LE RÉVEIL DE LHONNELR
— C'est l'honneur que je te rends, mon fils, répondit Pedro.
— Veille sur le lieutenant, ajouta-t-il, voici la guérilla!
Les guérilleros, en effet, quittaient la maison voisine, et se réunissaient autour de l'aire et de la grange, pour en surveiller les issues.
Ctt t)iôite ÎDomuiliairf.
— Quel rêve!... et quel réveil!... disait Stefano en délire, l'œil fixé sur la porte de la petite chambre. Manuela m'avoue qu'elle m'aime... et elle ajoute qu'elle ne sera jamais à moi, tant que d'Hervilliers vivra!.... Tant quil vivra l Et c'est moi-même qui dois
-184 MANUELA D'AVILEZ.
répondre de son existence sur la mienne, quand je n'aurais qu'à laisser faire peulétre!... Oli! le désespoir donne d'horribles tentations ! . . . C'est à devenir fou î . . . Fuyons, s'il en est temps encore! quittons ces lieux, où chaque pensée est un supplice ou un parjure! courons rejoindre et arrêter les guérilleros avant qu'ils entrent dans cette maison!... car, hélas! s'ils y arrivaient en ce moment, s'ils venaient tout à l'heure me demander où est l'ennemi qu'ils cherchent... par l'enfer! je ne sais si j'aurais la force... Oh! fuyons! fuyons!
Et reprenant son fusil et ses pistolets, il allait se précipiter tête nue, par la porte de l'aire... lorsqu'il recula à la vue du capitaine de la guérilla, qui lui enjoignit par un signe de rester en place...
— Malheur!... il est trop tard! dit le jeune
homme en laissant tomber ses armes, et en se laissant tomber lui-même sur une chaise.
— Deux sentinelles devant chaque porte et devant chaque fenêtre ! commanda le capitaine à la troupe nombreuse qui le suivait.
Puis, s'adressant à un lieutenant et à dix guérilleros, et frappant de son épée sur le seuil de la salle :
— Voici le dernier refuge qui ait pu s'offrir à notre prisonnier! dit-il, c'est ici que nous devons le trouver, s'il est caché dans le village ; entrons donc, et cherchez partout, camarades; vous savez que celui qui remettra la main sur le Français aura l'honneur de lui tirer le premier coup de fusil et recevra vingt doublons pour récompense.
En même temps il s'avança dans la
486 MANDELA D'AVILEZ.
salle, et Stefano se trouva seul entre douze hommes.
Les deux chefs portaient un costume assez imposant, et qui pouvait passer pour un uniforme; mais Téquipement des soldats était d'une irrégularité qui eût pu sembler plaisante, si leurs figures et leur contenance eussent été moins terribles à voir.
L'un était vêtu d'une veste de paysan, mariée à un pantalon militaire; l'autre avait des culottes étroites à la Figaro, avec un ample gilet à la Bazile : celui-ci avait couvert son chef d'un grand chapeau de capucin, relevé des deux côtés; celui-là s'était coiffé d'un shako posé sur une calotte de mousseline à quatre nœuds.
La même variété régnait dans leurs armes, collection de tous les instruments meur-
triers, depuis la carabine jusqu'à la lance, et depuis l'épée jusqu'au stylet.
On reconnaissait une troupe d'aventuriers, formée à la hâte, autant pour piller et pour massacrer çà et là que pour défendre le pays contre les constitutionnels.
Le capitaine cependant avait une apparence de désintéressement et de richesse, qui indiquait un rôle plus grave et plus digne, et il était facile de voir que l'occasion seule abaissait au rôle de chef de guérilla un homme capable de commander avec distinction à des troupes régulières et disciplinées.
On voyait, au reste, à sa vigilance extrême et à la prudente minutie de ses ordres, qu'il s'était fait une obligation d'amour-propre de ressaisir son prisonnier, et qu'il était prêt à tous les sacrifices pour arriver à ce but important.
— L'ami, dit-il en allant droit à Stefan o pendant que les dix hommes se partageaient pour visiter les chambres, que vouliez-vous faire de ces armes, s'il vous plaît? Étaientelles destinées à vous défendre personnellement, ou à protéger l'officier christino que vous avez caché ici ?
• — Personne n'est caché dans cette maison ! répondit l'hidalgo, avec la fermeté que le péril rend d'abord aux hommes de cœur; les Riaz de la Sarga sont connus de tout le pays pour être dévoués à l'Espagne et à Charles V; j'ai trois frères enrôlés dans l'armée royale, et je prenais les armes que vous m'avez vues à la main, afin d'aller vous demander à entrer dans vos rangs.
Le capitaine le regarda d'un œil défiant, et remarqua quelque trouble dans sa physionomie.
— Oui-da ? dit-il, la défaite est heureuse, quoique plaisante. C'est aussi sans doute pour être des nôtres, jeune homme, que vous avez rejeté avec effroi votre fusil, en nous voyant entrer ici plus tôt que vous n'aviez pensé ?
N'ayant rien à répondre à cette observation, le Castillan feignit de ne l'avoir pas entendue.
— Notre homme est dans cette maison !
dit alors le capitaine avec assurance.
Puis s'adressant aux guérilleros qui revenaient de visiter les deux chambres ;
— Eh bien ! demanda-t-il, de ce côté?
— Personne.
— Et de cet autre ?
— Une jeune fille et un vieillard.
490 MANUEL A D'AVILEZ.
— Amenez le vieillard, reprit le capitaine. Il doit être avare ou faible : nous l'effrayerons ou nous le payerons, ajouta-t-il à part lui.
— Et vous, l'ami, dit-il à Stefano, pendant qu'on exécutait ses ordres, vous allez monter à l'étage supérieur avec mon lieutenant et ces trois hommes; vous leur ouvrirez toutes les portes qu'ils vous diront d'ouvrir, et vous ferez en général tout ce qu'ils vous commanderont,
— IN'épargnez ni menaces, ni promesses, pour gagner ce jeune homme, murmura-t-il ensuite à l'oreille de l'officier, en lui glissant dans la main une bourse où résonnaient des pièces d'or. Vous savez qu'à quelque prix que ce soit, je veux ressaisir notre prisonnier !...
Don Stefano fut tenté de résister à l'in-
jonction du capitaine; mais il réfléchit que ce serait achever de se rendre suspect, et il précéda leHeutenantetles trois hommes sur l'escalier qui partait de l'angle de la salle.
£a "BoMe €prnit)f.
Au même instant, don Pedro sortait de la chambre, amené par deux guérilleros et appuyé sur son bâton.
— Mes amis, dit-il avec calme et fierté, je suis surpris que vous veniez troubler ainsi le repos de ma maison; mon nom seul doit
194 MANUELA D'AVILEZ.
VOUS apprendre que je suis aussi bQn serviteur de l'Espagne et du roi que vous pouvez l'être vous-mêmes. Ce n'est pas le fils d'une victime de la constitution, un ancien adversaire de Mina, qui peut oublier ce qu'il doit à son pays.
— Voilà qui est bien dit, sefior, repartit le capitaine; malheureusement c'est un peu vague, et cela ne saurait suffire. \} s'agit d'être clair et précis, et de répondre à une simple question : IN'est-il pas venu chez vous, depuis deux heures, un officier volontaire de Christine ? et cet officier n'a-t-il pas été caché ici, par vous ou par les vôtres ?
— Vous pouvez chercher, répliqua don Pedro, qui s'assit tranquillement dans son fauteuil.
Étonné de son sang-froid, le capitaine essaya de l'intimider.
— Si VOUS n'êtes pas sincère, vous jouez assez bien votre rôle, lui dit-il en le regardant dans les yeux. Cependant je c.rois que vous n'êtes pas intérieurement aussi paisible que vous en avez l'air.
— Vous vous trompez, jeune homme!
répondit noblement le vieillard en hochant la tête.
11 se fit un assez long silence, qui fut interrompu par un coup de feu, tiré à l'étage supérieur. Tout le monde tressaillit dans la salle, et le capitaine envoya un homme savoir ce que c'était.
— Il est probable^ pensa-t-il, que la conversation s'échauffe avec le jeune hidalgo.
— Les malheureux! se dit en même temps don Pedro; pourvu qu'ils ne fassent pas un mauvais parti à mon fils!
496 MANDELA D'AVÏLËZ.
Le capitaine crut l'occasion favorable pour revenir à la charge près dif vieux Castillan.
— Don Pedro Riaz, lui dit-il, écoutezmoi. Si le Français que nous cherchons n'est pas chez vous, vous savez du moins où il est... Vous le savez, morbleu! reprit-il en prévenant la réplique du vieillard. Or, ajouta-t-il à demi-voix, après s'être assuré par un coup d'œil que, dans la demeure comme sur la personne de Pedro, tout annonçait peu de richesse; or, pour que vous protégiez si discrètement un étranger qui ne peut en lui-même vous inspirer que de la haine, il faut que quelque convention secrète ait eu lieu entre vous, par exemple, qu'il vous ait promis une riche récompense?...
— De l'argent ! dit Pedro avec un superbe dédain.
— Vous n'êtes pas forcé d'en convenir, reprit le capitaine d'un ton insinuant, mais on sait qu'à votre âge une somme ronde a quelque valeur : combien voulez-vous, senor, pour dire un mot ou faire uii signe?
— Taisez-vous, capitaine! Et qu'on ne sache pas que vous osez...
— Personne ne nous entend!... Est-ce assez de cinquante doublons?
Don Riaz ne répondit pas.
— Je crois, dit un guérillero à un autre, que notre chef attaque le moral du bonhomme.
— En voulez-vous cent? reprit le capitaine... Vous en faut-il cent cinquante?... deux cents?...
— Arrière ! vous dis-je, s'écria Pedro in-
<98 MAÎSUELA D'AVILEZ.
digne; l'iionneur d'un noble Castillan ne se vend pas, et c'est en vain que vous ravalez ici le vôtre!
— Vieux démon! pensa le capitaine.
Essayons donc de la menace, ajouta-t-il en tirant un pistolet de sa ceinture.
Il montra le bout du canon à don Riaz, et lui dit d'une voix formidable :
— Puisque vous parlez ainsi devant l'argent, senor, voyons, s'il vous plaît, comment vous parlerez devant ceci : Où est le Français que vous avez caché?
Don Pedro garda le silence.
— Où est le Français? reprit le capitaine^ qui fit craquer le ressort de son arme.
Même silence de don Riaz.
— Répondez, ou vous êtes mort! Où est le lieutenant d'Hervilliers?
L'impassible vieillard ne sourcilla poinl, et le pistolet allait faire feu, lorsque le guérillero qui venait de monter l'escalier descendit avec précipitation.
— Arrêtez! cria-t-il au capitaine. L'oiseau est déniché, ou du moins il va l'être !
— Qu'entends-je? dit Pedro en tressaillant des pieds à la tête...
Le capitaine remit son arme à sa ceinturé, el fit signe au guérillero de poursuivre.
— Notre prisonnier, reprit celui-ci, qui indiqua une fenêtre, est dans cette masure que vous voyez au bout du jardin.
— Dans cette masure! se dit Pedro; il est perdu!...
— Comment avez-vous su cela? demanda le capitaine.
200 MANDELA DAVILEZ.
— Par le jeune homme qui est là-haut avec le lieutenant.
— Par Stefano! s'écria le vieillard en pâlissant d'horreur.
— Ah! ah! dit le chef, il parait que le fils est moins dur à cuire que le père.
— Le lieutenant, ne découvrant rien, reprit le guérillero, et trouvant néanmoins au particulier ur^air qui l'intriguait fort, a dit à trois d'entre nous d'aller poursuivre nos recherches dans le grenier de la grange, et a profité de l'occasion pour prendre à part le villageois. J'étais avec eux, j'ai suivi la scène. Une bourse d'or assez ronde et le canon d'un pistolet ont été les deux éléments du marché. Le compère a d'abord fait le difficile, et c'est alors que le lieutenant lui a effleuré la moustache avec le coup de
LA DOUBLE ÉPHEUVE. 201
feu que vous avez entendu. A ce l)ruil étourdissant, le jeune homme s'est ému tout à coup; il a poussé une exclamation singulière, et s'est aperçu trop tard que nous remarquions son trouble. Enfin, pressé de nouveau par le lieutenant de choisir entre l'or et le plomb, il s'est exécuté de fort bonne grâce, en acceptant la bourse et en indiquant la masure du jardin.
— Le Français que vous cherchez est là, nous a-t-il dit, passant soudain de l'hésitation d'un lâche à la résolution d'un traître consommé; courez-y sans perdre une minute; faites le tour par la grande route afin de surprendre votre homme, et vous le trouverez tapi dans le pavillon, deirière des gerbes de paille neuve.
Pendant que le capitaine prélait une oreille joyeuse à ce récit, le vieux Castillan
l'avait écouté avec une épouvante mêlée d'incrédulité.
Aux derniers mots, il ne put se contenir, et il interrompit violemment le guérillero :
— Assez, misérable! assez, dit-il; ce que tu avances là est impossible; c'est une infâme calomnie ou un plat stratagème; mon fils est incapable...
— Regardez plutôt, seîior, repartit le guérillero en montrant l'escalier.
Cf JJiir t»u 6an0.
Don Slefano, en effet, descendait avec le lieutenant et les trois hommes ; il tenait à la main la bourse du premier, et marchait lentement entouré des trois autres.
Son visage pâle et décomposé indiquait les combats que venait de soutenir son
20* MANDELA D'AVILEZ, •
âme, et don Pedro eût douté encore de l'horrible vérité, qu'il n'eut pu s'empêcher de la lire dans toute la personne de son fds.
Il n'eut que la force de pousser un soupir, et il tomba dél'aillanl dans son fauteuil.
Sleftmo traversa la salle, d'un pas incertain, sans apercevoir son père... Il arriva ainsi jusqu'à la fenêtre, ouverte sur la grande route; là, il jeta au dehors le regard d'un homme en délire, et resta appuyé d'une main à la croisée, dans une immobilité complète.
Son autre main serrait convulsivement la bourse du capitaine; mais on voyait trop que ce mouvement était purement machinal, et que ce n'était point pour cet or que l'amant jaloux avait trahi le prisonnier!...
En se rappelant les hésitations de son fils