LE PETIT-FILS DU CID. UT
Ils s'avancèrent en se courbant le long d'une épaisse haie d'épines fleuries, et ils disparurent derrière les arbres touffus d'un petit verger, au fond duquel s'élevait un pavillon en ruine, dont le toit s'apercevait de la maison.
Arrivés là, Stefano fit entrer sans bruit le lieutenant, qu'il plaça de façon à ce qu'il pût avoir l'œil sur la route et sur le jardin. Puis, ils échangèrent à voix basse leurs conventions pour tous les cas qui pouvaient se prévoir, et le Castillan, reprenant le chemin de la haie, retint attendre les guérilleros à la maison.
Ce Ipfvf ft le i^ile.
Cependant le liouble de Stefano augmentait à chaque pas qui le rapprochait du logis.
Cette brusque révélation du secret de sa cousine, de ce serment espagnol, comme disait le lieutenant, c'est-à-dire de ce sei-
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ment irréfragable; cette entrevue inopinée avec un rival auquel il ne pouvait pas même disputer son titre ; Ja conviction que d'Hervilliers possédait l'amour comme la promesse de Manuela; le combat qui se livrait dans son àme entre la jalousie et la générosité; ce bruit tentateur des guérilleros fouillant le village, et pouvant anéantira la fois le fiancé et son droit; tout cela formait dans la tête du malheureux jeune homme un chaos inextricable et terrible.
Reculant tour à tour devant le dévouement et la lâcheté, plus d'une fois il fut tenté de s'enfuir et de se cacher, comme son hôte, abandonnant celui-ci à son sort et confiant le dénoûment de l'aventure au hasard.
— Que la fatalité décide entre nous, disait-il alors, puisque c'est la fatalité qui préside à tout ceci !
LE PERE ET LE FILS. \b\
Il frémissait surtout de revoir Manuela, maintenant qu'il la savait à jamais perdue pour lui.
Ses plus funestes suppositions d'autrefois n'étaient rien près de celte incurable certitude, et il regrettait ce cruel tourment du doute, qui lui avait si souvent fait envier le désespoir.
Ce ne fut qu'en remettant le pied sur le seuil de la porte qu'il trouva à ses perplexités le terme qu'on va voir.
Levé à la hâte et descendu le premier dans la salle, don Pedro Riaz y était seul lorsque Stefano rentra.
— Eh bien, demanda le vieillard, que se passe-t-il ?
Le jeune homme s'arrêta et tressaillit à la
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vue de son père, puis il resta un instant sans répondre, immobile à quelque distance.
Pendant cette scène muette, don Pedro observait son fils avec hésitation, et celui-ci, l'œil fixé à terre, semblait s'affermir dans un grand projet...
— Don Stefano, qu'as-tu? reprit le vieux Castillan d'un air d'inquiétude. Je t'ai interrogé sur ce qui se passe, mon ami ; pourquoi ne m'as-tu pas répondu? Voyons, mon enfant, donne-moi la main; tu dois avoir quelque chose à me dire...
— En effet, mon père!... repartit enfin le jeune homme, serrant avec convulsion les doigts tremblants du vieillard; j'ai une demande à vous faire, ajouta-t-il en promenant autour de lui un regard impatient.
— Quelle demande? dit Pedro.
— Vos armes ! répondit avec force le Castillan, qui montra le fusil et les pistolets suspendus au mur de la salle.
— Mes armes, mon fils! et qu'en veux-tu faire ?
— Par Notre-Dame! ce que tout le monde en ferait! dit Stefano avec explosion. Ne m'avez-vous pas dit, il y a dix jours, mon père, que rien ne devrait m'arréter si le service du pays m'appelait à l'armée loyale?
— Eh bien ?
— Eh bien , je vous demande la permission de partir aujourd'hui même pour rejoindre mes frères... Je veux aussi, moi, combattre les ennemis de l'Espagne ! je veux me distinguer sur les champs de bataille ! je veux sortir de l'oisiveté pénible où je languis à Paiiola!...
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— Tu veux t'éloigner de ta cousine, voilà tout ! répondit le vieillard en hochant tristement la tête; et pourtant, reprit-il, tu ne sais pas encore...
— J'en sais plus que vous, mon père ! interrompit violemment don Stefano;j'en sais en ce moment plus que ma cousine ellemême!...
— Que veux-tu dire?
— Manuela n'est-elle pas promise à un volontaire français, de l'armée de Christine, qui a sauvé son père et sa mère en Navarre, il y a phis d'un an? N'attend-elle pas ce Français pour devenir sa femme? et n'est-ce pas là, en deux mots, tout le secret qu'elle vous a confié le jour de la moisson ?
— C'est vrai. . . Qui a pu te l'apprendre ?...
— Un homme qui est entré ici tout à l'heure, poursuivi par les guérilleros du
pays;un homme qui n'est aulre que le fiancé de ma cousine , le lieutenant Charles d'Hervilliers !
— 11 serait possible ! s'écria Pedro stupéfait.
— C'estcommeje vous le dis, reprit Stefano, avec une jalousie furieuse; que Manucla se console donc de sa longue et mystérieuse attente ! son futur époux ne l'avait point oubliée, comme elle aurait pu le craindre; il vient sans doute exécuter sa promesse, et elle va enfin être heureuse ! — Mais vous voyez bien, mon père, qu'il faut que je parte! ajouta-t-il en se précipitant vers les armes... Vous voyez bien qu'il faut que je quitte à jamais ce village et cette maison ! que j'aille m'étourdir loin d'ici au bruit de la fusillade et à l'odeur de la poudre! que je me console, en tuant tous les étrangers qui me tom-
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beront sous la inain, de n'avoir pu anéanlir tout à l'heure celui...
— Don Stefano ! s'écria le pâle vieillard, en arrêtant le bras du jeune homme éperdu ; ce n'est pas moi qui le reprocherai de détester les ennemis du véritable roi d'Espagne, et de les frapper partout où tu les rencontreras, armés comme toi-même. Mais prends garde de confondre un ressentiment particulier avec la haine nationale qui doit animer ton cœur! Puisque le lieutenant d'Hervilliers s'est réfugié ici, ce n'est plus un volontaire de l'armée constitutionnelle, ce n'est plus ton ennemi, ce n'est plus ton rival : c'est ton liùte, mon fils! et la vie doit répondre de la sienne! Oui, ta vie^ Ste-^ fano ! répéta don Riaz, dont la physionomie exprimait alors toute l'exaltation de l'honneur castillan, car j'aimerais mieux te voir
mille fois mort, j'aimerais mieux l'inmioler de ma propre main, (|ue de te croire seulement capable de concevoir sérieusement le regret sacrilège qui vient d'expirer sur les lèvres!...
— Hélas ! dit sourdement Stefano, pou? quoi traliirais-je mon hôte, je vous prie? Ma cousine m'aimerait-elle davantage pour avoir livré celui qu'elle me préfère? M'ayant dédaigné, amoureux et honoré, m'aimeraitelle, infâme et flétri? Mais soyez tranquille, mon père ! ajouta-t-il fièrement, je n'ai pas besoin de l'intérêt pour soutenir mon honneur, j'ai tout disposé pour que le lieutenant n'ait rien à craindre !
Don Pedro serra la main de son fils, et demanda simplement :
— Oili est-il ?
• — Au bout du jardin, dans la masure...
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Mes précautions sont prises en conséquence...
— C'est bien, mon fils ! je laisse ton liôle à ta garde !... Et maintenant, ajouta doucement Pedro, en voyant les regards du jeune homme se fixer encore sur les armes , je comprends que tu ne puisses plus habiter ce \illage, mon pauvre Slefano! et quoique tu sois mon dernier enfant, l'unique joie de mes vieux jours; quoique je puisse mourir seul ici sans avoir la main d'un fils à presser dans la mienne... dès que le lieutenant sera hors de danger, tu prendras ce fusil et tu partiras...
Pendant que le Castillan parlait ainsi , deux grosses larmes roulaient dans ses yeux.... deux de ces cruelles larmes de vieillard qui s'arrêtent à la paupière pour retomber sur le coeur. Don Stefano sentità
LE PÈRE ET LE FILS. ih9
cette vue une grande pitié déchirer son âme; mais cet attendrissement filial céda aussitôt à sa jalousie ; tant l'égoïsme de cette fatale passion est plus profond encore que celui de l'amour!
— Pardon, mon père, dit-il d'une voix incertaine, pardon pour tant d'exigence!
mais ce n'est pas demain que je voudrais partir, c'est aujourd'hui ; ce n'est pas ce soir, c'est à l'instant même...
— A l'instant ! s'écria Pedro Riaz, qui fit un geste effrayé pour le retenir.
— Je ne puis attendre que Manuela et d'Hervilliers soient réunis, reprit Stefano avec une poignante angoisse. Leur joie de se revoir me tuerait, mon père ! . . et j'ai trouvé uti moyen de sauver le lieutenant, sans retarder mon départ.
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— Quel moyen? demanda le vieillard résigné.
— C'est d'aller me joindre immédiatement à la guérilla qui cherche d'Hervilliers dans le village. Me voyant des leurs, ils n'auront pas même l'idée de fouiller notre maison, et j'assurerai le salut de mon rival en ro'éloignant avec ses ennemis.
— Tu as raison, répondit Pedro après un silence.
Et sa voix étouffée ne pouvant articuler un mot de plus, il montra les armes à son fils en détournant la tête.
— Merci ! mon père ! merci ! s'écria le jeune homme avec une reconnaissance douloureuse.
En même temps il s'empara des pistolets et du fusil, passa les uns h sa ceinture et
l'autre à son épaule, s'assura que les guérilleros étaient encore dans les maisons voisines, prit son grand chapeau et sa petite bourse, et se prépara à dire adieu à son père.
Mais, au moment où il allait se jeter dans les bras que lui tendait le vieillard éploré, la porte de la petite chambre s'ouvrit, et Manuela entra dans la salle basse.
Ca Sinxt tfe laemin.
— Manuela ! s'écrièrent à la fois le père et le fils en se regardant.
La jeune fille regarda à son tour l'un et l'autre, et arrêta ses yeux inquiets sur Stefano,
— Que faites-vous, mon cousin? lui de-
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manda-l-elle, en considérant son équipement des pieds à la tête.
— Ma cousine, répondit Stefano, cloué à sa place, ma cousine, je vais partir...
— Partir! s'écria Manuela, qui s'élança \ers lui. Il va partir, mon oncle? ajoutât-elle en interrogeant Pedio.
— Oui, mon enfant, répondit le vieillard avec un soupir.
— Cela vous étonne, Manuela? dit le jeune homme d'un ton d'ironie amère. Ne dois-je pas m'éloigner de celle à qui j'ai eu le malheur de dire que je l'aime, quand son cœur appartient à un autre?
— A un autre?... Il sait tout! pensa la jeune fille... Mais ces armes dont vous êtes chargé? reprit-elle... Vous allez donc à la guerre ?
— Oui, ma cousine; c'est là, dit-on, qu'on a le plus de chances pour oublier ou pour mourir.
Quoique ces paroles fussent prononcées à demi-voix, Pedro et Manuela les entendirent.
— Mon ami ! murmura le vieillard avec un geste suppliant.
— Vous parlez de mourir? s'écria la jeune fille effrayée. Mon Dieu ! que signifie donc tout ceci? ajouta-t-elle en courant de son oncle à son cousin...
La pauvre enfant pressentait quelque malheur, dont elle ignorait encore la cause, et le remords agitait son âme en même temps que l'inquiétude...
— Stefano ! répéta-t-elle, qu'y a-t-il ? J'ai entendu du bruit dans ce village. Notre vie
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est-elle menacée ; allez-vous nous défendre avec ces armes? Par pitié! répondez-moi!...
— Vous n'avez rien à craindre, dit le jeune homme; tous vos vœux vont être remplis, au contraire, et mon absence doit y mettre le comble.
— Votre absence, mon cousin ! repartit Manuela avec la plus vive douleur. Hélas! pouvez-vous me parler ainsi ?continua-t-elle en retenant ses larmes.
— Adieu, ma cousine, reprit don Stefano avec effort, soyez aussi heureuse que je serai malheureux ! Au revoir, mon père , au revoir ! ajouta-t-il en serrant Pedro sur son cœur.
— Au revoir, mon fils, balbutia le vieillard. Allons, du courage! dit-il d'une voix plus ferme; sers bien le roi, mon ami, et
souviens-toi qu'on n'a jamais perdu toute consolation tant qu'il reste l'honneur! Au revoir!...
Le père et le fils s'embrassèrent encore, et don Stefano se dirigea rapidement vers la porte.
— Il s'en va! il s'en va réellement! dit Manuela, qui avait suivi cette scène avec des frémissements et des pleurs. Et il me quitte sans me presser la main, sans me laisser seulement un regard d'amitié ! Oh ! mais c'est affreux ! c'est impossible ! s'écria-t-elle d'une voix résolue, en se précipitant vers son cousin. Stefano ! lui dit-elle avec un tremblement convulsif , Stefano ! vous ne partirez pas ainsi !
— Que fait-elle, grand Dieu ! se demanda le vieillard, que la faiblesse et l'émotion
46^ MANDELA D'AVILEZ.
avaient forcé de s'appuyer à son fauteuil.
— Vous me retenez, ma cousine? balbutia le jeune homme stupéfait.
— Oui, reprit-elle en lui saisissant la main par un geste égaré, oui, demeurez, Stefano ! vous ne pouvez pas me quitter si brusquement!...
— 11 le faut!
— Je vous en prie, mon cousin !
— Laissez-moi, je ne veux pas de votre pitié...
— De la pitié, juste ciel ! quand je vous supplie à deux genoux I
— Adieu, Manuelal...
— Non ! attendez, du moins quelques instants...
— Attendre ! s'écria le jeune homme avec une sorte de lureur, attendre ! pour vous voir dans les bras de l'autre !... Jamais!
— Ah! fit Manuela, en le laissant échapper à ses mains défaillantes, — toujours l'autre! toujours l'autre!...
Puis le voyant sur le seuil, près de dispalaître, elle le rappela d'une voix désespérée, et s'écria en lui tendant les mains avec délire :
— El si c'est vous que j'aime, Stefano! si je n'ai jamais aimé que vous !...
La foudre, tombée dans la salle, n'eût pas produit plus d'effet que ce cri du cœur... Pedro n'en entendit que l'explosion terrible, et Stefano n'en vit que l'éblouissant éclair.
— Moi! vous m'aimez ! dit-il, en revenant
no MANDELA D'AVILEZ.
tout éperdu vers sa cousine, pendant que son père, anéanti, se laissait retomber dans son fauteuil. Oh ! répétez ce mot, Manuela, répétez-le, de grâce ! Que je sois bien sûr de ravoir entendu !...
— Oui, je vous aime! reprit la jeune fille avec tendresse; je n'aime que vous au monde!... Resterez-vous enfin ?
— Si je resterai ? s'écria Stefano, jetant loin de lui son fusil et ses pistolets, et partageant à son tour le délire de sa cousine ; à vos pieds, Manuela! à vos pieds, jusqu'à ce que la mort m'en arrache !... Vous m'aimez, grand Dieu!... (Et il couvrait ses mains de baisers et de larmes.) Elle m'aime, mon père !... (Et il courait embrasser le vieillard pour revenir bien vite à sa cousine.) Oh ! regardez-moi, Manuela! regardez-moi en face; que je lise encore dans vos yeux ce
LA FLEUR DE JASMIN. ili
mot qui me rend la vie... et que vous m'avez fait attendre si longtemps !
— Vous l'auriez attendu moins longtemps si javais eu le courage de vous le dire, répondit doucement la jeune fille ; car, depuis deux mois, mon secret me pesait tant sur le cœur !
— Hélas ! c'était ma faute aussi, à moi ! Je vous trouvais si contrainte et si réservée, que je n'osais concevoir d'espérances! Aveugle et insensé que j'étais ! combien de temps précieux j'ai perdu!... Mais nous allons le réparer dès aujourd'hui; n'est-il pas vrai, ma bien-aimée?...
En parlant ainsi, il l'entourait de ses bras et la contemplait avec ravissement. Manuela oubliait, comme lui, le monde entier pour livrer enfin toute son âme à l'amour; et enchanté, malgré lui -même, de cette scène
472 MANUELA D'AVILEZ.
muette et délicieuse, Pedro levait au ciel ses yeux inondés de larmes, en disant :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! ne nous réveillez pas de ce rêve !
— Vous rappelez - vous le jour de la moisson ? demanda tout à coup la jeune fille avec une tendre coquetterie.
— Oui, ce jour fatal où vous avez eu la cruauté de rejeter mon bouquet?
— Je ne l'ai pas rejeté tout entier, Stefano ; vous ne vous en êtes point aperçu ?
— Vraiment! il se pourrait?
— J'ai détaché secrètement une fleur de jasmin, que j'ai cachée dans mon sein comme un trésor sacré. Tenez, ajouta-t-elle avec mystère, en montrant à son cousin les petites pétales blanches, toutes flétries : elles
n'ont pas quitté celte place depuis le moment où je les y ai mises. Je les garderai toujours en souvenir de votre premier aveu !.,.
— Oh ! donnez ! donnez ! dit Stefano, que mes lèvres les touchent comme elles ont touché votre cœur!
Et il couvrit, il dévora de baisers et la petite fleur de jasmin et la main chérie qui la tenait...
Ce EfPfil î>e l'honneur»
Cependant le bruit des guérilleros se rapprochait sensiblement; leurs recherches les avaient amenés jusqu'aux maisons les plus prochaines, et l'on entendait par la fenêtre ouverte résonner leurs sabres et leurs fusils. Ce signal, auquel Stefano et Ma-
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nuela étaient sourds, frappa l'oreille de don Riaz, et le fit tressaillir dans son fauteuil.
— Juste ciel! dit-il, en se rappelant d'Hervilliers...
Et le front du vieux Castillan rougit à la seule pensée du parjure.
Se levant aussitôt avec effort, et s'appuyant sur son bâton, il se dirigea vers les deux amants en extase, et posa une main sur l'épaule de Stefano.
— Mon fds ! lui dit-il d'une voix solennelle... mon fds!... et le lieutenant d'Hervilliers?
— Le lieutenant ? répéta le jeune homme.
— Ton hôte, malheureux, ton hôte que tu trahis!
LE RÉVEIL DE L'HONNEUR. n7
— Ah! dit Stefano, revenant tout à fait à lui-même. C'est vrai! ajouta-t-il sourdement en regardant sa cousine.
Le délire de la jeune fille était tel, qu'elle n'avait pas même entendu Pedro.
— Manuela! reprit le jeune homme frémissant... Manuela!
— Qu'avez-vous, Stefano?
— Manuela! vous m'avez dit que vous n'aimez que moi, et pourtant...
— Pourtant?
— Vous avez un fiancé, Manuela ?
— D'Hervilliers!!! s'écria la jeune fille, réveillée en sursaut.... Pardonnez - moi, grand Dieu! je l'avais oublié! continua l'Espagnole en se laissant tomber à deux genoux.
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— Si ce fiancé, reprit don Slefano en la relevant, venait réclamer raccomplissement de votre parole, vous lui diriez, n'est-ce pas, que la reconnaissance seule, et non l'amour, vous avait engagée par devers lui ; que votre main, promise sans savoir ce que vous faisiez, ne saurait lui appartenir aujourd'hui sans votre cœur?
— Oui, répondit Manuela. Je lui dirais... je... Oh ! mais il me semble qu'il ne peut plus venir maintenant, Stefano!
— Et s'il était déjà venu? demanda une voix imposante.
Pedro s'avança, au même instant, entre son fils et sa nièce, et devant la figure sévère du vieil Espagnol, la promise baissa les yeux, comme devant la personnification de son serment.
LE RÉVEIL DE L'HONTïEUR. <TI
-— Mon père! balbutia don Stefano, essayant de désarmer le regard qui l'accablait lui-même.
— Silence! reprit le vieillard; l'amour n'a que trop parlé ici; il est temps que le devoir s'y fasse entendre ! Si le lieutenant d'Hervilliers était dans celte maison, Manuela?
— Juste ciel!
— - Si, plus fidèle que vous, il réclamait tout à l'heure ce que vous lui avez promis au lit dé mort de votre père, ce qu'il est venu chercher jusque dans ces lieux, au péril de sa vie? je vous le demande à mon tour, ma nièce, que lui répondriez-vous?
Don Pedro prononça ces paroles d'un ton si imposant, que Manuela crut entendre la voix de son propre père et le voir lui-
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même ressuscité devant elle. Tremblante et soumise, comme le coupable aux pieds de son juge, elle repartit en détournant ses yeux de Stefano pour les fixer sur le redoutable vieillard :
— Je répondrais au lieutenant d'Hervilliers que je suis sa promise devant Dieu et devant les hommes, et que je ne serai jamais à un autre, tant qu'il vivra pour être mon époux!...
— Tenir sa promesse, et mourir: à la bonne heure ! répliqua don Riaz en tendant la main à sa nièce; venez donc vous préparer, mon enfant, à recevoir votre fiancé!...
Il l'emmena en même temps vers la petite chambre, où Stefano voulut en vain les suivre...
— C'est le bonheur que vous m'enlevez, mon père ! s'écria-t-il.