LES MORTS
« Je sais le secret des espaces et des nombres, des océans et des aurores.
« J'ai interrogé les astres et le silence, j'ai sondé résolument l'épouvantable univers, j'ai affronté l'horreur de l'Inconnu,
« Je me suis incliné sur les abîmes et je me suis enfoncé dans les ténèbres.
« Mais, aujourd'hui, je dors d'un sommeil paisible sous la terre,
« Car je îï ai point connu l'amour. »
Et je vis la face torturée d'un Mort qui ne dormait qu'à demi, oppressé par un cauchemar.
Je touchai ses lèvres avec la fleur mystérieuse.
Il gémit d'une voix de souffrance :
« J'ignore le sommeil attiédi sous la terre...
« Les Morts, mes voisins, dorment divinement.
« Parfois, ils se retournent sur leur couche sereine.
« Le sol qui les recouvre est pareil à un velours parfumé... Ils écoutent obscurément les bruits voilés de l'existence qui ne les atteignent plus.
« Ils sentent germer, sourdre et grandir l'effort des plantes et des fleurs vers le lointain soleil...
« Ils devinent le souffle du vent sur l'herbe, et l'odeur des violettes dans l'ombre... Et les clartés mélancoliques du soir se glissent jusqu'à leur solitude et se mêlent à leur songe... Les Morts, mes voisins, dorment d'un heureux sommeil...
« Moi, je suis éternellement inquiet,
« Car f ai connu l'amour...
« Je souffre de la beauté d'une femme.
« Je l'ai voluptueusement haïe et amèrement aimée. Ses caresses avaient le charme d'un péril et l'attrait inavouable d'une trahison. Par elle, j'ai su l'ivresse de la douleur.
« Les Morts, mes voisins, dorment d'un heureux sommeil, mais moi, je suis éternellement inquiet,
« Parce que j'ai connu l'amour. »
L'Ondine
rOndine
V OtNiVItNiE
\J n soir d'automne, je vis l'Ondine qui sourit au fond des fjords.
Sa voix ruissela dans le silence tiède.
« Donne-moi des roses, des roses pour ma chevelure.
« Ma chevelure est pareille au reflet de la lune sur les ondes.
« Donne-moi des roses pour ma chevelure. »
Je cueillis les églantines qui blanchissent les vallées,
Et je les semai sur les flots.
« Et toi, que me donneras-tu en échange de mes roses?
— Je ne te donnerai rien. »
Un soir d'automne, je vis l'Ondine qui sourit au fond des fjords.
« Donne-moi des fruits pour le festin des Sirènes et des Noyés...
« Ils se meuvent avec lenteur et leurs mouvements ont le rythme des marées.
« Leur âme est pareille à une conque où vibre éternellement le remous de la mer.
« Ils ne se souviennent d'aucun amour. »
Je cueillis les baies sauvages qui rougissent la montagne,
Et je les semai sur les flots.
« Ne me donneras-tu rien en échange des fruits de la montagne?
• — « N'espère rien de moi. Je suis Celle qui ne donne jamais. Mais plutôt, jette dans mes mains tendues le collier d'or que jadis t'apporta l'Etre aimé.
« Car les Noyés m' apparaissent au fond de la brume, et leurs gestes suppliants me convient au festin... »