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CINQUIEME JOURNEE

LAGARDEDU DIRECTOIRE

15 vendémiaire.

Le carrefour Bussi, au lever du jour. — Beaucoup de boutiques sont déjà ouvertes ; d'autres s'en tr' ouvrent. — Une maison en construction où travaillent des ouvriers maçons. — Va-et-vient habituel <le la rue. — Un épicier se tient debout sur le seuil de sa boutique ouverte et achalandée. La porte de la boutique voisine, celle d'un marchand drapier, s'enlr'ouvre. et le propriétaire commence cà enlever les volets.

L'épicier. — Enfin, c'est vous, citoyen Prudent... A voir votre boutique fermée à cette heure, je pensais que vous n'ouvririez pas aujourd'hui.

Le drapier. — Ce n'est pas décadi, que je sache... quoique pour ce que nous débitons depuis quelque temps, ça ne vaut pas la peine de changer les volets de place.

L'épicier. — Alors... le commerce... ça ne marche pas?

Le drapier, tout en enlevant les volets de sa devanture. — Gomment voulez-vous que ça marche, je vous le demande ? Avec un gouvernement comme celui que nous avons, qui laisse tout faire, tout piller, tout détruire... L'autre décade, j'attendais une voiture de draps de Roubaix, et j'ai appris hier que mon roulier s'était laissé dévalis2r en route.

L'épicier. — Vous n'avez pas réclamé auprès de la police du Directoire ?

Le drapier. — Le Directoire se moque Lien de nous... Toute la nuit vous les avez entendues rouler les voitures qui conduisaient les invités de Barras... et quels invités !... quel monde... Quand je me suis présenté au bureau de police, on m'a grossièrement éconduit sous le prétexte qu'on n'avaitpasletempsde s'occuper de mon affaire... Non, voyez vous, cane peut pas durer comme ça... Il est temps que ça finisse.

L'épicier. — A qui le dites-vous ?... Ne le sais-je pas tout comme vous?... J'ai pourtant été un des enthousiastes de la première heure... je me suis battu au 14 juillet, au 10 août, au 13 vendémiaire, avec Bonaparte, pour la République... Mais aujourd'hui je crois que je me mettrais volontiers du côté de celui qui essaierait de la renverser.

Le drapier. — Après tout... on n'était pas si malheureux, sous les Bourbons.

L'épicier. — Ils avaient du bon... quoi qu'en disent quelques-uns.

Le drapier. — On les appelait les tyrans... il n'y en avait, en tout cas, toujours qu'un à la fois... tandis qu'à présent, nous en avons cinq... sans compter les autres.

L'épicier. — Et les charges qui pèsent sur nos épaules de pauvres diables... vous n'en parlez pas, citoyen drapier ?

Le drapier. — Je n'en parle pas... mais je les sens tout comme vous et elles sont lourdes...

L'épicier. — Savons-nous pourquoi et pour qui nous travaillons... J'avais deux fils que j'avais élevés dans l'espoir qu'ils me succéderaient dans mon commerce. La conscription me les a pris... L'un s'est fait tuer, dans l'ouest, contre les Chouans... l'autre est resté sur les bords du Rhin et ma pauvre femme et moi nous sommes vieux.

Le drapier. — Et les Chouans!... citoyen... ce sont des Français... s'ils se battent... c'est qu'ils ont leurs raisons pour se battre contre ce gouvernement... Si c'était de leur côté qu'est la vérité tout de même ?

L'épicier. — En attendant la pratique ne vient pa svite. Encore une journée qui ne sera pas chaude.

Depuis un moment l'animation s'accentue à travers le carrefour. Toutes les boutiques et les échoppes se sont ouvertes. Le pavé est sillonné de marchands et de passants.

it) BRUMAIRE

Le drapier, à un cordonnier qui, dans son échoppe, cogne à bras raccourcis sur le cuir, toul en chantonnant. — Gomme vous cognez dur, citoyen!... C'est donc que l'ouvrage marche à votre gré, que vous chantonnez tout en travaillant ?

Le cordonnier. — Euh!... je cognerais plus volontiers sur la peau de Barras... si je l'avais là étalée sous mon marteau.

Passe un chiffonnier, sa holte au dos, son crochet dans la main droite et une lanterne dans la main gauche. Il lurette dans les tas d'ordures amoncelées devant les maisons.

L'épicier. — Que cherches-tu donc, citoyen?...

Le chiffonnier, lajjipc à la bouche. — Je cherche

un homme... et je ne le trouve pas.

11 s'éloigne tout en grommelai] I.

L'épicier. — Eh ! va donc !... Diogène !...

Un porteur d'eau, poussant devant lui son tonneau. — Eau... au... au... D'ia belle eau de Seine.

Une marchande des quatre-saisons, traînant sti voiture. — Demandez les belles carottes, les panais, les choux-fleurs. Demandez les légumes nouveaux.

L'épicier, à la marchande qui s'avance. — Eh bien... ma brave femme, ça va-t-il un peu le petit commerce ?

La marchande. — Ne m'en parlez pas, citoyen bourgeois... depuis ce matin je n'ai encore vendu qu'une paire de choux-fleurs, et à crédit encore... C'est à se désespérer, savez-vous bien ?

LE lUIU'.c h>ii:i

Le drapier, arrêtant un vieux petit bourgeois, aux habits râpés, qui sort de In maison, après s rire assuré, en tendant le bras un dehors, qu'il ne pleut pas. — Tiens, voilà le citoyen Rabourdin qui se rend à son bureau"... Eh bien, citoyen, vous ne vous arrêtez donc plus, comme tous les matins, pour prendre voire petit verre de rhum au café d'en face?

Le citoyen Rabourdin. — Il y a longtemps que je n'en prends plus, citoyen, de petits verres de rhum, et pour cause... A la lin du mois dernier, nous n'avons pas encore été payés de nos appointements... et je vois le moment approcher où nous crèverons tous de faim, si le Gouvernement ne se décide pas à faire un emprunt pour payer ses employés.

L'épicier. — Pour emprunter, il faut avoir du crédit.

Un marchand d'habits. — ■ Ghand d'habits!.. Vieux chapeaux à vendre.

Une fenêtre, à ce cri, s'ouvre au premier étage de la maison, au-dessus <lc l'épicerie. Une jeune femme paraît, en déshabillé du matin.

La jeune femme, de la fenêtre, appelant le marchand. — Psst!... psst!... par ici, montez au premier étage, citoyen.

Le marchand, se dirigeant vers la porte cochère, tout en grommelant. — C'est bon... c'est bon... on y va... On va t'en fourrer des assignats pour tes nippes... Attends un peu ma belle.

Un marchand de légumes. — Pommes de terre

au boisseau... au... chicorée fraîche... à la salade... la belle salade !...

Le drapier, à Rsibourdin. — Et dites-moi, citoyen, vous qui êtes premier commis au Ministère de l'Intérieur, vous devez savoir bien des choses... Est-il vrai que le général Masséna ait remporté, en Suisse, une grande victoire sur les Russes.

Rarourdin. — On le dit, citoyen... Je gagerais pourtant que c'est peut-être bien là encore une de ces fausses nouvelles au moyen desquelles le Directoire va chercher à rattraper sa popularité.

L'épicier. — Et le général Brune... à Bergen...

Rabourdin. — Est-ce qu'on sait?... Ce qui est certain, c'est qu'en Italie les affaires ne vont pas du tout... Ah!... Où est le général Bonaparte?...

Le drapier. — Oui... Où est-il?... Que fait -il ?

Rabourdin. — Eh! parbleu... ils s'en sont débarrassés en l'envoyant en Egypte, et sans doute qu'il a été dévoré parles sables. Allons, citoyens, au revoir... (Grelottant.) Brr... il ne fait pas chaud... ce matin... Qui donc nous réchauffera ?

11 s'éloigne, tout en se pelotonnant dans ses vêtements, comme un homme qui cherche à se réchauffer.

Un marchand. — Du mouron pour les p'tits z'oisieaux... (A une vieille dame qui passe un eabas à la main.) Il ne vous faut donc plus de mouron, la petite mère?...

La vieille dame. — Hélas ! mon pauvre monsieur,

j'ai été obligée de vendre mes petits oiseaux pour ne pas mourir de faim.

I \n marchand de poissons. — Hareng qui glace !... Hareng nouveau!... Merlan à frire... à frire!... {Après avoir regardé en l'air, au marchand de mouron.) Si ça va de ce train-là, tout mon poisson aura tourné avanl que j'en aie seulement vendu la queue d'un.

Passe une patrouille de la garde à cheval du Directoire, en armes, conduite par un officier, ë1 reraontanl vers le Luxembourg ; quelques enfants la suivent en chanlani la Marseillaise.

L'épicier. — Où vont-ils encore ceux-là ?

Le drapier. — C'est, le Directoire qui a peur d'être enlevé par les Jacobins. Alors il fait faire des patrouilles dans le quartier tout autour de son palais. Ah ! il est bien gardé, le Directoire.

L'épicier. — Toute la nuit dernière les fenêtres du Luxembourg ont flambé... comme si tout le sabbat était en danse.

Le drapier. — Oui... on dansait chez Barras... En est-il passé de ces équipages... au point que je n'ai pu fermer l'œil.

L'épicier. — Et quel monde !... Des agioteurs et des filles !... Toute la lie de la société officielle.

Un boucher, qui est intervenu depuis un instant. — Ah !... si vous aviez été hier soir au Temple de la Paix... Il s'en est dit de belles sur le Directoire.

L'épicier. — On n'en dira jamais assez, voisin.

Le boucher. — Si vous aviez entendu le citoyen général Jourdan — en voilà un crâne celui-là... J'ai vu le moment où il entraînait toute l'assemblée à l'assaut du Luxembourg.

Le drapier. — Oui... mais c'est un Jacobin... et les Jacobins veulent nous ramener au régime de la Terreur.

Le boucher. — La Terreur !... Ça vous fait peur... Après tout, ça n'était pas nous autres qu'on guillotinait.

Passe une vieille femme tout en larmes, dont les vêtements indiquent une certaine aisance bourgeoise.

Le boucher. — Eh ! quoi... la mère, vous pleurez?

La vieille femme, très entourée. — Il y a de quoi, citoyens... ils m'ont pris ma fille... Elle travaillait au Luxembourg... et depuis huit jours, je n'ai plus entendu parler d'elle...

Le bougher, bas aux autres. — C'est encore un coup de Barras. {Murmures dans la foule.)

La vieille femme. — Mais, je crierai si fort... qu'ils me la rendront... les misérables!... Laissezmoi, citoyens... je cours au Directoire.

Elle s'éloigne en courant, dans la direction du Luxembourg.

Le drapier. — La pauvre femme !... C'est une honte. On se croirait revenu au temps de la Régence. (Avec un geste menaçant du côté du Luxembourg .) Ah ! les bandits ! . . .

LE Miil.i TOIRE •»'

I i ne bande d'étudiants déb :he de ta rue du Colombier.

Les étudiants, chantant :

Le Directoire a deux conseils

Qui ne l'écoutent guère, Tous trois ils n'onl pas leurs pareils

Pour se Paire la guerre, lît le bon peuple de Paris,

Qui se serre la panse, A beau dans l'air | sser des cris...

Le Directoire danse!

Un agent, intervenant. — Holà! vous autres... je vais vous apprendre à respecter le Gouvernement..

Un étudiant. — Et la liberté, citoyen agent, qu'est-ce que vous en faites de la liberté ?

La foule entoure les étudiants el l'agent.

Voix dans la foule. — 11 a raison !... Vivent les étudiants !... A bas le Directoire.

Une bagarre s'ensuit. D'autres agents accourent pour secourir leur camarade.

Une voix, isolée dans la foule. — A bas la République ! Vive le Roi.

Les étudiants. — Non... non... plus de tyrans !... A bas les tyrans !... Vive la République !

La bagarre est devenue générale. Les boutiquiers ont abandonné leurs boutiques el se sont mêlés à la foule. Leurs femmes apparaissent sur le seuil des magasins et manifestent un violent désespoir de voir leurs maris dans la mêlée. Des têtes de citoyens et de citoyennes apparaissent aux fenêtres du carrefour.

La femme du boucher. — Ah ! bon î... Voilà encore

mon homme qui s'occupe de politique — comme s'il

ne ferait pas mieux de songer à ses affaires...

Les soldats de la garde du Directoire ont reparu, précédés de leur officier, et cherchent à disperser la foule qui résiste .

Un ouvrier. — Citoyens, la Patrie est en danger... Vivent les Jacobins!

Voix diverses, dans la foule. — Non... non...

point de Jacobins !... Vive la République ! A bas les

Jacobins !... Vive l'armée !

La situation est devenue critique... Un maréchal des logis s'est approché de son officier.

•Le maréchal des logis. — Mon capitaine, nous allons être débordés... Que faut-il faire?

L'officier. — Voici votre consigne, si vous entendez quelqu'un crier : A bas la République !... passez-lui sur-le-champ votre sabre au travers du corps... sans autre formalité... Il n'en sera rien.

L'ouvrier, qui a entendu V officier. — Il le ferait comme il le dit... En avant vous autres, on veut nous égorger.

Les cris éclatent de tous les côtés. Deux camps se sont formés, les uns prenant parti pour les soldats, les autres pour les ouvriers et les étudiants. On se mesure, on se menace, on se brave.

L'officier, à ses hommes. — Attention, cavaliers ! . . . Sabre au clair ! . . . Chargez ! . . .

La bousculade est générale, au milieu des cris les plus divers... Les boutiquiers sont rentrés prudemment

chez eux, h <lu seuil de leurs magasins regardenl ce qui se passe... La foule linii par avoir raison des suidais, qui, sur un ordre de leur chef, disparaissent, après s'être ralliés, par la rue du Four, Un vieillard, habillé à la mode de l'ancien régime esl apparu depuis un instanl el a assisté au spectacle de la bagarre.

Le vieillard, tout en humant une prise de tabac et époussetant son jatfot. — Bravo ! voilà qui me rappelle ma jeunesse... c'est ce que nous appelions..., nous autres : rosser le guet.

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