‹ Brune et BlondeChapitre 22 sur 35 · IL · texte numérisé non relu

IL

\9i VOYAGE D'UN LION.

« bri des amoureux dans ton navire. Les « amoureux se trouvent partout où il y a « une belle femme; et tu vois qu'en croyant «les dérouter merveilleusement, tu n'as « fait qu'enfermer le plus dangereux dans « ton ménage.

« Comment as-tu fait cela, mon capitaine? « Si tu n'avais plus ta raison, pourquoi n'as- « tu pas préféré pousser la folie jusqu'au « bout en emmenant ta femme seule avec « toi; et, si tu étais encore dans ton bon « sens, comment n'as-tu pas compris qu'il « valait mille fois mieux la laisser à Nantes, « au milieu de cent adorateurs, que de l'em- « barquer dans ton navire avec un seul «jeune homme?

« A. Nantes, elle aurait eu plus de distrac- « tions encore que de courtisans ; elle au- « rail eu le monde, dont les frivolités sau- « vent vingt fois plus de vertus qu'elles n'en

« perdent. Si elle avait reçu, le matin, dans « son salon, les déclarations de tes rivaux, « elle n'aurait pas eu le temps d'y songer « pendant le reste du jour; si elle les avait a reçues le soir, au milieu du tourbillon de a la contredanse ou de la valse, elle n'aurait « pas eu la force d'y rêver pendant le reste a de la nuit. Du moins, l'une aurait fait ou- « blier l'autre, ou cela serait devenu un jeu, « et c'est en jouant, mon capitaine, qu'on « pèche le moins ici bas!

« Au pis aller, ta femme aurait peut-être « fait un peu la coquette pour se désen- « nuyer de ton absence; elle se serait laissé «adorer par quelque beau soupirant bien « niais, qui se serait nourri de sa propre exce tase, et qu'un coup d'éventail sur les doigts « y aurait fait rentrer s'il s'était avisé d'en « sortir : — le beau malheur pour toi, mon « capitaine!

« Au lieu de cela, qu'as-tu fait de ta femme? « Tu l'as emprisonnée pour deux mois avec « un jeune homme, sans autre distraction ft pour son esprit que l'aspect de vagues pasce sant, l'une après l'autre, le long d'un na- « vire, et la conversation de braves gens plus « monotones que ces vagues; — sans autre « distraction pour son cœur que les petits « soins d'un mari qui n'en est plus un, tant « il est forcé d'être, avant tout, capitaine à « son bord !

« Gomment n'as- tu pas prévu les mille ce dangers d'une position pareille? Comment ce n'as-tu pas songé que ta femme a vingt ce ans à peine, que son imagination (ta plus « redoutable ennemie) serait obligée de suf- <( fire seule à toute l'activité de son âme, dans ce cette vie uniforme et calme d'une traverc< sée, au milieu des solitudes immenses de ce l'Océan? — Que cette imagination, privée

« d'alimenls, s'emparerait nécessairement « de ce jeune homme, placé face à face avec «elle, pour en faire un Adonis, s'il avait «quelque beauté; un héros de roman, s'il « avait de la mélancolie au cœur et de la pâ- « leur au visage?

«Comment n'as-tu pas songé que ce jeune « homme, fût-il de glace, ne trouverait rien « de mieux à faire que d'aimer ta femme, et « rien de si naturel que de le lui dire, — quand « ce ne serait que pour passer le temps et «jeter quelque intérêt sur son voyage; et « comment n'as-tu pas deviné que, dans un « tel cas , cette femme ne pourrait se dis- « penser d'entendre, s'empêcher de voir, « se défendre de rêver... si elle ne faisait pas «davantage; — que, si ton honneur n'é- « tait pas atteint, ton repos du moins serait « troublé, et que ce n'était pas la peine alors «d'emmener la femme à Smyrne!... »

Ces remontrances du diablotin étaient d'autant plus poignantes pour Bergerac, qu'il y reconnaissait vaguement le nouveau langage de sa conscience.

Il avait subi pendant plus de deux heures la présence du lutin et l'obsession du fatigant sommeil qui l'avait amené, lorsqu'il fut réveillé en sursaut par une réalité non moins désagréable que son rêve.

Une voix, qu'il reconnut pour celle de M. Ledru, hélait par un porte-voix, de l'ouverture de la dunette, cet appel significatif:

— Capitaine ! le vent vient de sauter, et voici un gbain blanc * qui ne promet rien de bon !

Au même instant, comme pour justifier cette prédiction sinistre, l'arrière du navire reçut une secousse si violente, que tous les

* Tempête soudaine et terrible.

passagers, réveillés à la fois, poussèrent un même cri dans la dunette, et que Bergerac, qui commençait à se lever, faillit rouler du haut de son lit au beau milieu de la chambre.

La peur, chacun le sait, est le meilleur réveil-matin. Eu moins de dix minutes, tout le monde fut sur le pont du Maijnifiqae.

Le jour commençait à poindre dans le levant, et il ne tarda pas à éclairer les scènes à la fois les plus grotesques et les plus terribles.

Ce $ 0-l)u-ba-l)u.

Je préviens les lecteurs qui ont l'excellente habitude d'éviter le chapitre inévitable de la tempête dans les romans maritimes, qu'ils peuvent faire une exception en faveur de ma tempête à moi, et cela pour plusieurs raisons également concluantes.

D'abord, on me doit cette justice, que j'ai fait mon possible pour rendre cette histoire aussi peu maritime que le comportait le sujet; que j'ai négligé mille occasions de tremper ma plume dans le goudron et dans le suif, quand je n'avais pour cela qu'à étendre la main ; en un mot, que j'ai employé la couleur locale avec une réserve et une propreté, devenues rares en littérature.

Ensuite ma tempête sera loin d'être, suivant l'usage, un hors-d'œuvre, une superfétation dans mon récit; elle en sera au contraire une des parties les plus intégrantes, et, je l'espère, un des faits les plus dramatiques; — sans quoi je proteste que je m'en serais passé le mieux du monde.

Enfin, elle aura l'avantage d'être une pure et simple tempête, telle que j'en ai vu, et non point telle que j'en ai lu; — ce qui lui don-

neta un caractère étotièli ment neuf, et la rendra, en quelque sorte, instructive pour le plus grand nombre. Ainsi, par exemple, vous remarquerez que je la laisse arriver au point du jour, tandis que, jusqu'à présent, toutes les tempêtes avaient été enveloppées des ombres de la nuit ; j'en retranche encore les montagnes d'eau et autres agréments de la sorte, plus ou moins empruntés à cette fameuse tempête du premier livre de l'Enéide, créée et mise au monde par Virgile, ce loup marin delà cour d'Auguste, qui mourut, comme on sait, d'un mal de cœur, en allant par mer à Naples.

.le préviens même, avec toute la candeur dont je suis capable, que j'espère sauver tous mes héros du naufrage, et que la seule chose pour laquelle je vous permette de trembler avec moi, c'est cette vertu de madame Bergerac, que pourtant je désirerais

bien voir triompher, dans l'intérêt de la morale et pour le repos de mon capitaine.

Le tableau [que présenta le pont du Magnifique, au lever du jour, eut deux aspects distincts, en raison de la diversité des personnages. D'un côté, c'étaient les passagers ; de] l'autre , les hommes composant l'équipage. Commençons par examiner l'équipage.

Figurez-vous des acteurs prêts à entrer en scène, avant le lever du rideau, à cette différence près, que les acteurs ne feront que jouer des rôles, simuler des périls et singer des passions, tandis que les marins du Magnifique vont être les personnages réels du drame qui se prépare, et au milieu duquel leur propre vie sera véritablement en jeu.

L'homme qui dominait les autres, comme

si sa taille eût été grandie de toute l'importance de son rôle, c'était Bergerac.

Debout sur son banc de quart, près du timonier, entouré de son second et de ses maîtres d'équipage, prêts à transmettre ses commandements aux matelots ou à les exécuter eux-mêmes, s'il le fallait, le capitaine tenait d'une main sa lunette ouverte, et de l'autre son porte-voix.

Bergerac était superbe ainsi; on reconnaissait le marin le plus renommé de la rade de Nantes par son intrépidité, et l'homme qui allait défendre à la fois son navire, sa femme et la vie de trente voyageurs.

Tous les matelots, rangés à leur poste, avaient les yeux fixés sur lui.

On devinait, à leur immobilité attentive, qu'ils s'élanceraient au moindre geste, sans observation, sans examen.

C'était la Force attendant les ordres de la Science, le Bras prêt à obéir à la Tête.

Aucune parole ne se faisait encore entendre, et le vent seul élevait sa voix rugissante au milieu du silence général.

L'arrivée successive des passagers interrompit ce silence avant les ordres du capitaine; et ce fut alors que, le bouffon se mêlant tout à coup au terrible, la dunette devint le théâtre d'une confusion et d'une cacophonie, qui ne peuvent se rendre que par le mot barbare, mais expressif, inscrit en tête de ce chapitre.

M. d'Argentières parut le premier sur la scène, et son entrée ne fut pas moins périlleuse pour lui-même que divertissante pour les autres.

Au moment où il montrait, hors de l'es-

calier, sa tète coilïée d'un foulard jaune posé sur une coiffe blanche, et son corps flottant dans un pet-en-1'air à ramages croisé sur un caleçon de flanelle ; un'coup de tangage, en relevant brusquement lanière du navire, accéléra la marche tremblante du négociant, et lui fit faire une cabriole extrêmement pittoresque, qui le précipita jusqu'au bas de la dunette.

Arrivé là, il fut relevé par un matelot, et il parut d'abord tout surpris de se retrouver vivant; puis il se cramponna au mât d'artimon avec l'obstination effarée d'un homme qui saisit sa dernière planche de salut.

— Ah! mon Dieu! s'écria-t-il, est-ce que nous n'avons pas sombré ?

— Pas encore, mais ça pourra venir! répondit M. Ledru, avec une froideur qui donna le frisson à M, d'Argentières.

Au même instant, madame d'Argentières apparut

...Dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil...

Elle courut à son mari, se laissa tomber dans ses bras avec un abandon qui fit gémir ce dernier sous le poids, et le couple intéressant poussa un cri impossible à rendre.

Ce cri couvrit le sifflet du maître d'équipage, qui s'en fâcha, et qui se permit d'exhaler son humeur dans un juron des plus énergiques.

— Malheureux! dit madame d'Argentières scandalisée, ne blasphémez pas du moins en ce moment!

Au bout de quelques minutes, le groupe tremblant et criant, formé par les deux époux, fut grossi de leur petite fille, de M. Champlein, de mademoiselle Hyacinthe, des deux Smyrniotes ; et, la peur se niani-

testant d'une façon particulière dans chacun de ces individus, leur réunion offrit un spectacle très-étrange et très-varié.

Les Smyrniotes, combattus par leur terreur réelle et par le désir de justifier de la bravoure qu'ils avaient affichée jusqu'alors, regardaient alternativement les passagers et l'équipage, se demandant de quel côté ils se rangeraient. En attendant, ils faisaient des efforts surnaturels pour conserver leur équilibre, et contrefaisaient, à cette intention, l'attitude à la fois ferme et abandonnée des matelots. Mais les braves gens n'avaient pas le pied plus marin que le cœur, de sorte que l'un leur manquait aussi souvent que l'autre. Alors c'étaient des oscillations et des exclamations d'autant plus risibles, qu'elles étaient plus péniblement dissimulées : en un mot, les convulsions du mal de mer, cachées sous les agréments du sourire, ii. u

Quand un faux pas les forçait de changer de place, ils feignaient d'aller vers les manœuvres pour aider aux travaux ; et si un cri leur échappait, ils le métamorphosaient en un jurement, qu'ils avaient soin de faire ronfler le plus longtemps possible.

Moins expansifs que M. et madame d'Argentières, et moins dissimulés que les deux Smyrniotes, M. Champlein et mademoiselle Hyacinthe n'étaient pas moins curieux à observer. Ils étaient assis, l'un près de l'autre, sur un banc parallèle aux bastingages, et ils s'y soutenaient mutuellement contre les effroyables secousses du navire.

Ces secousses, du reste, les impressionnaient très-différemment ; leur effet était tout moral sur la modiste, et tout physique sur le célibataire.

Celui-ci (pour appeler les choses par leur nom technique) comptait purement et sim-

LE TO-HU-BO-IIU. JH

plement ses chemises; ce qui Je faisait d'autant plus souffrir, qu'étant à jeun, ses efforts pour se soulager le cœur étaient aussi inutiles que convulsifs. On aurait pu compter, par ses gémissements douloureux, les coups de tangage ou de roulis que la mer donnait au Magnifique. L'infortuné mourait et renaissait de minute en minute.

Sa voisine, moins agonisante que lui, mais convaincue que sa dernière heure était arrivée, et que chaque vague pouvait la précipiter dans l'autre monde, se sentait saisie d'un accès de religion extraordinaire et d'une terreur chrétienne véritablement édifiante. Accablée du remords de ses nombreux péchés, elle tenait à s'en laver promptement la conscience par des aveux sincères et une fervente contrition; elle voulait se confesser à toute force ; et, n'ayant point de prêtre sous la main, elle s'adressait à M. Chain-

plein, comme Bayard mourant à son écuyer; avec cette différence, que les fautes de la jolie émigrée de la rue Vivienne étaient d'une autre nature que celles du chevalier sans peur et sans reproche, et que leur énumération ne pouvait être aussi indifférente au célibataire amoureux, que la confession de Bayard le fut à son serviteur.

M. Champlein avait beau fermer l'oreille aux intempestives et obstinées confidences de la modiste, il fallait bien qu'il en entendît quelque chose; et le peu qu'il entendait était aussi propre à le mortifier, qu'il eût été fait pour égayer tout autre.

Mademoiselle Hyacinthe avait jusqu'alors posé devant lui comme la vertu la plus sévère, la plus intacte réputation de la lingerie ancienne et moderne ; et la résistance intéressée qu'elle lui opposait depuis un

mois lui avait semblé la preuve de cette rare et honorable intégrité.

Or, en ce moment critique, il acquérait la certitude la plus contraire et la plus désolante. Chaque aveu de la demoiselle lui enlevait une illusion, en grossissant d'un chiffre la liste interminable des péchés très-peu véniels qu'elle avait commis , et des complices qui l'avaient aidée à les commettre.

Aussi, quand elle lui demanda l'absolution du tout, il oublia sa souffrance pour l'envoyer au diable; de sorte que la pauvre pécheresse, croyant entendre l'anathème du jugement de Dieu, se laissa tomber à genoux, les cheveux au vent, les maius pendantes et les yeux en pleurs,— comme la Madeleine de Canova!....

Cependant le vent rugissait avec plus de rage; la mer se débattait avec une furie

croissante; les cordages et les poulies, les voiles et les manœuvres se heurtaient et craquaient de plus belle; le capitaine hélait à perdre haleine , à travers son porte-voix; les maîtres d'équipage s'épuisaient à crier et à siffler; les matelots juraient et sacraient à J'envi ; M. et madame d'Argentières s'embrassaient avec une tendresse et des soupirs toujours nouveaux; et, au-dessus de ce concert parfait, s'élevait, comme un son de fifre dans une symphonie, une petite voix aigre et infatigable, criant sur une gamme ascendante:Pa...a...pa...a!m...a...a...m...an! et puis m. ..a.. .a. ..m. ..an! pa...a...p...a...a ! jusqu'à extinction de forces.

Vous avez reconnu mademoiselle d'Argentières.

Mais au milieu de tout cela, que devenaient d'Harcourt et madame Bergerac?

Accourus sur la dunette comme les au-

1res, mais dans un état plus convenable et plus calme, ils s'étaient rapprochés par un instinct commun; et, sans s'adresser un seul mol, tous deux suivaient du regard les manœuvres et les efforts de l'équipage.

Seulement, toutes les fois que les mouvements du navire faisaient chanceler lu jeune femme, Albert la soutenait de la main et la sentait doucement s'appuyer à lui.

Mais le bonheur que lui faisait éprouver ce passager abandon était troublé par une pensée pleine d'amertume et d'envie, celle de la supériorité, incontestable en ce moment, de Bergerac, de cet homme puissant qui les sauvait tous par sa science et son sang-froid, sans paraître s'occuper d'un seul d'entre eux.

Au bout d'une heure, quand le capitaine vit la tempête arrivée à son intensité la plus

terrible , et qu'il fut sûr désormais de la vaincre , il songea à considérer ce qui se passait autour de lui sur la dunette.

Le spectacle confus et désordonné qu'elle avait d'abord offert était devenu un peu plus calme, sans être moins pitoyable.

Il tombait une pluie fine et pénétrante, fouettée par le vent, et augmentée de la poussière humide et salée qui rejaillissait des vagues, sous le sillage impétueux du navire.

Ce fut avec une compassion mêlée de quelque humeur que Bergerac vit ses passagers exposés, sans abri, et presque sans vêtements, aux outrages de l'air, pendant qu'ils pouvaient si facilement s'en garantir en demeurant dans leurs chambres.

Il y avait une sorte d'ingratitude à compromettre ainsi, volontairement et naïve-

nient, leur santé, — au moment même où l'on se dévouait pour les défendre.

Le capitaine osa leur en faire l'observation, en les engageant à rentier sous la dunette.

Il n'aurait pas été plus mal venu, s'il les eût invités à se jeter au fond de la mer.

Ces braves gens, — comme il arrive toujours à ceux qui se trouvent dans cette position, sans en apprécier les circonstances , — s'imaginaient qu'il était plus rassurant pour eux de voir la tempête; et ils eussent cru , enfermés sous le pont du navire, que chaque vague les aurait submergés, comme des chats qu'on jette à l'eau dans le même sac.

Il fallut donc les laisser essuyer le vent et la pluie, quoiqu'ils fussent déjà trempés jusqu'aux os.

Madame Bergerac seule dut obéir à son mari, en descendant au petit salon; et d'Harcourt ne manqua pas de l'y rejoindre, aussitôt qu'il put le faire sans être remarqué.

XVF

Cn double fccmpclc.

Madame Bergerac était assise sur le divan, à Ja même place où l'artiste avait fait son portrait.

Quoiqu'elle eût compris tout ce qu'il y avait de raison et de véritable amitié dans

l'ordre que le capitaine lui avait donné de descendre, la solitude où elle se trouvait, et le jour encore douteux qui régnait autour d'elle, ajoutaient à ses craintes un sentiment de tristesse et de malaise indéfinissable, et elle sentait un vague besoin de s'épancher, lorsque Albert arriva doucement près d'elle.

A cet aspect inattendu, le premier mouvement de la jeune femme fut de la joie, le second fut de la peur.

Une voix intérieure lui rappela que d'Harcourt était plus terrible pour elle que la tempête, et elle se leva pour se diriger vers sa chambre, mais Albert l'arrêta, en lui disant d'une voix suppliante :

— Est-ce que vous ne voulez pas des consolations que je vous apporte, madame?

Elle resta.

Le jeune homme s'assit près d'elle, et ils parlèrent d'abord de la tempête, des dangers qu'ils couraient, elc . ; mais ce n'était pas pour cela que d'Harcourt était venu.

Enflammé depuis quelque temps par ses propres déclarations, comme ces menteurs qui finisseut par croire ce qu'ils affirment, excité de plus par des obstacles auxquels il était peu accoutumé, et spécialement par l'inutilité des efforts qu'il avait faits depuis trois jours pour surprendre madame Bergerac sans son mari, il venait d'oublier tous les périls dont l'ouragan le menaçait comme les autres, pour n'y voir que l'occasion attendue par lui avec tant d'impatience; et il avait résolu d'en profiter à tout prix, de peur quelle ue se représentât plus, — décision aussi courageuse que logique assurément.

En moins de cinq minutes, il arriva donc, par une transition habile, à parler à la jeune femme du seul objet qui l'avait amené près d'elle... de son amour.

Madame Bergerac parut saisie, au premier mot, d'une nouvelle épouvante mêlée de remords. Mais Albert, qui connaissait parfaitement son côté faible, et qui savait que son imagination était le chemin de son cœur, lui jeta heureusement quelques-unes de ces paroles retentissantes dont il avait plus d'une fois éprouvé sur elle l'effet infaillible.

Madame Bergerac se laissa enivrer par cette espèce de philtre sentimental, qui endormait ses remords, sans attaquer ouvertement l'honneur délicat qui les avait fait naître. La poétique et glorieuse originalité de sa position lui en cacha les dangers réels;

LA UOUBLE TEMPÊTE. J23

et, continuant, dans sa tête exaltée, le roman dont elle rêvait chaque jour un nouveau chapitre, elle ne put se défendre d'un sentiment de vanité et d'admiration plus vif que jamais, en voyant ce jeune homme déjà si grand et si héroïque pour elle, venir s'asseoir tranquillement à ses côtés, dans la tempête, la contempler avec bonheur au milieu des éléments déchaînés, et lui parler d'amour, quand la mort planait au-dessus d'eux.

Il n'en fallait certes pas tant pour donner le délire à une tête plus forte que la sienne.

— Ah ! madame! s'écria Thorigny, aussitôt qu'il la jugea assez charmée pour l'entendre, combien je bénis cette tempête qui me procure enfin le bonheur de vous voir et de vous parler sans témoins; et que je voudrais

acheter à ce prix et à cette condition tous les instants de ma vie !

— Ce serait les payer bien cher, monsieur! répondit la jeune femme, en jetant un regard alarmé sur les ondes bouillonnantes, qui s'élevaient jusqu'aux fenêtres de l'arcasse.

— Oui, si je voyais le péril, reprit d'Harcourt, mais je ne vois que vous seule! Peu m'importe que l'orage me dérobe le ciel et le jour, quand vos yeux brillent devant moi! Peu m'importe que les vents et les flots rugissent à mon oreille, quand je m'enivre du son de votre voix adorée ! Peu m'importe que la nature entière se bouleverse et retombe dans le chaos, quand j'ai votre beauté à contempler à deux genoux ! Peu m'importe enfin que la foudre m'écrase, ou que la mer m'engloutisse, pourvu que ce soit près de

■vous, à vos pieds, pourvu que mon dernier regard rencontre le vôtre, pourvu que mon dernier soupir dise : Je vous aime!

Et, tandis qu'il parlait ainsi, ses yeux enflammés se fixaient sur ceux de madame Bergerac, ses lèvres cherchaient avidement les mains tremblantes de la jeune femme, et celle-ci, doublement agitée par la tempête qui grondait autour d'elle et par celle qui bouleversait son âme, ne savait à laquelle des deux s'abandonner pour mieux échapper à l'autre.

Tantôt l'effroi que lui inspiraient les secousses terribles du navire la portait à se laisser défaillir dans les bras de Thorigny, et tantôt elle ne voyait d'autre moyen de fermer son oreille et son âme aux paroles d'Albert que de se jeter dans l'abîme ouvert par moment sous les fenêtres.

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