‹ Brune et Blonde (volume 2)Chapitre 14 sur 36 · UN PRESSENTIMENT · texte numérisé non relu

UN PRESSENTIMENT

Et il remit une bouteille de vin sur la table, en répétant tout bas :

Une jeune fille!...

Les deux interlocuteurs reprirent place l'un devant l'autre; et le lieutenant donna de nouveau carrière à sa langue.

XÏI

Ce srrvft 'ift la iltaja.

— Voici! dit d'Hervilliers avec une gravité soudaine, et il ne s'agit plus de plaisanterie, je vous prie de le croire ! Il y a un an de cela, plus ou moins; c'était quelque temps après mon enrôlement sous Espartero. Le régiment dont je commandais une compa-

i2i MANDELA DAVILEZ.

gnie venait de pénétrer, après une résistance assez vive, dans une bourgade de la Navarre....

— Une bourgade de la Navarre ! répéta don Stefano.

IJn nouveau pressentiment venait de hii traverser l'âme, et le sérieux du lieutenant lui inspirait une sorte d'effroi.

— Une maison surtout s'était défendue avec une telle vigueur, qu'il avait fallu, en quelque sorte, l'emporter à la baïonnette, et que nos soldats exaspérés avaient résolu

d'en exterminer lous les habitants L'arme

blanche n'est pas dans mon caractère , à moi ! et j'avoue que je sentis quelque chose me remuer le cœur, en voyant vingt sabres levés sur deux pauvres vieillards et une jeune fille, dont la beauté pacifique ne de-

\ait inspirer que des sentiments analo-

gues.,

— Deux vieillardset une jeune fiile!... répéta encore Stefano d'un air pensif.

— Hein ! fit le militaire, ça vous intéresse?

— Plus que \ous ne sauriez croire ! répondit l'Espagnol; poursuivez!...

— Enfin, bref! je m'élançai entre les victimes et les assaillants, décidé à épargner, à tout prix, une lâcheté à mes soldats. Les malheureux, déjà échauffés par le carnage, achevèrent de perdre la tète en éprouvant de la résistance. Ne reconnaissant plus personne et ne regardant plus où ils frappaient, ils déchargèrent leur aveugle furie sur moi-même, et me livrèrent un combat qui ne cessa qu'à

la vue de mon sang J'avais un coup de

baïonnette dans la poitrine; mais la jeune

426 MANDELA D'AVILEZ.

fille et les vieillards étaient sauvés! C'est gentil, n'est-ce pas, jeune homme?

Prononces avec cet héroïsme qui s'ignore, si naturel au soldat français, ces simples mots électrisèrent le Castillan, qui regarda désormais d'Hervilliers comme un personnage.

— Dites que c'est admirable! s'écria-t-il en remplissant le verre qu'avait tendu le lieutenant. Mais allez toujours, reprit-il avec instance, retombant sous le coup des pressentiments qui l'agitaient malgré lui.

— Les braves gens qui me devaient la vie, poursuivit d'Hervilliers, me témoignèrent une reconnaissance en quelque sorte excessive. Ils me gardèrent chez eux en famille et me couchèrent dans leur meilleur lit. Là, je fus pansé, soigné, dorloté, comme l'enfant de la maison. La jeune fdle surtout se

mit en quatre, bivouaqua près de mon chevet durant plus de quinze jours; en un mot, me combla de soins véritablement frî^ternels.... Pauvre cher amour! continua le militaire, qui passait de la gravité à l'attendrissement, comme il avait passé de la gaieté au sérieux, je la vois encore assise au pied de mon lit, comme un bon petit ange gardien, n'ouvrant la bouche que pour me remercier d'avoir sauvé son père et sa mère, ou allant et venant par ma chambre pour prévenir mes moindres volontés. Les premiers jours, cela me saigna le cœur, et je voulus absolument y mettre ordre; mais ce fut comme si j'avais chanté, et bientôt cela me fit plus de plaisir que de peine. Enfin, bref et en trois mots, l'émotion, la beauté de la petite... et le tremblement... Vous comprenez?...

— Je comprends. Vous en devîntes amoureux?

128 MANUELA D'AVILEZ.

— J'en devins fou ! complètement fou !

Don Stefano ne put réprimer un mouvement, que le militaire prit pour une marque de sympathie.

— La position ne vous est pas inconnue, jeune homme? lui deraanda-t-il en l'observant dans les yeux.

— Non, répondit l'Espagnol impatient; achevez vite.

— Ça ne sera pas long; j'arrive au dénoùment. Du moment que je me vis pincé par le cœur, je ne fis ni une ni deux, et je lançai la déclaration sans crier : Qui vive?

— Elle fut bien reçue?

— Mais... j'osai, en quelque sorte, m'en flalter. La jeune fille devint pâle, rose, rouge, de toutes les couleurs ; et, en me renvoyant, de sa jolie voix doucereuse, à ses

parents, me laissa baiser le bout de ses doigts avec ce petit air coquet qui ferait ressusciter un mort .... Dès lors, étant radicalement guéri, j'allai, au pas accéléré, trouver le père et la mère. Le digne homme, que la dernière affaire avait secoué plus que de raison, venait de tomber mortellement malade, et sentait sa fin approcher. Je ne lui eus pas plutôt fait ma demande de la main de sa fille, qu'il s'écria avec transport, en levant les mains au ciel : « Le bon Dieu soit béni ! je ne mourrai pas sans mètre acquitté envers notre sauveur î » En même temps, comme cela se pratique, il prit la main de la petite et la mienne, les mit l'une dans l'autre, et nous fit échanger deux anneaux.

Puis, il étendit ses bras tremblants pour nous bénir, tandis qu'à genoux au pied de son lit, nous nous jurions fidélité éternelle... Cela n'est pas neuf, sans doute, mais c'était

<50 MANDELA D'AVILEZ.

touchant, allez ! Le pauvre vieux pleurait de joie; sa femme pleurait à côté de lui; la jeune fille pleurait autant qu'eux deux... Enfin, bref, nous pleurions tous comme des enfants.

— Allons, morbleu ! je crois que ça va recommencer, interrompit brusquement le militaire, en essuyant ses yeux avec son poing.

— Trois jours plus tard, reprit-il après une pause, le bon vieillard descendait la garde... et je filais sur la Vieille-Castille avec mon régiment. Depuis cette époque, j'ai vu tant de pays, que j'avais passé plus de sept mois sans recevoir des nouvelles de ma fromise, comme vous dites en Espagne, lorsque j'ai appris, par hasard, que sa mère était morte, qu'elle-même avait quitté la Navarre depuis longtemps, et que je la trouverais au

village de Panola, chez un oncle maternel. Étant justement, comme je vous l'ai déjà dit, à quelques lieues de ce village, vous sentez que je n'ai pas perdu une minute...

— Mais qu'avez-vousdonc, jeune homme?

vous ne m'écoutez plus ! dit le lieutenant en voyant Stefano se lever tout pâle...

— C'est que je crois en savoir assez, répondit l'Espagnol d'une voix sourde ; cette bourgade de la INavarre où arriva votre aventure, est...

— La bourgade de Tafalla.

— Et la jeune fille qui vous fut promise au lit de mort de son père...

— Manuela d'Avilez.

Une Mamam pmm.

— Manuela !... dit Stefauo en retombant sur sa chaise. — Malheureux ! ajouta-t-il en lui-même, voilà le fatal secret de ma cousine ! et je ne serai jamais aimé !

— Eh bien ! eh bien ! qu'est-ce ({u'il y a donc? dit le lieutenant, qui ne compre-

^54 MANDELA D'AVILEZ.

liait rien à l'émotion de Stefano ; vous connaissez Manuela d'Avilez?,.. elle est bien dans ce village?... Vous vous taisez, jeune homme ! Mille bombes ! est-ce qu'elle serait morte... ou mariée?...

— Non ! non ! répondit le Castillan avec effort; soyez tranquille; Manuela est ici, en effet. Elle vous aime.,., toujours.... sans doute.... et vous attend avec impatience....

— A la bonne heure! reprit d'Hervilliers... La petite m'aurait bien trompé s'il en eût été autrement; car enfin, un serment pareil!... et un serment espagnol, comme on dit!... cela n'est pas pour rire, morbleu!... Et puis, la fidélité est en quelque sorte, à la fois, la position sociale et naturelle de la femme. L'homme... je ne dis pas! mais n'importe!... Enfin, bref et en deux mots, où trouverai-je ma promise ?

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