‹ Brune et Blonde (volume 2)Chapitre 5 sur 36 · L'ÉMEUTE VILLAGEOISE · texte numérisé non relu

L'ÉMEUTE VILLAGEOISE

Le plaisant, qui avait déjà égayé l'assemblée, jeta son chapeau en l'air en criant :

— Viva lo buonito senor Pedro !

Et aussitôt, répété par acclamation, ce cri ébranlait tous les échos du lieu , lorsque Manuela, conduite par don Stefano, fit, en baissant les yeux, son entrée dans la salle.

O €l)aijt lue la iUaja.

Manuela était, comme l'avait dit §on oncle, une enfant de la Navarre, fdle d'une sœur de don Riaz et d'un hidalgo laboureur et royaliste comme lui. Elle avait quitté Tafalla, sa bourgade natale, à la mort de son père et de sa mère, victimes de la guerre

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civile qui désolait celte contrée; et le vieux Pedro l'avait fait venir, non sans péril, jusqu'à Panola^ où il se plaisait à la traiter en fille chérie, en attendant qu'il pût la marier avec convenance et honneur.

L'origine de Manuela aurait pu se lire sur sa figure, moins castillane que toutes celles qui l'entouraient; mais pour être douée d'une beauté moins majestueuse, elle n'en possédait que des grâces plus délicates.

Agée de dix-huit ans à peine, et arrivée tout juste à son entier développement, elle avait un de ces visages où la finesse se mêle à la candeur, et où les passions les plus profondes se trahissent par des contractions nerveuses, sous cette apparence d'insouciance enfantine, si souvent trompeuse dans les jeunes filles. Ses cheveux, d'un noir luisant, étaient groupés simplement autour d'un large peigne; elle avait le front couvert

d'un léger duvet vers les tempes et illuminé d'une faible lueur au-dessus des sourcils. Ses yeux, d'une vivacité caressante et de la même couleur que sa chevelure, donnaient à sa physionomie une harmonie enchanteresse, complétée par un rapport non moins séduisant entre l'éclat perlé de ses dents blanches et les vives étincelles de son regard. La bouche, petite, sérieuse et mignonne, le menton fuyant insensiblement vers un cou de cygne, les joues nuancées d'un rose imperceptible et transparent, s'encadraient à merveille dans l'ovale parfait de la tête, à laquelle la courbure prononcée d'un nez fortement aquilin prétait un profil aussi énergique que la face était calme et douce. Ce qu'il y avait de plus espagnol chez Manuela était sa taille, à la fois svelle et ronde, ferme et agile, digne de rivaliser avec les plus beaux torses andalous.

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Le costume de maja , qui faisait valoir cette naïve beauté , était plus riche et plus brillant peut-être que celui de Stefano Riaz.

La mantille de dentelle noire, jetée en arrière par- dessus le peigne, ajoutait encore, par contraste, à la blancheur satinée des épaules. Le corsage, en velours brun, dessinait la taille et la poitrine avec cette voluptueuse exactitude dont la coquetterie espagnole a seule le secret. Relevée gracieusement sur les hanches, la basquine de soie noire descendait, à plis étroits, jusqu'à mijambes, laissant voir complètement les bas et la chaussure, partie non moins essentielle que le peigne dans toute toilette méridionale; cette chaussure se composait d'un soulier de soie noire, à peu près sans quartier, si étroit et si petit, qu'on ne pouvait le distinguer qu'à sa couleur, et invisiblement

attaché au talon par des rubans du même blanc que les bas.

Déjà fort riche, comme on voit , par la matière et par la forme, ce vêtement devenait tout a. fait luxueux et recherché par la quantité de rubans, de ganses, de franges, de broderies et de fleurs dont il était presque en tièremefït couvert.

En revoyant le charmant trésor qu'ils s'étaient laissé ravir si malheureusement, les jeunes moissonneurs poussèrent une exclamation de joie, et saluèrent Slefano et sa cousine du bruit de toutes leurs castagnettes réunies.

— Manuela, dit Pedro à sa nièce, en lui prenant la main , je vous ai excusée auprès de nos villageois du mauvais tour que vous leur avez joué. C'est à vous maintenant de leur faire réparation de bonne grâce, en vous soumettant à une vieille coutume qui

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est de rigueur ici comme la dîme. Voyons, ne tremble pas ainsi, mon enfant, et entre gaiement dans ton rôle... Tu es la fille de la maison, la maja ; il y a parmi les braves Castillans qui t'entourent, des amoureux qui prétendent à ta main. Ils vont te faire leur hommage dans la formule consacrée , en t'offrant les bouquets de jasmin qu'ils portent sur le cœur. Il doit y en avoir un parmi eu^ que tu distingues secrètement, et l'on t'a dit comment tu dois le désigner entre tous , en gardant le bouquet qu'il t'aura présenté...

— Mais, sefior don Pedro... balbutia la jeune fille d'une voix tremblante.

— Point de réclamations, mon amie, interrompit doucement le vieillard. C'est pour se marier qu'on est jolie, par Notre-Dame ! et pour trouver un fiancé beau et brave, tendre et fidèle, tu es trop heureuse de n'a-

voir ici que l'embarras du choix... Ce choix, d'ailleurs, est parfaitement libre, tu le vois; celui qui sera favorisé ne t'épousera point dans les vingt-quatre heures! Il ne te prendra pas, comme nos rois prennent leurs reines, sans le faire la cour et sans t'habituer à lui. Tout au contraire, mon enfant, ton choix ne fera que lui donner le droit d'achever de te plaire, de te prouver son amour et de mériter ta main.

Manuela essaya de renouveler ses timides réclamations; mais l'imperturbable don Riaz lui ferma pour la seconde fois la bouche, et fit signe aux jeunes gens de commencer la cérémonie à laquelle il semblait tenir autant qu'eux-mêmes.

La plupart des jeunes hidalgos qui étaient dans la salle prirent alors de la main droite les bouquets de jasmin qu'ils avaient au côté, et la maja put se convaincre, en les

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comptant d'un coup d'œil, qu'elle avait autant de prétendants qu'il y avait de jolis garçons devant elle.

Manuela était debout, près de son oncle, à l'une des extrémités de la pièce. A sa droite et à sa gauche étaient groupées les jeunes moissonneuses, admirant sans envie la reine de la fête, et lui formant une gracieuse cour. En face, se tenaient les jeunes rivaux qui allaient déclarer leur amour, et qui se lançaient l'un à l'autre des regards de jalousie secrète. Debout et immobile, derrière eux, don Stefano promenait un œil mélancolique autour de la salle. Les joueurs de guitares et de castagnettes, réunis devant la porte, préludaient doucement à la scène qui se préparait; et sur ce tableau, digne du pinceau de Léopold Robert, le soleil à moitié couché à l'horizon jetait un rayon calme et solennel.

Le premier hidalgo qui sortit des rangs était un grand jeune homme au teint coloré. Il s'avança d'un pas ferme vers la raaja, et lui fit son compliment en ces termes :

— Je suis don Geronimo Caldaros; j'ai vingt-six ans, vienne la fête de Noël. J'ai laissé dire dans le village que j'étais difficile à marier, parce que j'attendais la plus belle maja ; la plus belle maja, c'est vous, Manuela d'Avilez. Voulez-vous mettre sur votre cœur ce bouquet qui a été sur le mien ?

Don Geronimo présenta son bouquet à la jeune fille , qui le prit en rougissant, et le laissa tomber.

— Il est refusé! il est refusé! chuchotèrent les assistants, pendant que le grand jeune homme rentrait dans la foule et qu'un second en sortait pour prendre sa place.

— Je suis don Juan Ribeira, dit celui-ci d'un ton dégagé. Ma mère prétend que je

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suis le meilleur garçon de Panola, et mon père que je suis le plus riche; il dépend de A^ous, donaManuela, que je sois le plus heureux. Voulez-vous mettre sur votre cœur ce bouquet qui a été sur le mien?

— Refusé ! murmurèrent de nouveau les assistants, en voyant le jasmin glisser à terre sans être retenu par la maja.

Un troisième s'avança à son tour^ accueilli par un sourire général. C'était le plaisant en gaieté que nous avons déjà vu dans la fête, joli cavalier, d'ailleurs, mais un peu négligé dans ses manières.

— Perle de Panola, dit-il à la jeune fdle, d'un air agaçant, vous me connaissez depuis que vous habitez ce village, et vous savez pour qui je soupire nuit et jour. Je vous aime autant que le vin de Xérès et de Malaga. Voulez-vous mettre sur votre cœur...

Il s'interrompit en voyant choir son bou-

quel au milieu d'un éclat de rire, et, prenant gravement par la main le quatrième concurrent qui lui succédait :

— Puisque je ne suis pas de votre goût, maja, reprit-il, je vous assure que vous avez tort ; mais voici après moi mon cousin don Baldicas, qui, à mon défaut, sera justement votre affaire.

Le nouveau soupirant, couvert de rubans, de soie et de velours, s'avança en disant d'une voix solennelle :

— Je suis don Henrique Baldicas, y Malacas, y Casticas, y Salpicas, descendant du fameux Cid Campéador! Voulez-vous, dona Manuela d'Avilez, y Ferez, y Bermudez , mettre sur votre cœur ce bouquet qui a été sur le mien ?

Don Baldicas, y Malacas, y Casticas, y Salpicas fut renvoyé, malgré la recommandation de son prédécesseur et sa propre no- I. 5

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blesse, et dix autres le remplacèrent avec le même succès.

Les bouquets de jasmin pleuvaient aux pieds de la jeune fille, et tout autour d'elle déjà le parquet en était couvert. Les disgraciés se multipliaient tellement, qu'ils ne pouvaient plus cacher leur confusion dans la foule. Les assistants se parlaient vivement à voix basse, tandis que les joueurs de guitare, étonnés, oubliaient de faire résonner leurs instruments. Le vieux Pedro, tour à tour inquiet et souriant, se demandait pourquoi sa nièce était si sévère, puis il se disait qu'elle en avait bien le droit; et les prétendants qui restaient encore, avec leurs bouquetsàla main, se regardaient d'un air d'hésitation et osaient à peine entrer dans la lice.

Il s'en trouva cependant trois encore qui, plus téméraires que les autres, s'avancèrent vers la maja.

Les deux premiers ne furent pas même entendus jusqu'au bout, et tous les yeux se fixèrent avec intérêt sur le dernier. Manuela le laissa débiter son compliment, prit son bouquet qu'elle considéra avec une pitié coquette, et l'envoya, en poussant un soupir de soulagement, rejoindre l'amoureux trophée qui jonchait la terre.

Un grand murmure alors s'éleva dans la salle parmi les hidalgos stupéfaits.

— Tous refusés! tous! s'écrièrent assistants et prétendants... C'est une indignité; cela ne s'est jamais vu !

— Au fait, dirent quelques malicieuses jeunes filles, pourquoi choisirait-elle contre son gré, si aucun de ses amoureux ne lui convient?

Et deux partis allaient se former aussitôt pour et contre la maja, lorsque don Riaz,

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s'avançant vers sa nièce, imposa silence à tous en lui adressant la parole.

— Ah! çà, mon enfant, lui dit-il, avezvous bien songé à ce que vous venez de faire ?

— Oui, mon oncle, repartit dona Manuela avec assez de fermeté. Ne m'avezvous pas dit que j'étais entièrement libre ?

— Libre... de choisir, sans doute ; mais non de renvoyer tous les concurrents. — La maja baissa les yeux sans répondre.

— Pardon, mon père, il en reste encore un! dit alors don Stefano Riaz,au milieu du silence.

— Oi^i est-il ? demanda vivement tout le monde.

— C'est moi! répliqua le majo, en prenant son bouquet de jasmin.

Une exclamation de surprise sortit de toutes les bouches ; dona Manuela tressaillit si violemment, qu'elle fut obligée de s'appuyer au bras de son oncle, et don Pedro, plus étonné encore que tous les autres, courut précipitamment à son fils.

— Comment ! Stefano, lui dit-il avec joie, c'est ta cousine que...

— Oui, mon père, répondit le jeune homme; c'est elle que j'aime!

— A la bonne heure! dit le vieillard en ouvrant de grands yeux.

— Je comprends maintenant pourquoi notre maja était si difficile, ajouta-t-il intérieurement, ce n'est pas sans doute l'appétit qui manquait à la friponne, mais elle attendait que le meilleur morceau fût servi...

Tout en raisonnant ainsi, don Pedro re-

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prit sa place auprès de Manuela, et au milieu des témoignages d'un intérêt général, au bruit entrecoupé des guitares et des castagnettes, don Stefano, pâle d'émotion, s'avança vers sa cousine....

€e ^tvnin bonqwet.

— Dona Manuela, je vous aime ! dit simplement Stefano à la maja, voulez-vous mettre sur votre cœur ce bouquet qui a été sur le mien?

Le jeune homme avait prononcé ces mots avec un accent si doux et si expressif, le

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geste par lequel il offrait les fleurs symboliques était si suppliant et si passionné, il y avait tant de crainte et d'espérance dans le regard qu'il tenait levé sur sa cousine, qu'une émotion sympathique se communiqua à toute l'assistance, et que des larmes d'attendrissement vinrent aux yeux de Pedro et de la jeune fdle.

— Gardez le bouquet, Manuela, gardez-le! signifièrent à la fois tous les regards de la foule, sans en excepter les concurrents de Stefano.

Quelques voix même osèrent articuler ces paroles pour interpréter hautement l'opinion commune, et le son léger des castagnettes et des guitares, de plus en plus ralenti , ressembla aussi à une prière mystérieuse.

La maja, non moins pâle que son cousin, prit le bouquet d'une main tremblante.

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