je ne sais pas... ou plutôt, je sais trop ce que nous serions devenues... Enfermées toutes deux au Luxembourg, qui est devenu votre palais, ma pauvre nièce devait en sortir veuve, son mari, le général de Brillanne, qui pourtant était, lui, au service de la République, ayant été décrété d'accusation par votre affreux Robespierre... et guillotiné... comme vous dites, vous autres Jacobins.

Barras. — Félicitons-nous donc, belle marquise, de nous retrouver sains et saufs après ces temps d'orage... et laissez-moi vous demander des nouvelles de votre charmante nièce.

La marquise. — Vous la verrez tout à l'heure, — citoyen — puisqu'il faut vous appeler de ce nom barbare, sans quoi vous seriez bien capable de nous envoyer grossir le nombre des otages dans les cachots de la République... Adrienne vient de rentrer... Elle a déjeuné ce matin, chez son amie, madame Bonaparte.

Barras. — Elle fréquente beaucoup, m'assure-t-on, la citoyenne Bonaparte... Vous me permettrez de ne pas la féliciter de cette intimité que je réprouve.

La marquise. — Oh! là!... vous ne vous êtes pas toujours montré aussi sévère à l'égard de la belle veuve du général de Beauharnais... à ce qu'on prétend... Savez-vous, Barras, que vous êtes un homme dangereux?...

Barras, légèrement et avec fatuité. — Eh!...

eh !... il faut reconnaître, marquise, qu'on ne saurait rien vous cacher.

\j\ marquise. — Vous avouez, li donc !... Vous, le vicomte de Barras... Décidément, vous n'avez plus que les sentiments d'un sans-culotte... Il est temps pour vous de revenir à la foi de vos ancêtres, si vous ne voulez pas pourrir dans la peau de ces gens-là... Causons donc de nos affaires, si toutefois l'on peut, sans trop s'exposer, se lier à vous... Vous avez vu le vicomte de Borelly ?...

Barras, embarrassé. — Que ne ferait-on pas pour vous plaire ?... Oui... j'ai vu le vicomte de Borelly... et nous avons échangé une suite de vues politiques... Nous ne sommes malheureusement pas d'accord sur l'opportunité de leur réalisation immédiate...

Là marquise. — Vous savez qu'il atout pouvoir du roi... il me l'a dit... ou plutôt du comte de Lille... Songez, Barras, au rôle glorieux que vous pouvez jouer dans l'histoire de votre temps... N'estce donc rien que de contribuer à la restauration du souverain que le pays tout entier appelle de ses vœux les plus ardents ?...

Barras, avec un soupir. — Euh !... Ah! comme je voudrais vous croire, ma pauvre marquise !

La marquise. — Sans compter que le Roi ne se montrerait certainement pas ingrat envers celui qui le replacerait sur le trône de ses pères... Ce pouvoir que vous partagez en ce moment avec quatre hommes

obscurs, sans nom, sans origine, — quine vous valent pas en un mot — vous ne le partageriez plus qu'avec Sa Majesté... Vous seriez grand connétable du royaume... Prince, peut-être... le premier dans l'État après elle... Réfléchissez, vicomte de Barras... Ce qu'on vous offre n'est point à dédaigner.

Barras. — Savez-vous, ma chère marquise, que vous n'êtes pas seulement un agent politique très habile, vous êtes encore une plus dangereuse séductrice... Vous compromettriez jusqu'au diable, si le diable se laissait faire.

La marquise. — Soyez bon diable, alors !... Vous pouvez tout... Faites que je ne meure pas sans avoir vu refleurir les lys... Débarrassez-nous de votre horrible République... à qui il m'a encore fallu payer , l'autre décade, plus de la moitié de mes revenus, en vertu de votre loi sur l'emprunt forcé... Encore si mes fermiers me payaient !... Gomment voulez-vous que nous vivions ?...

Barras. — Il faut bien acquitter les frais de la guerre que les rois coalisés font à la République !

La marquise. — ... Et qu'ils ne feraient pas à leur bon frère de France, si nous étions en royauté... Allons décidément, vous le voyez, Barras, la Restauration est encore une économie.

Barras, se levant et allant à Advienne qui vient cV entrer. — Mais voici votre charmante nièce... Permettez, aimable citoyenne, au plus fidèle, au plus dévoué de vos adorateurs, de s'humilier à vos pieds.

Adrienne. — J'accepte L'hommage de votre

respect, citoyen Directeur ; mais L'humiliation n'est pas une vertu républicaine... et quant à L'adoration, elle était réservée à des divinités que vous avez bannies de vos institutions.

Barras. — Nous n'avons nullement proscrit celle de l'amour... (Unissant la voix.) Vous savez celui que je vous ai voué... N'y répondrez-vous jamais ?...

Adrienne. — Vous n'êtes qu'un impertinent, citoyen Barras, et je ne m'attendais pas, après la petite leçon que vous m'avez obligée à vous donner hier publiquement, à vous voir revenir aussi vite à la charge.

Barras. — Vous avez été cruelle... Ne savezvous pas bien que je vous adore ?

Adrienne. — De quoi causiez-vous lorsque je suis entrée ?

La marquise, qui avait repris la lecture de la « Gazette ». — Nous causions politique — et ce vilain homme hésite à se laisser convaincre.

Adrienne, indifféremment. — Ah !... Nous apportez-vous au moins des nouvelles de l'armée d'Orient ?... Que devient le général Bonaparte ?

Barras, avec intention. — Le citoyen général ne paraît pas très pressé de nous rendre compte de ses actes... Il en prend à son aise avec nous... Tous les jours nous attendons ses rapports, et j'ai de bonnes raisons de croire que s'il n'écrit pas, c'est

qu'il s'est encore une fois laissé battre par les Turcs et les Mamelucks.

Adrienne. — On dirait, àvous entendre, que vous voudriez qu'il en fût ainsi... Ali ! Barras, vous n'aimez pas Bonaparte !

Barras. — Un pareil reproche sur vos lèvres divines est injuste... et je ne saurais l'accepter... Moi, ne pas aimer Bonaparte ? N'est-ce pas moi qui lui ai ouvert le chemin de la gloire en le faisant général en chef de l'armée de l'Intérieur, en vendémiaire ; puis de l'armée d'Italie, où tout le monde sait qu'il a assez bien fait ses affaires ?

La marquise. — C'est que, voyez-vous, Barras, ma nièce est une enthousiaste de Bonaparte ; elle l'adore à l'égal d'un dieu... il est son héros de prédilection. Qui touche à Bonaparte n'est pas son ami.

Barras. — Je m'en suis aperçu... ( A Advienne.) On vénérera donc votre idole — pour vous complaire. — Mais je gage qu'en me demandant des nouvelles d'Orient, vous songiez moins au général en chef qu'à certain chef d'escadron que je n'ai pas besoin de nommer.

La marquise. — Et vous avez raison, Barras... Ma nièce est folle de ce petit officier, de ce fils de Jacobin qui n'a que la cape et l'épée... dont Bonaparte n'a pas voulu pour aide de camp, et qui a dû se contenter d'un emploi dans l'état-major de Kléber... Les préparatifs de l'expédition d'Egypte ont

été si précipités, Dieu merci!... < | u * ■ nous n'avons pas eu le temps de les marier... et que nous avons dû nous contenter de fiançailles pour satisfaire à son caprice. Espérons que celle aventure n'ira pas plus

loin.

Adrienne. — Vous avez tort, ma tante, de parler comme vous le faites de Maxime... Il est mon fiancé... Il sera mon mari.

La marquise. — S'il revient jamais... Comprenezvous cela, Barras, la veuve du général de Brillanne épouser le fils du conventionnel Michel Le Planté, qui a voté la mort du roi!... Viendra-t-il seulement nous rendre visite aujourd'hui... ce monstre de Jacobin ?

Adrienne. — A quoi bon, ma tante? Vous vous disputez toujours lorsque vous vous rencontrez.

Barras. — Maxime Le Planté est un brillant officier, un officier d'avenir» Il reviendra d'Egypte colonel... (Bas, à Adrienne.) Vous savez, belle citoyenne, que je n'ai qu'un mot à dire à Dubois- Crancé, pour que votre futur mari soit demain le colonel Le Planté ?

Adrienne. — Je vous remercie de vos offres de service, citoyen Directeur. Vous y mettez un tel prix qu'il n'entre pas dans mes moyens de pouvoir l'accepter... Je ne suis pas assez riche.

Le domestique, annonçant. — Le citoyen Cambacérès, ministre de la justice ; le citoyen Talleyrand.

Entrent Cambacérès et Talleyrand, qui vont saluer la marquise et s'entretiennent avec elle... A partir de ce moment, le salon est peu à peu envahi par la foule des visiteurs annoncés par un domestique.

Barras, qui s'est rapproché d' Adrienne. — Vous êtes divine!... Pourquoi être partie si vite, hier, à Feydeau ? J'avais tant de choses à vous dire !

Adrienne, avec hauteur. — Il ne me convenait pas de les entendre.

La marquise. — Adrienne, ma chère enfant, veille à ce que le thé soit servi promptement.

Le domestique, annonçant. — La citoyenne de Staël, ambassadrice de Suède... Le citoyen Fouché, ministre de la police générale.

Barras. — Mon cher lalleyrand, que je suis aise de vous rencontrer !

Talleyrand. — Moi de même, citoyen Directeur... Je profiterai même de l'occasion qui m'est offerte pour savoir de vous si le Directoire est décidé à ne plus utiliser mes services.

Barras. — Vous n'allez pas me demander, je suppose, de vous réintégrer dans votre évêché d'Autun ?

Le domestique, annonçant. — Le citoyen Benjamin Constant... Le citoyen général Bernadotte... La citoyenne Bernadotte.

Barras, à Fouché qui est venu à lui. — Salut et fraternité, compère Fouché... Que dites-vous de tout ce monde?...

Fouché. — C'est le repaire de la haute chouannerie.

Barras. — A propos de chouannerie... nous venons d'éprouver des revers dans l'Ouest... Ce serait peut-être le moment de mettre en vigueur la loi des otages.

Fouciié. — Je vous comprends ! Vous avez besoin d'effrayer quelqu'un.

Barras. — On conspire ici... Ayez les yeux ouverts.

Fouciié. — C'est pour cela que je suis venu... Et pour parler d'autre chose, le jeune Maxime Le Planté sera-t-il bientôt colonel?

Harras lui fait si^ne de parler plus bas.

Camracérès, à Talleyrand. — Et que vous a répondu Barras?

Talleyrand. — Toujours insolent et dédaigneux, comme à son habitude.

Le domestique, annonçant. — La citoyenne Bonaparte.

Entre Joséphine qui se dirige immédiatement vers la marquise et Adrienne... Il se fait aussitôt un grand mouvement autour d'elle.

La marquise. — Enfin... c'est vous, chère belle. Ma nièce m'avait fait espérer votre visite... et je l'attendais avec impatience.

Elles parlent avec animation.

Barras, bas a Fouché. — Je crois que le moment est venu de m'esquiver.

Fouché, bas à Barras, le retenant. — A propos, citoyen Directeur, j'ai reçu ce matin certain rapport

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secret d'Italie au sujet de la mort du général Joubert... S'il faut en croire ce rapport, qui m'est adressé par un de mes plus fidèles agents, le général n'aurait pas été atteint par une balle ennemie... Oui... le coup serait parti d'un chasseur corse, de nos troupes légères.

Barras. — Que m'apprends-tu là, Fouché?...

Fouché, continuant. — La mousqueterie de l'ennemi n'était point à portée du groupe d'état-major, au milieu duquel se trouvait le général en chef, quand il vint encourager l'avant-garde qui pliait... Au rapport est joint un plan du terrain, avec la mince cassine où le meurtrier était embusqué, m'est-il assuré.

Barras. — Bigre !... Mais, dis donc, voilà une révélation qui a son importance...

Ils continuent à causer.

Joséphine, près de la marquise, très entourée. — ... Ah !... s'il allait nous arriver !... cela ne serait pas impossible!... S'il avait reçu à temps les nouvelles de nos revers, il brûlerait de venir tout réparer... tout sauver.

Barras, qui allait sortir, se rapprochant, après avoir fait un signe cïintelligejice à Fouché. — Vous avez donc reçu des nouvelles de votre mari, belle citoyenne...

Joséphine, tendant la main à Barras. — Bonjour, Barras... Des nouvelles...? Hélas! non. J'en parle d'après ce que j'entends dire... Pourquoi re-

viendrait-il, du reste, quand il a d'autres lauriers à moissonner?... N'est-il pas j>;irli pour aller conquérir les [ndes ?...

Barras, avec un sourire intentionnel. — C'est

juste î... (lias.) Et vous nome dites pas, citoyenne, si vous êtes satisfaite des mille louis que je vous ai fait adresser avant-hier par Fouché?

Joséphine. — Comment... je ne vous ai pas remercié... Excusez-moi, je suis si préoccupée... Ils ont été les bienvenus, je vous assure... j'étais à boni de ressources. Mon mari me laisse manquer de tout. Ah! Barras, vous êtes un véritable ami... vous.

Barras. — Toujours à votre disposition, citoyenne... Je ne veux pas que vous ayez rien à désirer.

Les conversations continuent dans l'entourage de Joséphine. Le domestique annonce de nouveaux visiteurs. Une grande animation règne dans le salon oùAdrienne va de l'un à l'autre, offrant du (lié et des gâteaux.

Adrienne, kplusieurs personnes qui V entourent . — Non... mesdames... Bonaparte ne sera pas battu... J'ai foi dans son étoile, moi, et je sens qu'il reviendra victorieux.

Barras, passant à côté d'elle. — Quel enthousiasme!... Prenez garde, vous allez vous compromettre.

Camracérès, bas à Talleyrand. — Il y a plus loin du Caire à Calcutta, que d'Alexandrie à Paris... N'est-il pas vrai ?

Talleyratsd, de même. — Je pense et j'espère comme vous, citoyen ministre, et si Bonaparte a reçu mes lettres où je lui fais l'exposé de la situation...

Cambacérès, de même. — La poire est mûre... C'est le moment de la cueillir.

La marquise. — Adrienne... mon enfant... offre à la citoyenne Bonaparte quelques-uns de ces fruits... confits... Ils lui rappelleront son pays d'origine.

Le domestique, annonçant. — Le citoyen, vicomte de Borelly.

Entre Fanche-Borel, sous le nom de vicomte de Borelly. Grand mouvement de curiosité dans l'assistance. Barras se rapproche de Fouché.

Barras, bas à Fouché. — Et surtout... ne néglige pas d'envoyer, de temps à autre, quelque argent à la citoyenne Bonaparte... Plus que jamais, nous allons avoir besoin d'être renseignés.

Geste d'assentiment de Fouché. Barras sort.

La marquise, présentant Borelly à Joséphine. — Un de nos bons amis, ma chère Joséphine... le vicomte de Borelly, dont vous m'avez souvent entendu parler... (Baissant la voix pour lui parler confidentiellement, pendant que chacun chuchote et observe autour d'elles.) ... Et, vous le savez, un iidèle serviteur de Sa Majesté.

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