LES DEUX AMOURS
Le trône de cristal incrusté d'émeraudes illuminait la salle du festin.
Sur le sol, autour des murs d'ivoire, parmi les coupes et les aiguières, des fleurs de neige étaient répandues.
Auprès de la Forme voilée, le pâtre songeait avec mélancolie que les vins du festin royal n'accordaient point l'ivresse,
Et que les lèvres des Ombres amoureuses ignoraient les baisers.
11 se souvenait des étreintes de l'épouse,
Etant de ceux qui ne savent point choisir, de ceux qui hésitent éternellement.
La brume estompait les montagnes et les solitudes buvaient le crépuscule.
Les Rivaux
LES \IVcAUX
'ai connu des âmes sans repos dont la pensée demeure parmi les vivants.
Dans un village de Nordfjord, deux hommes se haïssaient d'une haine profonde,
Car leurs richesses étaient égales, et, dès leur enfance, ils avaient été rivaux.
Le bruit de leurs querelles attristait le soir.
Enlinceulée des voiles du crépuscule, la Mort descendit dans le village :
f4 BRUMES DE FJORDS
Elle apparut à l'un des rivaux et l'emmena par la route des neiges sans avril.
Le survivant se réjouit en s'attablant au banquet,
Et l'aurore ne put dissiper son ivresse.
11 tenait le bonheur dans le creux de sa main,
Son domaine s'élargit, ses trésors s'amoncelèrent, il aima, et il fut aimé.
Celle qu'il aima et dont il fut aimé était plus claire que les sources du printemps.
On voyait dans ses yeux l'ombre violette des fougères sur les montagnes,
Vierge, elle aimait pour la première fois.
L'aube claire des épousailles approchait;
Mais le Mort guettait silencieusement la joie de son rival.
11 le guettait dans le silence des chemins.
Il n'avait point respiré les lys des tombeaux dont le parfum donne l'oubli.
Il ne dormait qu'à demi dans la tiédeur consolante de la terre.
Et, du fond des solitudes éternelles, il fit signe à son rival.
LES RIVAUX yf
A l'appel du mort, le vivant se glaça.
T ai connu des âmes sans repos dont la pensée demeure parmi ceux qu'elles ont hais ou qu'elles ont aimés...
Et le vivant tomba malade mystérieusement.
Mystérieusement, il s'en alla vers les chemins des neiges sans avril.
Car, du fond des solitudes éternelles, le Mort lui avait fait signe, le Mort l'avait appelé par son nom.
J'ai connu des âmes sans repos dont la pensée demeure parmi les vivants.
La Cité Humaine
Loi CITÉ HUiMoilU^E
ne bergère surprit un jour le labeur des Trolls. Les Trolls travaillent sans relâche dans la nuït. Ils font flamboyer d'immenses fournaises, ils y font monter et siffler les flammes, ils y jettent l'or et les rubis, Car ils espèrent forger une lueur d'aurore. Les Trolls travaillent sans relâche dans la nuit. Et la bergère dit aux Trolls laborieux : « Pourquoi vous agitez-vous ainsi dans les ténèbres? » Et les Trolls répondirent :
« Nous ne le savons pas.' »
6o BRUMES DE FJORDS
La bergère dit aux Trolls laborieux :
« Jamais votre labeur n'enfantera un rayon d'aurore,
« Et vous êtes las de travailler dans la nuit.
« Quittez vos enclumes et vos lourds marteaux et montez vers le soleil.
« Le vent du matin souffle à travers les blés,
« Les coquelicots rougissent l'herbe humide,
« Et le ciel se reflète au fond des fjords lumineux.
« Vous êtes las de travailler dans la nuit :
« Jamais votre labeur n'enfantera une lueur d'aurore.
« Quittez vos enclumes et vos lourds marteaux et montez vers le soleil. »
Les Trolls lui répondirent :
« Nous ne savons pas le chemin qui mène au soleil :
« Laissez-nous à notre labeur dans la nuit.
Et la bergère dit une dernière fois :
« Pourquoi vous obstiner à votre tâche éternellement vaine? »
Et les Trolls lui répondirent :
« Nous ne le savons pas! »
Les Trolls travaillent sans relâche dans la nuit.
La Vieille
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LqA vieille
1 l est, au cœur de la vallée, un étang que l'on nomme l'Étang Mystérieux.
Sur les eaux noires, jamais un roseau n'a frissonné, jamait un nénuphar n'a fleuri.
On le nomme l'Étang Mystérieux, car il est insondable et terrible,
Et nul n'en avait connu le fond,
Lorsque l'homme le plus audacieux des villages environnants résolut de découvrir le secret.
Il plongea dans l'onde opaque où le vent même venait s'évanouir sans jamais l'émouvoir d'un tressaillement.
Il plongea dans l'abîme dont nul n'avait jamais connu le fond.
Et, pendant trois jours et trois nuits, il tomba vertigineusement dans le vide.
Enfin il perçut une lueur d'aurore.
Et il entra dans la lumière.
Au-dessus, l'eau noire tournoyait.
L'homme était dans un jardin où les fleurs lui révélaient d'étranges dessins et des souffles inconnus.
Un lys avait la forme d'une étoile, une rose brûlait comme un soleil.
Parmi l'universelle beauté, une vieille était accroupie.
Elle étalait cyniquement la hideur des taupes et des crapauds.
Voûtée, elle semblait fléchir sous le poids des siècles.
De ses yeux éteints, elle regarda fixement l'intrus.
En vérité, elle avait la hideur des taupes et des crapauds.
Et elle lui dit :
« Je sais tous les secrets de l'amour. »
L'homme se détourna, pris de dégoût.