‹ Brune et BlondeChapitre 10 sur 35 · II · texte numérisé non relu

II

avant que je l'eusse atteint, en remettant un billet à mon domestique, j

— Un billet !

— Pour toi. Je m'en emparai , comme bien tu penses.

— Et vous l'avez encore ?

— Le voici.

Et, le tirant de son portefeuille, il le mit dans la main de sa femme, qui le lut, en proie à mille émotions indéfinissables.

Si ce billet eût été remis à madame Bergerac avant la conversation qu'elle venait d'avoir avec Albert, elle eût découvert peutêtre, dans ses phrases lestes et suffisantes, la preuve que l'amour de ce dernier n'était qu'une fantaisie de libertin habitué à franchir tous les obstacles; mais, comme elle avait en ce moment la tête remplie des pro-

lestations passionnées de l'artiste, et qu'elle voyait surtout en lui l'amant aventureux et intrépide qui traversait l'Océan pour la suivre, elle ne remarqua dans sa lettre que ces mots : « Je vous prouverai mon amour par tous les moyens qui sont au pouvoir d'un homme; » et elle y vit la confirmation irréfragable de ce qu'elle venait d'entendre -sur la dunette.

Albert gagna donc dans son opinion autant qu'il aurait dû y perdre; et, pendant que le capitaine lui faisait ses excuses de s'être alarmé pour elle d'un danger si vague, — tout en se félicitant néanmoins d'y avoir trouvé l'occasion de l'emmener avec lui, elle n'entendit rien de tout ce qu'il put dire, et ne songea pas plus à lui que s'il eût été à cent lieues d'elle; tant la pensée inévitable d'Albert avait envahi son âme, et

tant ses paroles avaient recommencé d'y retentir de plus belle !

La pauvre femme fit d'inutiles efforts pour entraîner son mari vers tout autre sujet de conversation. Il parla toute la soirée de sa folle jalousie, de l'inconnu du quai de la Fosse, de la lettre anonyme, de sa sécurité et de son bonheur depuis son départ, etc.; toutes choses qui rappelaient forcément et perpétuellement à madame Bergerac Albert Thorigny, rien qu'Albert Thorigny, toujours Albert Thorigny !

Elle espéra vainement se réfugier dans le sommeil; le capitaine l'endormit avec ses éternelles excuses, et il fallut qu'elle rêvât d'Albert Thorigny!

Ces JDcu* progressions.

Rien ne va vite et loin comme l'imagination, en général, et comme l'imagination des femmes, en particulier. Donnez-leur un mot, elles en feront un roman; un atome, elles y trouveront un monde. Mais, si à cette faculté créatrice et infatigable, vous ajoutez

des circonstances propres à développer encore sa fécondité et son activité : l'isolement, la solitude, le silence, l'uniformité de la vie; alors elle absorbera toutes les autres facultés à son profit, et ne connaîtra plus de bornes dans son essor, plus de mesure dans ses exagérations; tout lui sera glace ou feu, haine ou amour, sottise ou génie, faiblesse ou héroïsme.

Que sera ce donc, si vous placez la femme dans ces mêmes circonstances, a cent lieues de tout ce que la nature et la société peuvent offrir de distractions : au beau milieu de l'Océan !

Tel était le cas de madame Bergerac.

Aussi, Dieu sait combien son imagination travailla! Elle ne pouvait pas avoir un point de départ plus élevé, ni un champ plus vaste; sa position était claire et indéclinable : en-

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