‹ Brune et Blonde (volume 2)Chapitre 28 sur 36 · ESPAGNE ET FRANCE» 25T · texte numérisé non relu

ESPAGNE ET FRANCE» 25T

aux dépens de son amour et de son honneur; et, puisqu'aussi bien je ne veux plus d'un cœur qui est à un autre, il s'agit de rendre ici abnégation pour abnégation, et de maintenir la France à la hauteur de l'Espagne!...

Il passa une main sur sa moustache, mit l'autre sur son cœur, et fit le geste d'un homme qui se soumet à un sacrifice immense...

— Allons ! reprit-il résolument, pas de faiblesse! attaquons habilement la position, et retrouvons ici la langue qui nous caractérise!

DéDOuemfut pour Béuouemfnl.

D'Hervilliers se tourna alors vers Manuela; et souriant d'un air dégagé, qui con. trastait avec l'extrême pâleur de la jeune fille :

— Mademoiselle, dit-il sans transition, je vais vous parler plus franchement que vous ne m'avez parlé, quoique la franchise me soit

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ici beaucoup moins facile qu'à vous-même. Vous m'avez dit, en hésitant il est vrai, que votre cœur et votre main sont toujours en quelque sorte à ma disposition; je vais vous répondre sur un ton plus ou moins différent, et vous détailler en deux mots l'objet de ma démarche actuelle auprès de vous...

A ces paroles, qui n'annonçaient pas ce que chacun redoutait, Stefano et Manuela tressaillirent de surprise et d'espérance, et ils se rapprochèrent, palpitants, pour mieux entendre d'Hervilliers.

— Voyons ! reprit celui-ci, se fortifiant dans son rôle, abordons la question en face, à la manière française, et lâchez, mes sombres Espagnols, de ne pas prendre la chose plus tragiquement que moi-même! Quel personnage croyez-vous avoir devant vous, dans la

personne de Charles-Edouard d'Hervilliers? Un officier plus ou moins iiéroïque et sentimental, n'est-il pas vrai? Un fiancé-modèle enfin, rapportant à sa promise, après une année de séparation, les illusions d'un cœur tout neuf et la fidélité du premier jour? Eh bien ! nobles Castillans, s'il en est ainsi, vous vous faites une idée en quelque sorte fantastique de l'officier français en général et du fiancé en particulier... L'officier français, l'épée à la main, se bat mieilx que personne, c'est connu ! mais, relativement *à la fidélité, je l'avoue en quelque sorte en rougissant, et j'en ai fait la triste expérience, l'officier français n'est pas digne de dénouer les cordons de vos souliers, 6 Castillans ! Votre proverbe dit : « Tenir sa promesse et «mourii-; » le nôtre dit : « Serment d'art mour, serment d'ivrogne; » enfin, bref, et

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eu deux mois, nous ne sommes que des farceurs en amour!

— Vraiment? dirent Stefano et Manuela, avec l'élan de la plus douce espérance...

— Vous plaisantez, senor? demanda sérieusement don Riaz. Voulez-vous dire que vous avez trompé ma nièce, ou...

— Entendons-nous, auguste vieillard, interrompit le lieutenant, dont le courage et le désespoir augmentaient à la fois, à la vue de la joie naïve du villageois et de sa cousine; quand j'ai dit à mademoiselle que je l'aimais et que je l'aimerais jusqu'à la mort, j'étais aussi sincère qu'aujourd'hui, parole d'honneur!... Seulement, je m'abusais sur mes forces sentimentales .. Incapable, en efTet, de restei- fidèle jusqu'à la mort; tout ce que j'ai pu faire, en quittant la Navarre, a été

de l'être jusqu'en Biscaye, Aragon et autres lieux, où j'ai eu la faiblesse de contracter un nombre infini d'engagements... plus ou moins semblables au premier...

En prononçant, avec un rire forcé, ces paroles qui lui déchiraient l'âme, l'officier montra, pour en compléter l'effet, sa main gauche armée de trois ou quatre bagues. .

— Il suffit, senor! dit Pedro, dont la sévérité castillane cachait mal le contentement paternel ; vous avez repris la parole que vous aviez donnée à ma nièce; mais alors, pourquoi étes-vous venu à Pafiola lui rappeler la sienne?

— Qui a dit que j'étais ici pour cela? demanda brusquement d'Hervilliers.

Don Stefano se souvint qu'en effet le Français n'avait pas avancé un seul mot

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annonçant positivement qu'il vint réclamer Maniiela. Il se reprocha d'avoir écouté trop tôt ses craintes jalouses, et il fut dupe, comme les autres, d'une feinte qui lui rendait la vie.

— Voici les raisons qui m'ont amené ici, poursuivit d'Hervilliers; je me suis dit, à part moi : Si je suis un individu sans consistance, ce n'est pas une raison pour que mademoiselle Manuela me ressemble... Tandis que je lui donne plus ou moins de remplaçantes dans mon cœur, il se peut qu'elle m'attende en fidèle Espagnole qu'elle est, et qu'elle refuse de faire le bonheur d'un autre, mieux organisé que moi sous le rapport conjugal... Alors, j'ai voulu venir lui faire mes excuses et lui rendre sa promesse, lui proposant, si c'est un effet de sa clémence, de reprendre réciproquement nos anneaux de fiançailles...

. Ces mots n'étaient pas achevés, que Manuela avait remis sa bague au lieutenant.

Cet empressement naïf fendil le cœur de d'Hervilliers, qui échangea, en tremblant, les deux anneaux...

Il fit semblant, pour se donner une contenance, de chercher le sien quelque temps parmi ceux qui chargeaient ses doigts, et cette circonstance, qui complétait plaisamment ses aveux, permit à chacun de manifester sa joie par un éclat de rire...

— O Providence, merci ! dit Pedro, gardant seul sa gravité.

Et, incapable de se contenir plus longtemps, Stefano et Manuela se jetèrent dans les bras l'un de l'autre...

— A merveille! reprit le Français, étouffant jusqu'au bout sa douleur; voilà ce qui

s'appelle de la franchise espagnole, et je ne pouvais pas être remplacé plus honorablement.

Stefano se retourna vivement pour serrer la main de d'Hervilliers,- mais il tressaillit et s'arrêta soudain en lui voyant deux grosses larmes sur les joues.

Les forces de l'officier étaient vaincues, et son cœur se brisait derrière le sourire de ses lèvres...

— D'Hervilliers! lui dit à demi-voix le jeune homme, en le regardant dans les yeux ; d'HerviUiers ! vous pleurez, malheureux?...

— C'est d'attendrissement, répondit le lieutenant qui détourna la tête.

Mais l'illusion du Castillan était détruite...

DÉVOUEMÎÎÎST POUR DtVOUEMEÎNT. 267

Les diverses émotions et les paroles mystérieuses de son rival s'expliquaient à son âme, et l'héroïsme inopiné du Fiançais se révélait au Castillan dans toute sa profondeur !

— D'Hervilliers! reprit-il à voix basse, tandis que Pedro et sa nièce s'embrassaient à leur tour; d'Hervilliers î tout ce que vous avez dit n'est qu'un sublime mensonge!

Vous aimez Manuela!... vous vouliez l'épouser! vous n'avez point été infidèle! et si vous avez la générosité d'y renoncer pour moi, je ne veux pas que ce soit aux dépens de votre bonheur!

— ïaisez-vous ! dit tout bas le lieutenant en refoulant ses larmes, et ne défaites pas mon ouvrage, morbleu ! Oui, c'est vrai, puisque vous l'avez deviné... je venais réclamer la petite; je l'aime toujours et je n'ai jamais

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aimé qu'elle!... Ces bagues son lies alliances de mon père et de ma mère, et mes infidélités... autant d'inventions !... Mais silence ! encore une fois, silence ! H ne faut pas que la pensée de mon malheur empoisonne la joie de celle qui vous aime! D'ailleurs, vous vous êtes fait maudire de votre père pour assurer ma vie, je peux bien me faire oublier de ma promise pour assurer votre bonheur!... Dévouement pour dévouement , jeune homme ! La France vaut l'Espagne, et nous sommes quittes!

— Adieu donc, braves Castillans, mes sauveurs! ajouta-t-il à haute voix; faites joyeusement la noce pendant que je rejoindrai mon régiment, et puissions-nous ne nous rencontrer jamais sur les champs de bataille de ce malheureux pays î

— Adieu! répondit Stefano, les yeux en pleurs.

D'Hervilliers l'embrassa encore, serra la main de don Riaz, baisa celle de Manuela, et rejoignit ses camarades dans l'aire.

— Par le flanc droit, en avant, marche ! dit-il en précédant le bataillon...

Et tous défilèrent devant la fenêtre, après un roulement de tambour, tandis que l'officier fredonnait d'une voix mal affermie ce couplet des Amours d'Adhémar :

Crainte indigne d'une âme fière ! Indigne aussi d'un chevalier!

Sa bouche a parlé la première.

Mon cœur aimera le dernier. . .

Cependantle village entier s'était assemblé autour de la maison, où se retrouvaient alors tous les personnages de cette histoire.

Au moment ou d'Hervilliers sortit de l'aire à la tête de son régiment, le descen-

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dantdu Cid vient lui serrer mystérieusement la main, et lui parla ainsi à l'oreille :

— Les guérillas du prétendant se sont rassemblées pour prendre leur revanche... Acceptez-moi encore une fois pour guide. Je connais certain chemin au pied des montagnes...

— Un chemin à l'abri de tout danger, dit le Français, je m'en rapporte à vous, petit fils du Cid Campéador 1 — Mais je vous remercie de votre obligeance. Le danger ne me déplaît pas aujourd'hui... Et je me sens d'humçur à recevoir une balle dans la tête! Si vous voulez être de la fête, suivez-moi, seigneur Henrique î

Le seigneur Henrique tourna le dos, tandis que le lieutenant se remettait résolument en marche; et, au moment de dispa-

raître au détour de la route, d'Hervilliers envoya encore un salut au fils et à la nièce de don Riaz...

— Manuela! Manuela! dit Stefano à sa cousine, en jetant à son rival un regard humide de larmes, vous voilà libre enfin, et nous allons être heureux! mais n'oublions jamais le lieutenant d'Hervilliers!...

Hélas! ils devaient le revoir trop tôt, le lieutenant d'Hervilliers! Et leur amour se fiattait en disant : Nous allons être heureux; car une larme peut tomber entre la coupe et les lèvres, et dans le plus étroit embrassement il y a place pour un malheur.

Cfô ttoutidUô ^t l'2lrmff.

Il n'y avait pas cinq minutes que le lieutenant et les christinos étaient partis.

On entendait encore sur la grande route la marche accélérée battue par les tambours.

Stefano et Manuela, appuyés l'un sur

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l'autre pi-ès de la porte, écoutaient ce bruit qui emportait en s'éloignant toutes leurs douleurs, et à chaque instant ils se serraient la main, en échangeant un regard où se peignait la joie la plus profonde.

Don Pedro, paisiblement assis dans son grand fauteuil, respirant enfin des cruelles émotions qui l'avaient bouleversé, contemplait avec une larme dans les yeux ce tableau touchant, et oubliait dans son bonheur l'échec éprouvé par les armes de Charles V.

Les habitants du village, sentant que la félicité était rentrée dans la maison des Riaz, s'éloignaient discrètement, précédés de don Henrique, à qui la disparition des gens armés avait rendu tout son sang-froid.

Ce fut alors qu'un homme de trente-

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