LE DIRECTEUR SIEYÈS
14 vendémiaire.
Le cabinet de travail du directeur Sieyès au Petit-Luxembourg. — Sieyès est assis devant son bureau sur lequel sont entassés, ainsi que sur tous les meubles de la pièce, des livres, des brochures et des journaux. — Entre Roger-Ducos.
Roger-Dugos. — Toujours au travail, citoyen Directeur ?
Sieyès. — C'est vous, mon cher collègue? Soyez le bienvenu... Oui, vous le voyez, je travaille, je ne perds pas une minute... Tous mes instants sont consacrés à l'étude des lois, au perfectionnement de nos institutions... basées • sur la liberté... Mais il me semble que vous êtes en avance. Quelle heure est-il donc ?...
Roger-Ducos. — Excusez-moi si je vous dérange,
citoyen, mais nous sommes aujourd'hui quartidi quatorze vendémiaire — et n'était-il pas convenu que je viendrais vous prendre pour la séance du Directoire, où le citoyen général Massaredo doit nous présenter, au nom de son gouvernement, les lettres de créance par lesquelles il est autorisé à se concerter avec celui de la République ?
Sieyès. — Oui... l'Espagne est aujourd'hui notre seule alliée.
Roger-Ducos. — Vous oubliez la Prusse et son roi... N'est-ce point grâce à votre habileté, à vos talents diplomatiques, que leur précieuse alliance nous est désormais assurée?
Sieyès. — Sans doute... Ah !... ils ne savent pas ce qu'ils me doivent dans le Directoire, quoique, entre nous, mon cher Roger-Ducos, je ne fais pas un grand cas des peuples qui se laissent encore gouverner par des souverains absolus. Ils ne seront nos amis que parce qu'ils ne pourront pas faire autrement... Ah! si mon rêve se réalisait... si je pouvais... Non, ce serait trop beau... Voyez-vous, ce qu'il faut à l'Europe, pour qu'elle soit heureuse, c'est l'union de ses différents peuples. . . régis par une Constitution générale. . . universelle.
Roger-Ducos. — Et c'est sans cloute à ce projet de Constitution que vous travailliez lorsque je suis entré ?
Sieyès. — Non. . . pas encore. . . plus tard. La Constitution qui me préoccupe... c'est la nôtre... non pas celle qui est... mais celle qui doit être.
Roger-Ducos. - N'avons-nous pas la Constitution de l'an III ?... Vous ne voulez pas la renverser, j'imagine ? N'est-elle pas le gage des conquêtes delà Révolution ? Ne renferme-t-elle pas la garantie pour
tous les citoyens de leurs droits et de leur liberté?
Sieyès. — Ou vous n'y entendez rien, mon cher Roger-Ducos, ou vous ne voulez pas y voir clair. D'abord, elle ae tient pas debout votre Constitution de Tan III, cl je n'aurais qu'un geste à faire pour la réduire en poussière. Ensuite, elle a été lacérée dans toutes ses pages, mutilée par toutes les factions... Elle n'est plus qu'un objet d'inquiétude ou de mépris pour les peuples étrangers, d'indifférence ou de dérision pour le peuple français lui-même... Elle n'offre plus aucune garantie aux pouvoirs publics, ni aux citoyens eux-mêmes, et ne peut désormais ni procurer la paix à la République, ni la défendre clans l'état de guerre. Tenez -vous-le pour dit.
Roger-Ducos. — Vous me faites frémir à parler de la sorte... Mais alors, si les choses en sont au point que vous dites, aux grands maux les grands remèdes.
Sieyès. — J'y pense.
Roger-Ducos. — Ah!... citoyen Sieyès, vous serez le législateur, le bienfaiteur, le libérateur de votre pays.
Sieyès. — Certes... je n'ai d'autre ambition que la grandeur de mon pays... mais je l'ai bien... C'est que, voyez-vous, mon cher collègue, cette Constitu-
tion que je rêve de lui donner, elle est l'objet de toutes mes préoccupations, le souci de tous mes instants; elle m'absorbe jour et nuit... J'ai beaucoup étudié les peuples, citoyen Roger-Ducos... et je connais tous leurs besoins... Je connais le peuple français comme je connaissais la poche de ma soutane... et ce sera ma plus grande gloire de léguer à mon pays — le pacte social... (Touchant son front.) qui est là — et avec lequel il vivra du bonheur universel.
Roger-Ducos. — Jean-Jacques Rousseau avait tenté déjà cette œuvre colossale.
Sieyès. — Jean-Jacques n'avait pas approfondi l'humanité... Il n'était qu'un rêveur... un sophiste dangereux... tandis que moi, j'ai l'expérience des hommes et des peuples... je suis un homme pratique ... un politique de gouvernement. . . Que diable ! . . . Roger-Ducos, vous le savez mieux que personne.
Roger-Ducos. — Sans doute, illustre maître... mais vous savez aussi combien je vous suis dévoué.
Sieyès. — Malheureusement, nous ne sommes que deux, dans le Directoire.
Roger-Ducos. — Tous les bons citoyens marcheront avec nous... Que ne mettez-vous bientôt vos projets à exécution ?
Sieyès. — Patience !... Laissez-moi d'abord trouver mon homme.
Roger-Ducos. — Que voulez- vous dire ?
Sieyès. — Vous connaissez la fable: « Les mera-
bres e1 l'estomac... » Je médite une autre fable de circonstance: « La tête et les bras... », la tête qui conçoit, les bras qui exécutent... Je serai la tête... mais pour que le bras soit fort, pour qu'il puisse agir, il faut au bout de ce bras une épée... un sabre.
Roger-Ducos. — Je vous comprends... Il me semble pourtant que vous n'avez que l'embarras du choix... et parmi tous nos généraux...
Sieyès, brusquement. — Et lequel ?... Moreau ?... Il manque de décision... Lefebvre ?... Il est trop inféodé à Barras... Bernadotte et Jourdan ne sont pas mes hommes... Le premier ne me pardonne pas de l'avoir chassé du ministère ; le second d'avoir fait fermer le club du Manège... Macdonald ?... Son caractère et ses mérites ressortent trop exclusivement de l'ordre militaire... Et d'ailleurs il n'entend rien à la politique et n'a nul désir de s'y entremettre... Augereau s'est brûlé au soleil de Fructidor... Ah ! pourquoi Joubert s'est-il fait sottement tuer en Italie?... Il eût été mon homme, — celui que je cherche... Je l'avais d'ailleurs préparé pour cette besogne lorsque je l'ai marié avec la petite de Sémonville.
Roger-Ducos. — Malheureusement, il a été tué à Novi, et la République a rendu à ses mânes les honneurs dus au courage malheureux. Ah!... si le général Bonaparte était ici !
Sieyès. — Bonaparte !... ce petit brouillon de Corse, vous n'y pensez pas... Le remède serait pire que le mal... Je ne lui aurais pas plutôt réclamé le
concours de son bras qu'il ne songerait (Prenant une chaise et la faisant passer derrière lui.) qu'à m'écarter comme je fais de cette chaise... et à me reléguer au second plan... Et c'est cet homme-là que vous voudriez que je choisisse, pour qu'après m'avoir fait retirer les marrons du feu, il me force encore à les lui éplucher ?... Et d'ailleurs, il n'est pas ici... Il a voulu aller en Egypte... Qu'il y reste. (Il sonne. Un valet de chambre paraît.) Mon chapeau... ma canne... mes gants...
Le valet de chambre lui apporte ce qu'il demande.
Roger-Dugos. — Citoyen... je vous trouve sévère pour le général Bonaparte...
Sieyès, tout en mettant ses gants. — Vous voyez ces gants... citoyen Roger-Ducos... Eh bien, l'homme qu'il me faut devra être souple... comme eux... ou bien, il ne sera pas... (Après un moment de réflexion.) du reste, nous recauserons de Bonaparte. (Le prenant par le bras.) Rappelez-vous, Ducos, que je veux bien encore dire la messe... mais pas pour la canaille... (L'entraînant.) Allons au Directoire. Ils sortent