LES DEUX PROGRESSIONS
eu qu'à parler à chacun, qu a être prévenant envers tout le monde. Mais bientôt, l'ordre étant établi à bord tel qu'il devait y régner durant tout le voyage, Bergerac redevint peu à peu le commandant du Magnifique, et le prétendu artiste céda insensiblement la place au lion Thorigny.
Cette double métamorphose, ou plutôt ce double retour de l'un aux exigences de sa profession, et de l'autre à celles de sa nature, se manifesta par des modifications successives dans la tenue et dans les manières de tous les deux.
La navigation est un combat perpétuel contre les deux éléments les plus inconstants et les plus intraitables : l'air et l'eau. L'homme qui est assez savant et assez courageux pour y consacrer sa vie, a besoin d'être incessamment prêt à la lutte. Or, les
armes qu'emploie le marin contre ses terribles adversaires ne sont ni légères, ni élégantes, ni même très-propres. Ce sont (pour appeler les choses par leur nom le moins farouche) le chanvre, le bois et le fer, à leur état le plus simple et le plus rude; le tout frotté, noirci, imprégné de poix, de bi- S-r tu me et de goudron.
Il faudra que cela soit ainsi, jusqu'à ce
qu'on puisse traverser la mer en ballon.
Dans cette nécessité, et sous cette sujétion de chaque seconde, le moyen qu'un capitaine de navire, obligé de mettre souvent la main aux manœuvres, conserve dans son extérieur toute l'élégance désirable? Le moyen même qu'il y songe sans folie ou sans ridicule? Que ferait un bel habit parmi ces câbles et ces toiles, ces barres et ces anneaux de fer? Quels gants tiendraient contre
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ces planches goudronnées? Ajoutez toutes les intempéries de l'air et des saisons, plus rigoureuses et plus inévitables là que partout ailleurs; l'eau qui tombe du ciel et l'eau qui rejaillit de la vague, les brouillards périodiques du matin et du soir, la grêle, les vents, la foudre, qu'il faut braver sans défense et sans abri possibles.
Aussi, le même homme qui se fait beau pour vaincre ou mourir, le poignard d'une main et le porte-voix de l'autre, quand un vaisseau étranger le menace ou l'aborde et qu'il s'agit de l'honneur de son drapeau ; ce même homme se dépouille de ses insignes ou les couvre avec soin, lorsqu'il n'est question que de se battre contre la tempête et de défendre les planches de son navire. Le sang de l'ennemi ou le sien embellirait son uniforme; l'eau et le goudron ne feraient que le tacher.
Ceci explique le changement forcé qui dut s'opérer dans l'extérieur de Bergerac, à mesure qu'il rentrait dans ses fonctions et dans ses habitudes de capitaine.
Ce changement fut aussi sensible et aussi convenable que possible chez un homme habitué au luxe comme Bergerac; mais ce qui en fit ressortir toutes les gradations et finit par le rendre frappant, ce fut la métamorphose qui eut lieu en même temps, et en sens inverse, dans la tenue d'Albert Thorigny.
Madame Bergerac, sur qui cette double progression pouvait produire un effet si dangereux, à l'état où était déjà son âme, la remarqua surtout, à partir du jour où elle eut avec son mari la scène qu'on vient de lire; et ce fut malheureusement dès lors que la comparaison devint plus désavantageuse au capitaine.