UN BAISER SUR LA MAIN
— Au contraire, dit sourdement Bergerac, je me réveille!...
— Timonier, ajouta-t-il, reprenez la roue.
Le matelot obéit, tout étonné d'avoir pu trouver en défaut la science et le sang-froid de son commandant.
Alors celui-ci se dirigea vers l'entrée de la dunette, paraissant rouler dans son esprit un projet sinistre...
Heureusement quelqu'un le rencontra au bord de l'escalier.
Si c'eût été d'Harcourt...il était mort peutêtre! Mais c'était madame Bergerac. Le capitaine se contint. Sa femme se dérobait évidemment aux instances du peintre; il trouva dans cette persuasion quelque adoucissement à sa colère, et il eut la force de parler à Juliette, comme s'il n'eût pas remarqué
combien elle élait émue, et comme s'il n'eût pas été lui-même bouleversé dans tout son être.
— Où allez-vous? demanda madame Bergerac d'une voix tremblante, qu'elle s'efforça vainement de raffermir.
— Je cherche... mon lieutenant, répondit au hasard le capitaine, d'un ton qui la rassura pleinement; car elle ne comprit pas la terrible ironie de cette parole !
Co pirV< ïk Conuution,
Bergerac était un de ces puissants caractères qui ont d'autant mieux appris à se dominer qu'ils se connaissent plus violents.
Quelques tours sur le pont calmèrent les bouillonnements de son sang, et le mirent en état de raisonner avant d'agir.
Deux questions bien simples se posaient devant son esprit : d'Harcourt était-il seul coupable, ou madame Bergerac l'avait-elle encouragé ? Le second cas lui sembla si peu probable, qu'il s'y arrêta à peine, sauf à y revenir plus tard par un examen sérieux. C'était donc la première question qu'il fallait approfondir.
D'abord quel était au juste M. d'Harcourt? Les mystères, les métamorphoses et les contradictions que le capitaine avait jusqu'alors prises pour des originalités du personnage, commençaient à acquérir, dans son idée, une signification plus grave. Il y soupçonnait vaguement des ruses et des procédés de séduction ; il n'eut même pas besoin de réfléchir longtemps sur certaines particularités de la tenue et des manières de son jeune passager, pour présumer que l'artiste pouvait bien ne pas en être un. Seulement, à
partir de cette donnée, ses conjectures devenaient plus confuses et plus inquiétantes, et il arrivait à s'adresser cette question :
— Cet homme se serait-il donc déguisé et embarqué pour faire la cour à ma femme? Et alors où cela remonterait-il?
Pente funeste et sans limite, par laquelle le capitaine se sentait retomber dans le labyrinthe de soupçons furieux et d'incertitudes poignantes, qu'il avait si péniblement pressentis à Nantes, la veille de son départ.
En tous les cas , la première chose à éclaircir dans ce chaos, c'était le mystère dont s'enveloppait d'Harcourt.
L'honnête second, M. Ledru, qui l'avait reçu et inscrit comme passager, pouvait fournir quelques renseignements sur cet objet; le capitaine alla le trouver.
M. Ledru était un de ces hommes droits, simples et francs, qui ne connaissent que leur consigne, et qui ne sortent jamais de leur métier; n'ayant pas trop pour ce double objet de la dose d'intelligence et de sentiment que leur a départie le Créateur.
Aucune société, aucune affaire, n'irait sans ces gens-là, qui ont un seul mérite, mais un mérite immense : l'abnégation.
M. Ledru poussait la sienne jusqu'à ne se croire que l'instrument passif de son capitaine (ou captaine, comme il disait dans son langage inculte et concis), alors même que celui-ci lui abandonnait tout soin et toute responsabilité à bord. Bergerac, d'ailleurs, plein d'une juste estime et d'une sincère amitié pour son lieutenant, lui faisait partager depuis plus de dix ans les bénéfices de ses voyages, en lui abandonnant, comme on
sait, toute espèce de gain sur la pension des passagers. Aussi, quand ceux-ci étaient assez nombreux pour remplir les chambres de la dunette, M. Ledru s'immolait de la meilleure grâce du monde à leur commodité et à son propre intérêt, en se logeant dans une étroite et sombre cabine qu'il s'était fait pratiquer, pour ces occasions-là, à l'arrière de l'entreront.
C'est ce qui était arrivé pour le voyage de Smyrne, et ce fut dans cette humble cellule que Bergerac rendit visite à son lieutenant.
Il le trouva occupé à revoir, à la lueur d'une lampe fumeuse, les registres du comptable.
En entendant venir quelqu'un, M. Ledru,
suivant son usage, mit sa main sur son œil
pour s'assurer qui ce pouvait être.
il. H
— Ah ! c'est vous ? captaine, dit-il, aussitôt qu'il eut reconnu Bergerac.
Il se leva de sa chaise, l'offrit obséquieusement à son supérieur, et s'assit lui-même sur l'unique escabeau qui complétait son mobilier.
Bergerac, qui maniait à son gré l'esprit du digne homme, amena en deux ^eurs de phrases la conversation sur Henri d'Harcourt.
M. Ledru en dit toute sorte de bien. Le brave homme passait sa vie à faire l'éloge de tout le monde en général, et des passagers en particulier.
— Il m'est venu un soupçon, dit le capitaine, d'un ton assez indifférent pour dissimuler parfaitement son arrière-pensée, — chose facile, du reste, avec le lieutenant.
LA PIÈCE DE CONVICTION. ff*
— Quel soupçon, captaine ?
— J'ai des raisons de croire que ce jeune homme nous a trompés sur le but de son voyage, sur sa qualité, et peut-être même sur son nom.
M. Ledru ouvrit ses petits yeux gris, de manière à les rendre ronds etinquietscomme des yeux de lapin ; et, posant ses deux mains sur ses cuisses, il regarda quelque temps Bergerac.
— Vraiment, captaine ? dit-il enfin d'un ton peu convaincu ; eh ! qui peut vous faire penser cela ?
— Bien des choses, répondit Bergerac.
Et allant tout droit au fait :
— Monsieur Ledru, reprit-il, comment ce M. d'Harcourt s'est-il présenté à vous pour s'embarquer à notre bord ?
m VOYAGE D'UN LION.
— Ma foi, captaine, comme tout le monde se présente dans ce cas-là; seulement il m'a paru fort empressé de partir avec nous, quoiqu'il s'en fût avisé un peu tard, et il n'a point marchandé sur le prix du passage, comme M. d'Argentières.
— Il ne vous a pas montré ses papiers ?
— Ses papiers, captaine ? Vous sentez bien que cela regarde la police, et qu'il n'est pas dans nos procédés...
— C'est juste.
— Je me suis contenté de le prier de s'inscrire, à la suite de ses compagnons de voyage, sur mon livre des passagers. J'ai ce livre ici, captaine; si vous voulez y jeter un coup d'œil, rien n'est plus facile.
El, sans attendre la réponse de Bergerac, l'honnête second tira de dessous son hamac
un livret relié en parchemin et fermé par deux bouts de ficelle goudronnée.
Il l'ouvrit à la page où s'était inscrit Henri d'Harcourt, et il mit cette page sous les yeux de son chef, en l'éclairant du mieux qu'il put avec sa petite lampe.
— Voici, captaine, dit-il... une jolie petite écriture, originale et chiffonnée comme celle d'une femme.
Bergerac avait d'abord jeté sur le registre un regard distrait et négligent, n'espérant rien y découvrir.
Mais, en parcourant la page, ce regard s'anima tout à coup et sembla dévorer chaque mot...
Un souvenir subit, un rapport étrange, venait de frapper l'esprit et les yeux du capitaine.
Cette écriture, trop caractéristique, trop individuelle pour être confondue avec toute autre, était la même que celle du billet intercepté par Bergerac à Nantes!
Il s'en assura tout à fait par une confrontation aussi rapide qu'attentive, et sortant tout à coup, il laissa M. Ledru stupéfié de cette scène, mais incapable de cherclier à en deviner la cause par la réflexion la moins indiscrète.
Bergerac sait donc tout ! Et il peut apprécier la valeur d'un pressentiment ! Ce jeune homme qu'il vient de voir, baisant la main de sa femme, est le même qu'il avait remarqué sur le quai de la Fosse, qui s'était récrié d'admiration devant la beauté de Juliette, qui avait cherché le lendemain à lui faire parvenir ce billet doux.
Ainsi, cet homme n'est pas un artiste voya-
géant pour étudier des costumes ! C'est quelque don Juan au petit pied, courant après les femmes pour les séduire ; c'est un de ces adversaires du bonheur et du repos de Bergerac, que le petit démon à deux faces lui a signalés pendant ce cauchemar dont on se rappelle les tortures ! Le séducteur s'est embarqué sur le navire de Bergerac pour faire la cour à madame Bergerac ! En croyant fuir l'ennemi, le capitaine l'a pris à son bord ; il l'a enfermé pour deux mois avec lui et sa femme ! Fatalité ! fatalité !...
Que fera-t-il? ïra-t-il frapper le traître, comme un voleur qu'il a surpris la main dans sa bourse? Lui dira-t-il en face qu'il est un imposteur, et se battra-t-il avec lui? — Non ! car Bergerac avait déjà tué un homme!.:.
Il faudra du moins, certes, qu'il se venge d'une façon ou d'une autre !
Mais avant tout, où en est la fidélité de sa femme? Où en est son propre honneur?
Quand Bergerac eut bien roulé toutes ces pensées en lui-même, comme un blessé qui tourne le fer dans sa plaie, il comprit que, pour sa sûreté comme pour sa vengeance, le plus grand sang-froid lui était nécessaire, et il trouva encore la force de réfléchir.
Il n'eut pas besoin de le faire longtemps pour se poser ce dilemme : — Ou ma femme est plus ou moins complice de la ruse de cet homme, ou elle n'est que l'objet passif et innocent de ses coupables poursuites. Dans le premier cas, elle est indigne de moi, car elle est alors d'une dissimulation qui va jusqu'à la fourberie; dans le second cas, elle n'a besoin que d'être garantie d'une importunité offensante, ou d'une fascination
sans conséquence. — Demain matin, ajoutat-il pour conclusion, je saurai à quoi m'en tenir!
Là-dessus, il rejoignit sa femme sur la dunette, et il alla dîner; dissimulant assez bien pour lire dans l'âme d'Albert et de madame Bergerac, sans laisser à personne le moyen de lire dans la sienne.
VOYAGE DTN LION.