II
rait-il la force, aurait-il le droit, de confier à un autre la responsabilité d'un moment si critique et le salut de son équipage, de ses passagers et de sa femme?
Le capitaine ne deviendrait-il pas alors le rival le plus terrible du mari? Le soin du navire et le soin de l'honneur ne se combattraient-ils point? Et lequel l'emporterait sur l'autre?... Cruelle alternative qu'il fallait s'épargner, intérêts également graves, qu'il était urgent de concilier d'avance.
Mais comment concilier ce qui semblait inconciliable? Bergerac eut beau se creuser la tête, il ne trouva qu'un moyen pour cela : l'admission d'un second dans ses affaires.
Il n'aurait pu, néanmoins, se décider à cette mesure extrême, s'il n'avait eu à son bord un homme fait exprès pour le cas en question : un homme capable de partager la
surveillance sans songer seulement à partager le secret.
Cet homme unique était le contre-maître Anspect.
Quoiqu'il arrive un peu tard dans cette histoire, l'importance du rôle qu'il va jouer commande quelques détails sur son compte, et d'ailleurs la figure vaut certes le portrait.
Maître Anspect ne brillait pas par le physique, et sous ce rapport c'était bien le loup de mer le plus culotté qui fut à bord du navire de Bergerac.
Figurez-vous une tête plate, plus large que longue ; point de crâne, — ou si peu, que les cheveux et les sourcils se confon-
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daient, étant d'ailleurs les uns et les autres d'un rouge également doré ; — une paire de favoris du même rouge , clairs et frisés naturellement, donnant au tour du visage, par leur prolongement, la forme d'un triangle isocèle; deux yeux jaunes, dont les paupières retournées montraient leur doublure rose; une bouche si large, qu'elle laissait à peine de la place aux joues; un nez écrasé, rivalisant de largeur avec la bouche, et, par-dessus tout cela, une peau plus dure et plus racornie que du cuir passé trois fois au tan .
Ces différentes parties formaient un tout dont il serait difficile de donner une idée; et, comme si maître Anspect n'eût pas trouvé encore sa physionomie assez caractéristique, il avait l'habitude d'entasser, dans les concavités de ses mâchoires, une telle quantité de chiques de tabac, que leur vo-
luine ajoutait à la joue une proéminence énorme.
Cette loupe factice était d'un effet d'autant plus prononcé, qu'à son sommet s'élevait une verrue à triple tète, ornée de quelques poils respectés du rasoir.
Du reste, le contre-maître jouissait d'une taille qui était loin de répondre à cette tète imposante ; il avait en tout quatre pieds neuf pouces; de sorte qu'un chien de Terre- ÎNeuve, dont il avait fait son compagnon, à la vie à la mort, était obligé de se baisser pour baiser maître, quand il se dressait devant lui sur ses pattes de derrière.
Cette supériorité du chien semblait quelquefois humiliante à maître Anspect; mais l'homme pardonnait à la bète, en faveur d'une amitié de dix-sept ans.
Cette amitié touchante vous représente déjà le caractère de maître Anspect, et vous
annonce qu'il était beaucoup mieux doué au moral qu'au physique.
En effet, maître Anspect était le meilleur enfant du bord. 11 n'aurait pas donné un soufflet au moindre mitron, et il était idolâtré des mousses, qui passaient leurs loisirs à lui sauter sur le dos ou à se faire porter debout sur ses deux mains.
Cette espèce de tour de force était la récréation habituelle du contre-maître, et le seul bonheur qu'il parût apprécier ici-bas, après celui de chiquer du caporal.
Je me trompe, maître Anspect connaissait encore une jouissance supérieure à ces deux dernières, c'était celle d'obéir à ses chefs. L'obéissance ponctuelle et passive était sa manie. Quand ses supérieurs n'avaient rien à lui commanderai allait se faire donner des ordres par ses inférieurs; et, si cette ressource lui manquait encore, il re-
courait à son chien, qu'il avait dressé à cet effet.
Cette faculté d'obéissance était accompagnée, chez le contre-maître, d'une faculté non moins rare, celle de ne jamais raisonner sur ce qu'on lui commandait. Il exécutait l'ordre le plus étrange, le plus inattendu, le plus difficile, sans que son esprit s'en occupât, avec la machinale docilité d'un automate; et quand la chose était faite, il ne s'en souvenait pas plus que s'il n'en eût jamais été question.
Vous jugez maintenant, pour revenir à Bergerac, quel homme précieux c'était pour lui que maître Anspect.
Au moment où le capitaine fit demander
le contre-maître, celui-ci était occupé à servir le déjeuner de son chien.
Il suspendit ces touchantes fonctions, en entendant prononcer le nom de son capitaine, donna un petit coup de main sur la tête de l'animal, comme pour lui faire ses excuses et l'engager à déjeuner seul; passa deux doigts dans ses favoris, et courut vers l'arrière.
Bergerac, qui attendait Anspect au bas de la dunette, l'accueillit avec un sourire de bienveillance, auquel le maître ne parut pas prendre garde, préoccupé qu'il était de l'ordre dont il allait être gratifié.
— Qu'est - ce que vous avez à me commander, mon capitaine? demanda-t-il, suivant sa formule ordinaire.
Bergerac lui fit signe d'approcher; et, le prenant par un bouton de sa veste, — fa-
veur qui l'aurait fait rougir, si la chose eût été possible :
— Maître Anspect, lui dit-il à demi-voix, il y a longtemps que je vous connais pour un matelot exact et fidèle.
Le contre-maître ne répondit rien ; il ne comprenait pas les éloges : cela n'était pas un ordre, et il attendait un ordre.
— J'ai à vous confier, reprit le capitaine, une mission...
Une mission ?... Quoique ce mot fût bien honorable, il annonçait quelque chose. Le brave homme commença à dresser l'oreille, comme un chien qui sent le gibier: il avait senti venir le commandant.
— Une mission, continua Bergerac, qui exige toute votre attention et toute votre ponctualité...
Mission... attention... ponctualité, tout cela était fort beau... mais l'ordre ! l'ordre ! quand donc arrivera-t-il ? Maître Anspect aurait volontiers crié : Au fait! au fait! comme le juge des Plaideurs.
— Ecoutez-moi, dit le capitaine après une pause.
— Enfin ! pensa le matelot.
— Oui, mon capitaine, répondit-il avec l'aplomb d'un homme qui rentre dans son droit.
— Vous voyez bien ce signe que je vous fais?
Bergerac porta sa main droite vers son épaule, comme pour indiquer quelque chose derrière lui.
— Je vois, mon capitaine.
— Vous reconnaîtrez ce signe toutes les fois que je le ferai ?
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— Oui, mon capitaine.
— Eh bien ! toutes les fois que je le ferai, voici ce que vous ferez vous-même :
Les yeux de maître Anspect rayonnèrent de joie, et toute son attitude exprima le bien-être; il allait entrer en pleine jouissance.
Le capitaine reprit d'une voix accentuée :
— Vous irez vous placer, sans faire semblant de rien, — comme pour exécuter une manœuvre que je vous aurai command< e, — dans le canot qui est suspendu à l'arrière, au-dessous du couronnement.
— Oui, mon capitaine.
— On peut voir de là, sans être vu, par les sabords de Tarcasse, ce'qui se passe dans le salon de la dunette et dans ma chambre.
— Oui, mon capitaine.
m VOYAGE D'UN LION.
— Vous regarderez de tous vos yeux dans l'un et dans l'autre.
— Oui, mon capitaine.
— Si une femme s'y trouve, et que vous y voyiez paraître quelqu'un avec elle, vous m'avertirez immédiatement par un petit coup de sifflet.
— Oui, mon capitaine.
— Et vous vous laisserez tuer, plutôt que de rapporter un seul mot de ce que je viens de vous dire ?
— Oui, mon capitaine.
— Allez... c'est entendu... quand je vous ferai ce signe !...
Bergerac espérait bien n'être jamais obligé de le faire ; mais tout se trouvait ainsi prévu, dans le cas où il serait forcé de négliger sa femme pour son navire.
Maître Anspect s'en retourna comme il était venu, n'ayant retenu des paroles du capitaine que ce qui constituait rigoureusement sa consigne, et n'y trouvant pas plus de sujet de réflexion que si on lui eût dit d'aller prendre un ris dans le grand hunier.
A partir de ce moment, on put voir, à toute minute, sur le pont du Magnifique, un homme invariablement tourné vers le capitaine, et le suivant des yeux dans ses moindres gestes et ses moindres mouvements.
C'était le contre-maitre Anspect qui attendait le signe convenu.
Cette occupation absorbait tellement le digne homme, qu'il en oubliait le boire et le manger, et qu'il négligeait jusqu'à son chien de Terre-Neuve.
(Encore U ÎDiablotin.
Trois jours se passèrent sans autres événements, à bord du Magnifique, qu'une migraine de madame d'Argentières, la chute d'un de nos Smyrnioles, à la suite d'un tour de force trop caractérisé, et quelques scènes de dépit amoureux entre M. Champlein et mademoiselle Hyacinthe.
Pendant ce temps-là, le navire avait poursuivi sans accident sa course rapide, et il commençait à se rapprocher des belles rives de la Méditerranée, dont sa proue fendait paisiblement les eaux bleues et transparentes.
Bergerac voyait avec une joie inquiète arriver le moment d'exécuter son mystérieux projet; mais, en attendant, il avait beau savourer, par anticipation, le plaisir de la vengeance; il avait beau assurer par luimême le présent et compter sur l'avenir : sa sécurité était compromise et son bonheur empoisonné. Il avait des accès de chagrin, il avait même des moments de remords, et il s'accusait sérieusement de s'être créé des sujets de jalousie véritable par une première jalousie sans objet réel.
Une nuit que, fatigué d'une journée bru-
lan te, il s'était endormi d'un sommeil agité, après avoir vainement cherché un baume à sa plaie secrète sur le front toujours pur de sa femme, il fit un rêve qui pourra donner une juste idée du nouvel état de son âme. 11 lui sembla revoir ce petit démon qui l'avait tant tourmenté l'avant-veille de son départ, dans ce cauchemar que vous vous rappelez sans doute.
Le lutin, armé toujours de sa double face grimaçante et farouche, de son poignard et de ses grelots, se tenait, comme la première fois, debout sur le lit du capitaine, le narguant et le menaçant tour à tour; puis, tournant vers lui son visage sérieux, et lui montrant encore Juliette endormie, il lui murmurait les paroles suivantes :
a Tu t'es trompé, mon capitaine, tu t'es « trompé, en croyant mettre ta femme à l'a-