‹ BrumaireChapitre 51 sur 57 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

perdu de leur solennité d'autrefois... Le Directoire n'a rien fait pour rappeler la société au respect de la déesse Libitine... On se débarrasse tous les jours <l< s restes d'un citoyen comme de la dépouille d'un animal.

Deuxième bourgeois. — Et qui enterre -t-on ?.. . Savez-vous?... Ce doit être un officier, si j'en juge parle déploiement de forces militaires que j'aperçois là-bas.

Quatrième bourgeois, les rejoignant h la hauteur de la maison mortuaire. — Comment, vous ignorez?... C'est ce jeune colonel, le fils d'un représentant du peuple, revenu d'Egypte l'autre décade, et qui a été tué en duel par un infâme royaliste... Lisez plutôt l'inscription.

Premier bourgeois. — « Assassiné par un royaliste!...» Il y a donc encore de ces gens-là à Paris ?... Moi qui croyais qu'on les avait tous expulsés au 18 fructidor !...

Quatrième bourgeois. — Le bruit court que les Jacobins. . . les patriotes enfin, ont juré de transporter le corps du colonel au Panthéon... pour faire une bonne farce à Bonaparte... Aussi, tous les agents de Fouché sont sur pied... Méfiez-vous, citoyens, si vous ne voulez pas être inquiétés, ne parlez pas trop haut du Consulat et des Consuls...

Premier bourgeois. — Au revoir, citoyens, je cours à mes affaires.

Un camelot. — Demandez le « Journal des Hommes Libres... » La relation des événements qui

se sont passés à Saint-Cloud... dans la mémorable journée du 19 brumaire, le récit de la tentative d'assassinat dont a failli être victime le général Bonaparte... dix centimes... deux sols!... (A un citoyen qui lui prend une feuille.) — Ce que vous voudrez, citoyen !

Une bouquetière. — Achetez les immortelles rouges, citoyens, emblèmes du deuil civique... Donne qui veut ! . . .

Deuxième bourgeois. — Est-ce que vous croyez vraiment, vous, voisin, que le député Aréna a voulu tuer Bonaparte ?

Troisième bourgeois. — La preuve, c'est que la citoyenne Joséphine a offert à son sauveur, au brave grenadier Thomé, un diamant estimé six mille francs, et qu'elle l'a embrassé sur les deux joues.

Quatrième bourgeois. — Votre preuve... ne prouve rien, citoyen. Tout ce que je sais, c'est qu' Aréna a démenti la chose dans les gazettes... (Montrant Aréna qui se dirige vers la maison mortuaire accompagné de plusieurs autres jeunes gens.) Tenez... le voici précisément qui arrive... avec le sculpteur Cerrachi et le peintre Topino-Lebrun... Premier bourgeois, revenant tout essoufflé. — Impossible de passer... Toutes les rues sont barrées, c'est pire qu'en thermidor!... et en vendémiaire !

Deuxième bourgeois. — Il y a plus de dix mille hommes sous les armes !... Tout cela pour tenir tête à soixante députés patriotes !...

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l n citoyen, crient. — Laisseï passer les citoyens

représentants... Vivent les patriotes!...

On voit successivement arriver les députés jacobins, que l'on se montre «Lins [a foule en 1rs désignant par Leurs noms... Le généra] Jourdan, entouré de quelques amis, est reconnu el acclamé par le peuple.... Ils \\rnètrenl dans la cour de la maison mortuaire.

Le général .loi rdan, du seuil de la porte. — Du calme, citoyens ; cette journée est une journée de deuil pour la Capitale !...

Deuxième bourgeois. — Le citoyen général a raison... Les reconnaître, cela revient à les dénoncer. Ne sont-ils pas proscrits ?

Troisième bourgeois. — Il paraît qu'ils ont reçu Tordre de se rendre les uns à La Rochelle, les autres à Rochefort, pour être déportés dans la Guyane française.

Deuxième bourgeois. — Depuis le 19, ils se cachent tous dans Paris... et ils ne sont sortis aujourd'hui de leur retraite que pour tenter un coup désespéré contre le tyran.

Premier bourgeois. — Ah! mon Dieu!... est-ce qu'il va encore y avoir des troubles ?. . . Et mon épouse qui prétendait ce matin que l'avènement de Bonaparte, c'était la fin de la Révolution, la fin de la guerre étrangère !

Troisième bourgeois. — Votre femme est une sotte, voisin... qui se laisse dominer par l'influence magique qu'exerce le seul nom de Bonaparte sur les imaginations.

Deuxième bourgeois. — La fin de la guerre étrangère ! ... Ne nous réjouissons pas trop vite, citoyens. . . L'avènement de Bonaparte au pouvoir, c'est peut-être, comme vous le dites, la fin de la Révolution... mais ce n'est pas, à coup sûr, la fin de la guerre... et la guerre, c'est notre ruine à nous autres marchands... Le pouvoir de Bonaparte ne tient qu'à sa gloire... et sa gloire, aux victoires qu'il a remportées... Sa puissance, sa popularité tomberont, s'il ne les alimente pas par de nouvelles conquêtes... La conquête l'a fait ce qu'il est... La conquête seule peut le maintenir.

Premier bourgeois. — Va-t-il au moins nous donner une Constitution ?

Un vieillard, qui s'est avancé et a écouté la conversation . — Une Constitution ! . . . Pourquoi faire ?. . . Nous n'en avons que trop vu depuis dix ans... La véritable Constitution est écrite dans son cœur de patriote, et cela doit nous suffire. Bonaparte ne peut avoir d'autre ambition que de devenir toujours plus grand et de faire du peuple français le plus grand peuple entre toutes les nations.

La voiture du ministre de la Police, venant de la rue Honoré, s'arrête sur la place, devant le Théâtre-Français. Fouché en descend, en compagnie de son secrétaire Tur ot, et aborde les officiers réunis en groupes.

Destrem, député, intervenant. — Que vous connaissez mal la grandeur à laquelle Bonaparte aspire, citoyen!... Sans doute, il serait le plus grand des hommes s'il ne recelait dans son cœur que la noble

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