‹ Brun de la Montaigne; roman d'aventureChapitre 2 sur 41 · VIII PREFACE · texte numérisé non relu

VIII PREFACE

La bonne fée prit soin du jeune Brun pendant quinze ans. Alors elle lui dit (v. 2792 et suiv.) : « Gentil damoiseau , le temps est venu où vous penserez à aimer. Bientôt vous connaîtrez une dame pour qui vous souffrirez beaucoup de peines. Pour moi , je vous quitterai jusqu'au temps où ce premier amour cessera. » Brun la supplie vainement de rester : elle persiste dans son dessein. Brun aimera pendant dix ans une dame qu'il verra épouser un vilain bossu. Au bout de ce temps, la fée sa nourrice reviendra à lui et le réconfortera. Ayant ainsi parlé, elle disparait (v. 2874).

Le jeune homme fait serment aussitôt de Palier rejoindre, et il part monté sur son destrier. Il la retrouve, en effet, auprès de la fontaine où, tout enfant, il avait été exposé. Il reçoit d'elle de nouveaux conseils et se met en voie pour chercher aventure.

Les aventures ne lui manquent pas. Un messager qu'il rencontre lui ayant appris qu'une grande fête doit être donnée à un château appelé la Tour-Ferrée, par la fée Morgue, cousine du roi Artus, il s'empresse de s'y rendre. Il n'y parvient pas sans avoir à lutter successivement contre trois chevaliers dont l'un, le « chevalier hideux », était particulièrement redoutable. Il se débarrasse heureusement de ses adversaires et parvient à la Tour-Ferrée, qui est aussi appelée le « Muable manoir ». Bien accueilli par la fée Morgue et par les dames de céans, il ne tarde pas à devenir amoureux. Le roman reste interrompu au milieu de la scène où Butor déclare ses sentiments à celle qu'il aime , et reçoit d'elle

une réponse peu favorable. C'est donc le moment où les pronostics de la méchante fée vont se réaliser.

Nous ne pouvons deviner la suite des aventures de Brun de la Montaigne, dont nous n^avons évidemment ici que le commencement. Nous savons que son amour sans espoir devait durer dix ans. Sans doute des événements variés devaient prendre place dans ce laps de temps. Au nombre de ces événements, faut-il placer la guerre de Butor avec le fils de Bruiant, ou cette guerre n^avait-elle lieu qu'après les dix années? Nous n^en savons rien ; mais ce qui est certain, c^est qu'elle devait tenir une place dans le poëme. Ce n''est pas pour rien qu'après avoir conté la mort de Bruiant, Pauteur nous dit:

2720 Quant il fu trespassés il y ot tel tourment Que puis en furent mort li. 1. des cent. S'emporta on le corps ou pais vistement, Mais puis en mourut il asés vilainement Maint homme souffissant, se l'estoire ne ment,

2725 Ainsi com vous orrés se chascun bien m'entent.

Ce que nous savons encore, et nous l'aurions conjecturé alors même qu'on ne nous l'aurait pas annoncé, c'est que finalement Brun sortait victorieux de la lutte : voy. V. 2139-42.

11 est douteux qu'on trouve jamais un ms. complet de Brun de la Montaigne. L'auteur de la présente édition a visité bien des bibliothèques depuis le temps où, pour la première fois (c'était en i858), le ms. 2170 de la

PREFACE

Bibliothèque nationale s'est trouvé entre ses mains, et il s'est assuré qu'aucun catalogue ne mentionne un second exemplaire de ce roman.

Notre ancienne littérature fait des pertes plus regrettables, et ce qui nous reste de Brun suffit à nous consoler de ce qui nous manque. Car les notions que ce roman fournit à l'histoire littéraire, et aussi, nous le verrons plus loin, à l'histoire de notre versification, se laissent déduire des Sgoo vers conservés, et la fin de l'ouvrage y ajouterait peu de chose.

C'est, en effet, une œuvre assez ordinaire que Brun de la Montaigne. Le romancier inconnu qui l'a composée ne se recommande ni par la puissance de l'imagination, ni par le brillant du style. Ses récits, les discours qu'il met dans la bouche de ses personnages, offrent cette prolixité monotone qui est si fréquente dans les compositions du XIV* siècle. Les personnages eux-mêmes ont les manières compassées et le ton cérémonieux que les hérauts avaient mis à la mode, et qui s'étaient peu à peu substitués, pour le plus grand dommage de la poésie, aux allures autrement vives des jongleurs des siècles précédents. Il est bien possible que notre auteur fût lui-même héraut d'armes. Le relief qu'il donne au rôle du héraut dans le récit du tournoi, conduirait à cette conclusion.

Il faut du moins lui savoir gré d'avoir pris pour point de départ de son roman une croyance populaire dont il a tiré parti non sans habileté.

Avant lui, sans doute, on avait représenté les fées

entourant le berceau d^un enfant et lui accordant leurs dons ï. C^est le tableau que nous offre le début de la plus récente rédaction d^Ogier le Danois, et notre auteur la connaissait, puisqu'il mentionne (v. 3399) Morgue Famie Ogier 2. Les merveilles de la forêt de Brece-

1. Cf. A. Maun^, les Fées du moyen dge, p. 3o. — M. F. Michel a réuni, dans la note 14 de son édition de Floriant et Florete (Roxburghe Club, 187 3), un certain nombre de témoignages sur le rôle des fées dans la littérature du moyen âge.

2. Voici , d'après le ms, de l'arsenal B. 1 fr. 190, fol. 3, la scène des fées auprès du berceau d'Ogier :

Et en la propre nuit que l'enfFant fu nasquis,

Et le corps de lui fu par dessus un lit mis,

Et la mère mouroit, si com je vous devis,

Y vint Morgue la fée et bien jucques a six

De fées gracieuses, et fureur ou pourpris

Ou li enflés gisoit en blans drappeles mis.

La le print Gloriande qui fa suer Ansenis

Et le desmaillota et lui baisa le vis,

En disant : a Mon enffant, ou nom de Jhesu Cris

« Te veul donner un don : d'estre le plus hardiz

« Qui régnera ou monde tant que tu soies vifs.

— Donne, » dist Sagremoire, « cis dons n'est pas petis ; « Puis que li hardemens est en lui si bien mis

« Je veul qu'il ne lui faille ne guerre ne estris « Et que toudis en soit en sa vie garnis.

— Dame, » dist Foramonde, u or est uns grans periz « Et je lui donne un don qui moult est agensis :

« C'est qu'en champ de bataille il ne soit desconfiz.

— Dont, » distune autre fée blanche con fleur de lys, « Et je veul que des dames soit amés et servis,

« Et que ja il ne soit de nesune esconduis.

— Je veul, » dit la .v". que on nomoil Beatrix, « Qu'il soit douz et plaisans, gracieux et faitis

a Et qu'en champ de bataille il ne puist estre pris,

Xli PREFACE

liant ^ avaient été célébrées dès le xn® siècle par Vuace, qui y croyait peu ^^ par Chrétien de Troyes et par Huon de Mery 3, qui s'étaient surtout attachés à décrire les propriétés qu'avait la source de Barenton d'exciter des tempêtes lorsqu'on répandait son eau sur les roches voisines. Mais il ne semble pas qu'aucun autre roman que Brun de la Montaigne nous ait fait connaître l'usage, qui a bien certainement dû exister, de porter les nouveau-nés auprès de la fontaine 4 où les fées c( conversaient ». Vuace disait seulement :

La soit l'en les fées veeir Se li Bretun nus disent veir.

On peut dire que la partie la moins faible du poëme est celle où l'auteur nous représente les fées groupées autour de l'enfant, donnant cours à leurs sentiments, celle-ci bienveillante, celle-là cruelle, échangeant des

« Ne par homme vivant ne puist estre traïs. »

Et dist Morgue la fée : « Or ay oy vos diz :

« Et je veul qu'il ne muire par homme qui soit vis

« Tant qu'il ara esté mes drus et mes amis,

« Et dedens faerie yeûz tous mes deliz;

« Et le tien a baron et est li miens maris. »

Lors lui baisa la dame et la bouche et le vis ;

Don s'en est li convens sevrés et départis.

1 . Voir, sur Thistoire de cette ancienne forêt et sur les légendes qui s'y rattachent, A. Maury, les Forêts de la Gaule, 33 1 et ss.

Page 1