‹ Brumes de fjordsChapitre 6 sur 17 · LES MORTS · texte numérisé non relu

LES MORTS

« Je sais le secret des espaces et des nombres, des océans et des aurores.

« J'ai interrogé les astres et le silence, j'ai sondé résolument l'épouvantable univers, j'ai affronté l'horreur de l'Inconnu,

« Je me suis incliné sur les abîmes et je me suis enfoncé dans les ténèbres.

« Mais, aujourd'hui, je dors d'un sommeil paisible sous la terre,

« Car je îï ai point connu l'amour. »

Et je vis la face torturée d'un Mort qui ne dormait qu'à demi, oppressé par un cauchemar.

Je touchai ses lèvres avec la fleur mystérieuse.

Il gémit d'une voix de souffrance :

« J'ignore le sommeil attiédi sous la terre...

« Les Morts, mes voisins, dorment divinement.

« Parfois, ils se retournent sur leur couche sereine.

« Le sol qui les recouvre est pareil à un velours parfumé... Ils écoutent obscurément les bruits voilés de l'existence qui ne les atteignent plus.

« Ils sentent germer, sourdre et grandir l'effort des plantes et des fleurs vers le lointain soleil...

« Ils devinent le souffle du vent sur l'herbe, et l'odeur des violettes dans l'ombre... Et les clartés mélancoliques du soir se glissent jusqu'à leur solitude et se mêlent à leur songe... Les Morts, mes voisins, dorment d'un heureux sommeil...

« Moi, je suis éternellement inquiet,

« Car f ai connu l'amour...

« Je souffre de la beauté d'une femme.

« Je l'ai voluptueusement haïe et amèrement aimée. Ses caresses avaient le charme d'un péril et l'attrait inavouable d'une trahison. Par elle, j'ai su l'ivresse de la douleur.

« Les Morts, mes voisins, dorment d'un heureux sommeil, mais moi, je suis éternellement inquiet,

« Parce que j'ai connu l'amour. »

L'Ondine

rOndine

V OtNiVItNiE

\J n soir d'automne, je vis l'Ondine qui sourit au fond des fjords.

Sa voix ruissela dans le silence tiède.

« Donne-moi des roses, des roses pour ma chevelure.

« Ma chevelure est pareille au reflet de la lune sur les ondes.

« Donne-moi des roses pour ma chevelure. »

Je cueillis les églantines qui blanchissent les vallées,

Et je les semai sur les flots.

« Et toi, que me donneras-tu en échange de mes roses?

— Je ne te donnerai rien. »

Un soir d'automne, je vis l'Ondine qui sourit au fond des fjords.

« Donne-moi des fruits pour le festin des Sirènes et des Noyés...

« Ils se meuvent avec lenteur et leurs mouvements ont le rythme des marées.

« Leur âme est pareille à une conque où vibre éternellement le remous de la mer.

« Ils ne se souviennent d'aucun amour. »

Je cueillis les baies sauvages qui rougissent la montagne,

Et je les semai sur les flots.

« Ne me donneras-tu rien en échange des fruits de la montagne?

• — « N'espère rien de moi. Je suis Celle qui ne donne jamais. Mais plutôt, jette dans mes mains tendues le collier d'or que jadis t'apporta l'Etre aimé.

« Car les Noyés m' apparaissent au fond de la brume, et leurs gestes suppliants me convient au festin... »

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