‹ Brune et BlondeChapitre 9 sur 35 · II · texte numérisé non relu

II

m VOYAGE D'UN LION.

— Monsieur, vous n'êtes pas ici, je pense, pour me faire de tels aveux?

— Eh ! pourquoi ma bouche ne les feraitelle pas quand mon cœur en est plein et ne peut plus les contenir, quand ils se lisent dans mes yeux, et quand ils sont écrits sur mon front?

— C'est bien abuser, monsieur, du hasard qui nous a rapprochés dans ce voyage.

Cette parole ne contenait-elle que le reproche qu'elle exprimait, ou ne renfermaitelle pas aussi une question implicite sur tous les mystères que la jeune femme brûlait d'approfondir ?

L'artiste eut l'esprit ou la témérité de l'interpréter dans ce dernier sens.

— Le hasard! s'écria-t-il, avec une chaleur d'autant plus remarquable qu'il était

LA DÉCLARATION. m

plus obligé de la contenir; ah! madame, apprenez enfin ce dont m'a rendu capable mon amour pour vous, et l'espoir de vous le faire partager! Je n'aurais jamais songé à traverser les mers, si je ne vous avais rencontrée sur ce quai de Nantes, pendant cette promenade qui sera le plus grand événement de ma vie, et si je n'avais appris le lendemain que vous partiez pour Smyrne.

Alors j'ai senti que mon bonheur, que mon existence ne serait plus au pays qui allait vous perdre, mais sur vos pas,'madame, quelque part que vous les portiez ; et je n'ai point hésité à quitter pour vous suivre, pour vous voir, pour vivre du même air que vous, mes amis, ma famille, mes projets, et toutes les jouissances que peuvent assurer le nom que je porte et la fortune dont je dispose. Et j'ai bien fait, madame; car, quel que soit le sort que vous réservez à mon amour, la félicité

que cTHarcourt le peintre a déjà trouvée depuis trois jours dans la seule contemplation de votre beauté, vaut mille fois tous les plaisirs que le monde eût jamais offerts au riche Albert Thorigny!

— Albert Thorigny ! répéta à demi-voix madame Bergerac, qui avait souvent entendu prononcer ce nom, fameux dans les salons de Nantes.

Et, son mari étant survenu, elle s'arrêta, troublée, sur ce mot; laissantle jeune homme dans une incertitude qui n'était plus sans espérance.

Albert se leva et salua Bergerac avec un sang-froid qui aida la jeune femme à retrouver le sien.

— Pardon, capitaine, dit-il, en lui rendant sa chaise, je crois que j 'avais pris votre place.

LA DÉCLARATION. m

L'ironie involontaire de cette politesse fit sourire l'artiste en lui-même, et amena sur le visage de madame Bergerac une rougeur qui la força de détourner la tête.

— On nesedouteraitjamaisjdit gravement Bergerac, de la surveillance qu'il faut exercera bord; si mon lieutenant n'avait pas remarqué cette poulie, nous pouvions sombrer au premier coup de vent.

En disant cela, il se remit auprès de sa femme, et il fit offrir un nouveau siège à d'Harcourt. Mais celui-ci savait trop bien que ce n'était pas le moment de rester eu parallèle avec le mari; il trouva donc un prétexte pour s'éloigner, et il redescendit à sa chambre après avoir fait quelques tours sur la dunette.

J:atnlttr.

Quand la laideur, la sottise, ou le despotisme des maris ne se joignent pas aux séductions des amants pour attaquer la vertu des femmes, soyez sûrs que la fatalité s'en mêlera, et que le diable n'y perdra rien.

Bergerac n'était dans aucun des trois pre-

miers cas; il tomba nécessairement dans le dernier. Sa femme avait un seul moyen de résister à l'obsession d'Albert, et d'arrêter en elle la fermentation des paroles passionnées qu'elle avait entendues : c'était d'éloigner de sa pensée l'image de l'un et le souvenir des autres. Eh bien, ce soir-là, le capitaine ne prononça pas un mot qui ne rappelât Albert Thorigny. Le malheureux conspira contre lui-même, sans le savoir, avec une persévérance qu'aurait enviée son plus mortel ennemi.

Deux heures après la scène que je viens de raconter, tous les passagers étant rentrés sous la dunette, Bergerac donna sur le pont ses ordres pour la nuit, organisa le quart, s'assura de la disposition favorable du temps, et rejoignit sa femme dans leur chambre commune.

Cette petite pièce était un résumé char-

niant des riches merveilles qui ornaient la maison du capitaine à Nantes. Occupant la moitié de l'extrémité de la dunette à l'arrière, elle formait un carré long; le jour y entrait par deux étroites fenêtres ouvertes dans le tableau du navire, décorées au dehors d'élégantes sculptures, et garnies au dedans de petits rideauxde mousseline de l'Inde, à chefs d'or, croisés sous des draperies de vieux damas. Tout l'ameublement d'une chambre à coucher se trouvait là, réduit à sa plus petite, mais aussi à sa plus jolie forme. Les deux lits, à moitié cachés dans leurs cabines, représentaient deux barques plates, et les garnitures figuraient deux voiles à demi carguées sur leurs vergues. Auprès de chaque lit, était posé un fauteuil-table-bureau, de l'invention du capitaine. Les autres meubles étaient incrustés dans la boiserie, et ne paraissaient que lorsqu'ils étaient ouverts. Le tout se

composait de bois d'ébène et de citronnier, du plus beau fil et des nuances les plus riches.

En entrant, Bergerac trouva sa femme assise devant un volume qu'elle semblait lire, mais qu'elle ne lisait nullement.

— Ah! vous voilà! dit-elle, en se soulevant vers lui par un mouvement gracieux et empressé.

Elle était heureuse de se sentir protégée par la présence du capitaine contre les mille pensées qui assiégeaient son cœur et brûlaient sa tête.

Une femme pour qui son mari n'est pas ou n'est plus un amant, embellit remarquablement du jour où quelqu'un lui a dit : Je vous aime. C'est comme une nouvelle vie qui éclate dans ses yeux, qui s'épanouit sur ses joues, qui étincelle à son front; c'est la

lampe dont un souffle mystérieux a ranimé la flamme; c'est l'ange oublié de Dieu et rappelé tout à coup à lui, qui reprend ses ailes et son auréole. Tant ce mot : Je vous aime, de quelque part qu'il vienne et de quelque manière qu'il soit écouté, a de puissance magique et irrésistible ! Tant cette seconde existence : l'amour, est la véritable existence de la femme!

Bergerac, tout en portant à la sienne, et en recevant d'elle une affection sincère, tendre et profonde, la plus grande enfin dont tous deux s'étaient crus capables, non-seulement n'était plus, mais n'avait jamais été pour elle ce qu'on peut appeler un amant. L'amour, proprement dit, venait donc de se révéler pour la première fois à celle dernière.

Aussi, le capitaine n'avait jamais trouvé

à madame Bergerac autant de beauté qu'il lui en trouva, en la voyant assise, pour ainsi dire, à ses genoux, et renversée sous son regard, dans cette petite chambre solitaire et silencieuse, à la lueur pâle et douce d'une lampe d'albâtre.

Il la laissa appuyer sur les bras qu'il lui avait tendus sa tête blonde et radieuse, avec la jouissance inexprimable d'un avare qui reçoit dans ses deux mains un trésor; puis il l'admira longtemps sans lui rien dire, souriant à son propre bonheur, et se félicitant, dans le fond de son âme, d'avoir en quelque sorte embarqué ce bonheur avec lui en emmenant sa femme, au lieu d'emporter à sa place les sombres et dévorantes inquiétudes qu'il s'était créées la veille de son départ.

— Juliette, lui dit-il enfin, sais-tu quelle est la meilleure idée que j'aie eue de ma

vie? c'est de t'a voir emmenée avec moi dans ce voyage.

Un nuage rapide passa sur le front de la jeune femme ; l'image d'Albert, que l'arrivée de son mari avait chassée, venait de reparaître subitement.

— N'est-il pas vrai, Juliette? reprit le capitaine.

— Oh oui, dit-elle d'un son de voix faible et doux.

Bergerac le trouva tendre, et il s'assit auprès d'elle.

Plus d'une fois, depuis le moment de son départ, sentant sa jalousie céder la place à la quiétude la plus complète , et se reprochant presque d'avoir craint pour la fidélité d'une femme qui semblait heureuse de traverser les mers avec lui, Bergerac avait eu

la tentation funeste de lui avouer le motif qui l'avait empêché de la laisser à Nantes. Cette idée lui revint à l'esprit, en ce moment où il se trouvait plus rassuré que jamais, et plus porté à expier, par une confiaute franchise, le doute passager dont il avait secrètement offensé l'honneur de madame Bergerac.

Il prit donc la main de cette dernière par un geste simple et affectueux, et, la regardant dans les yeux avec le sourire naïf et bon qui lui était habituel :

— Juliette, reprit-il, tu ne m'as jamais demandé pourquoi je t'ai emmenée cette foisci plutôt que toute autre?

La pensée d'Albert revint nécessairement à la jeune femme, avec le souvenir qui l'avait déjà ramenée.

— Mon ami, répondit-elle avec distrac-

FATALITÉ. m

tion, j'ai pensé que tu avais choisi ce voyage parce que tu le jugeais le mieux fait pour ra'être agréable.

— Assurément, cette raison est excellente, et elle m'aurait suffi... mais j'en avais une autre.

— Ah ! voyons donc!

Et elle se rapprocha de lui avec une impatience curieuse, sûre de trouver dans la confidence qu'elle allait recevoir une diversion nouvelle aux préoccupations de son âme, et d'oublier l'amant en écoutant le mari.

Pauvre femme!

— J'avais la folie d'être jaloux, dit le capitaine, en reprenant son excellent sourire.

— Jaloux, toi? s'écria madame Bergerac, souriant à son tour, non sans embarras...

— C'était un tort, autant qu'une folie; j'en suis sûr maintenant, et je te l'avoue pour que tu me pardonnes.

— Et de qui donc étais-tu jaloux? demanda la jeune femme, cherchant dans ses souvenirs, et tout à fait délivrée cette fois de celui d'Albert.

— Tu te souviens , reprit Bergerac, de cette promenade que nous fîmes sur le quai de la Fosse, deux jours avant notre départ?

— Oui, répondit-elle à demi-voix, se sentant retomber malgré elle sous la funeste obsession , qui datait précisément de ce jour-là.

— Figure-toi, continua le mari, que je m'étais imaginé qu'un jeune homme t'avait remarquée plus que de raison à cette pro-

menade, et avait témoigné à ta vue une admiration peu discrète.

Madame Bergerac eut beau faire; le brillant fantôme d'Albert reparut devant elle dans tout son éclat.

— Je ne m'étais pas trompé, reprit le capitaine, poursuivant son œuvre fatale de la meilleure foi du monde. Le lendemain matin, en revenant de mon bord, j'aperçus devant ma porte un individu, que je crus reconnaître pour mon jeune homme de la veille.

— Vous aviez donc vu son visage à la promenade? demanda madame Bergerac, effrayée et intriguée tout à la fois.

— Hélas, non! répondit le mari, à qui la réminiscence de l'habit marron revint comme un remords; et je ne le vis pas davantage à ma porte, car le drôle disparut

Page 1