‹ Brune et Blonde (volume 2)Chapitre 34 sur 36 · UNE ÉVASION · texte numérisé non relu

UNE ÉVASION

Après avoir parcouru de celte façon toute la ville jusqu'à l'extrémité du port, l'étranger prit le parti hasardeux de se réunir à une troupe d'ouvriers charpentiers revenant du travail à la fin du jour.

Ces braves gens comprirent avec une sympathie particulière le péril qui le menaçait, et, sans le trahir parle moindre mouvement de surprise ou de mécontentement, ils continuèrent de marcher autour de lui jusqu'à un vaste atelier où quelques-uns entrèrent.

Notre homme pénétra sans façon avec eux dans cet asile offert par la Providence, et, au bout d'une longue cour où s'étaient dispersés ses compagnons, il se trouva seul devant une petite cabane avec un personnage de figure très-singulière.

Ce fameux incomui.

Ce personnage semblait avoir de quarantecinq à cinquante ans. Il était de petite taille, et extrêmement maigre. Il marchait en se courbant comme accablé de fatigue. Quelques cheveux d'un blond ardent partaient de derrière sa tête pour remonter sur son

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crfine à moitié chauve, et retomber sur son front jusqu'à ses sourcils. Une moustache rousse, épaisse et longue, ombrageait sa lèvre supérieure, de façon à cacher une bouche privée de la plupart de ses dents. Cette infirmité rapprochait disgracieusement le nez et le menton ; le premier rabattu en bec de perroquet, le second allongé et relevé outre mesure.

De pareils traits ne donnaient aucune grandeur à la physionomie du personnage, et cependant il gardait sous ses habits d'ouvrier l'attitude et les manières d'un homme habitué au commandement absolu.

L'aventurier soupçonna qu'il avait devant les yeux un faux charpentier; mais ce soupçon fut trop vague pour qu'il se permît de le laisser paraître.

D'ailleurs l'autre ne lui donna pas le

temps de réfléchir, et li lui demanda brusquement :

— Qui étes-vous ?

Comme la réponse se faisait attendre :

— Qui étes-vous? reprit-il, et pourquoi fuyez-vous? Parlez franchement! Pourvu que vous ne soyez ni un fripon, ni un assassin, vous serez le bienvenu!

— A.lors, repartit l'étranger avec abandon, je suis un soldat poursuivi pour avoir violé sa consigne.

— Soldat de qui? demanda vivement l'ouvrier.

— Soldat de Christine.

— Et quelle consigne avez-vous violée?

— J'ai fait évader deux soldats carlistes dont la garde m'était commise.

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De ces deux réponses, la première avait fait rougir l'ouvrier de colère; la seconde le fit sourire avec douceur, et il dit à l'aventurier :

— Merci !

— Maintenant, ajouta-t-il, que prétendezvous faire, et en quoi puis-je vous être utile? Vous paraissez pressé, je le suis moimême; ainsi, dépêchons, s'il vous plaît.

Après avoir réfléchi un instant, l'étranger déclara qu'il croyait n'avoir rien de mieux à faire que de quitter le pays le plus tôt possihle, et il pria son hôte de lui en faciliter les moyens.

— Etquelle route voudriez-vous prendre?

— Mais... celle de la France, si cela se pouvait.

— Pardieu ! c'est votre étoile qui vous a

conduit près de moi. Je m'embarque précisément pour la France dans une demi-heure ; ainsi nous allons partir ensemble, à moins toutefois que le voyage par mer ne vous convienne pas.

— Au contraire, il me convient fort!

— Eh bien, une chaloupe m'attend au Môle, prête à lever l'ancre. N'avez-vous rien à faire ou à prendre dans la ville?

— Rien ; je suis comme le philosophe, j'emporte tout avec moi.

— Et moi aussi.

L'artisan jeta sur son épaule son sac de cftir, et fit signe à l'aventurier de le suivre.

Mais ce dernier l'arrêta sur la porte de la cabane.

-- Un moment, je vous prie. Bien que je

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sois étranger à I..., comme je viens d'y attirer l'attention générale, le premier passant peut me reconnaître à mes habits et remettre la police à mes trousses.

— Le fait est que votre costume est assez singulier !... Vous avez raison. Tenez, prenez ma veste et mon béret; joignez-y mon sac, et le diable n'y verra plus rien.

Ce travestissement fut l'affaire d'une minute.

Mais quand l'étranger vit son hôte endosser son habit en lambeaux, au lieu d'aller chercher une autre veste ;

— Que faites-vous? lui dit-il. Vous allez attirer sur vous le danger qui me menace : on vous prendra pour moi, et on vous arrêtera.

— Soyez tranquille ! Tout ignoré que je

sois à I..., si quelqu'un porte les mains sur moi, je n'aurai qu'un mot à dire pour être relâché à l'instant.

Le ton solennel dont furent prononcés ces mots fit reculer l'étranger de surprise.

— Qui donc étes-vous? demanda-t-il à l'artisan, en le considérant des pieds à la tête.

— Un hidalgo voyageant pour affaires, répondit celui-ci avec un soupir, en montrant un passe-port du gouvernement de Christine, et en jetant un manteau sur ses épaules.

Tous deux prirent le chemin du Môle.

L'étranger marchait devant pour arriver plus vite, et l'autre le suivit à distance, de peur de le compromettre.

Comme le premier l'avait prévu, l'habit

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du second attira l'attention d'un officier de police et d'un groupe d'alguazils ; mais il ne leur eut pas plutôt montré ses papiers, qu'ils s'éloignèrent avec respect en balbutiant mille excuses...

L'aventurier avait passé pendant ce tempslà, et son compagnons le rejoignit en peu d'instants.

Quelques minutes après, les deux voyageurs étaient en sûreté, et la chaloupe qu'ils montaient, avec une vingtaine de compagnons de voyage, mettait à la voile, par un coucher de soleil orageux, sous une violente brise de sud-ouest.

Le lieutenant remarqua que la plupart cfe ces compagnons n'étaient autres que les charpentiers déjà rencontrés par lui...

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