II
Dans cette perplexité affreuse, son émotion n'avait plus de contrainte et se trahissait dans toute sa personne. Ses regards erraient autour d'elle sans oser se fixer nulle part. Ses mains, arrachées brusquement de celles du jeune homme, pressaient convulsivement sa propre poitrine, dans laquelle on aurait pu compter les battements précipités de son cœur.
La tempête extérieure vint au secours de la pauvre femme. Une secousse plus épouvantable que les précédentes ébranla le Magnifique avec une telle violence, que tout craqua dans la dunette comme si elle allait se dissoudre, et que d'Harcourt fut obligé de se retenir de toutes ses forces à l'angle d'un meuble pour ne pas rouler sur le parquet.
— Monsieur ! s'écria madame Bergerac
éperdue, et faisant d'inutiles efforts pour gagner l'escalier, monsieur, ramenez-moi sur le pont ! Je ne veux pas mourir ici !...
— Demeurez, madame, demeurez! dit Albert; plus l'ouragan vient d'être furieux, plus tôt il va s'apaiser, sans doute... Laissez à mon amour le soin de calmer vos frayeurs, comme votre seule présence me fait oublier les miennes!... Vous voyez que, déjà, le vent commence à baisser.
Mais cela était si peu vrai, que lui-même avait peine à raffermir sa voix et à se maintenir en équilibre.
Madame Bergerac insistait toujours pour remonter; il la retint encore...
— Ne me quittez pas, de grâce, reprit-il, ne me quittez pas, ou je meurs, madame !
228 YOYAGE D'UN LION.
Vous savez de quoi mon amour est capable; ne le mettez pas à une nouvelle épreuve ! Ne m'enlevez pas le seul espoir qui m'attache à l'existence; demeurez, si vous voulez que. je vive, si vous avez quelque pitié de moi, si vous m'aimez un peu !...
Madame Bergerac s'était arrêtée, indécise et palpitante, n'osant ni faire un pas, quoiqu'elle fût sur la première marche de l'escalier, ni regarder Albert, quoiqu'elle lui eût abandonné sa main.
Tous deux sentaient combien ce moment était terrible et décisif.
Si la jeune femme montait, elle avait vaincu ; si elle restait, d'Harcourt était vainqueur.
Pendant que l'une était en proie à cette
hésitation suprême, et l'autre à cette attente de la vie ou de la mort, un effroyable coup de tangage fit chanceler tout le navire; la porte qui fermait le haut de l'escalier fut secouée par une main violente,... et madame Bergerac tomba défaillante dans les bras d'Albert Thorigny...
€a Jfcmmc rt \c Itatiirr.
Le capitaine, cjui était resté sur son banc de quart, et qui ne l'avait point quitté depuis une heure, n'avait pas remarqué la disparition d'Albert au moment où celui-ci s'était glissé sous la dunette; mais à la longue il s'aperçut qu'il n'était plus parmi les pas-
sagers, et il devina sans peine qu'il avait suivi madame Bergerac.
Le premier mouvement du capitaine fut de descendre tout de suite au petit salon ; mais le Magnifique, dont il dirigeait alors les moindres mouvements, ne pouvait être abandonné plus mal à propos; et d'ailleurs il se souvint de maître Ànspect : c'était le cas d'avoir recours à lui.
Le contre-maître, qui, malgré les travaux multipliés commandés par la circonstance, n'avait point quitté des yeux son capitaine, ne lui fit pas répéter deux fois le signe convenu entre eux.
Au premier mouvement du doigt de Bergerac, il fut installé au poste assigné d'avance.
Pour quiconque en eût deviné la signification terrible, rien n'eût été plus solennel
et plus saisissant à voir que ce geste mystérieux du capitaine et cette démarche non moins mystérieuse du matelot. L'impassibilité stoïque de celui-ci , au milieu du rôle dont il soupçonnait si peu la portée, n'eût pas été le trait le moins frappant d'un pareil tableau.
La surveillance de son honneur ainsi confiée au contre-maître, le capitaine rentra, de ce côté, dans une sécurité suffisante, et il ne songea plus qu'au salut de son navire.
Mais au bout d'un quart d'heure, au moment où Bergerac, saisissant lui-même la roue du gouvernail pour éviter une lame monstrueuse, commandait en même temps une manœuvre de laquelle dépendait le sort du Magnifique, il aperçut tout à coup devant lui maître Anspect, debout, immobile et toujours impassible...
L'aspect d'un fantôme ne produit pas plus de stupeur et de saisissement.
Bergerac sentit tout son sang se retirer vers son cœur; une pâleur mortelle et une sueur glacée couvrirent à la fois son visage; et bientôt l'une et l'autre cédèrent la place à la rougeur la plus enflammée, pendant qu'il écoutait les paroles que le contremaître lui murmurait avec son merveilleux sang-froid...
Pour analyser les mille émotions qui traversèrent, en moins d'une minute, l'âme du capitaine, il faudrait, dans l'ordre moral, la science et l'observation qui font découvrir àj'anatomiste, sur le sujet de ses études, tous les détours du sang et toutes les pulsations des artères.
— Le traître songeait donc à exploiter
l'effroi de la femme devant la tempête pour déshonorer le mari, pendant que ee dernier préservait son indigne vie du naufrage!
Animé d'une juste colère à cette pensée, Bergerac oublia un instant et la tempête, et son navire, et lui-même.
Il quitta la roue du gouvernail avec une brusquerie insensée, pour gagner l'entrée de la dunette; mais, au premier pas qu'il fit, un cri de tout son équipage l'avertit de sa coupable et dangereuse démence.
Le Magnifique, en s'évitant, avait présenté de travers toutes ses voiles h la bourrasque, et il aurait certainement chaviré, si maître Anspcct, qui heureusement ne s'était pas éloigné encore, n'avait eu la présence d'esprit d'arrêter à propos la roue.
Cet avertissement terrible rappela à Ber-
gerac tous ses impérieux devoirs de commandant; et il retourna vivement à son poste.
Mais aussitôt l'idée de sa femme lui revint à l'esprit; et ce l'ut, pendant quelques instants, une lutte impossible à décrire entre le capitaine et le mari, entre l'intérêt de la femme et l'intérêt du navire.
Le malheureux, s'exagérant de plus en plus le péril de l'une et de l'autre, ne savait auquel porter secours, et il était tenté, dans son délire, de les engloutir tous deux à la fois, en faisant sombrer le Magnifique.
Enfin la femme l'emporta.
Bergerac remit le gouvernail aux mains du timonier, sous la garde de M. Ledru, et il retourna vers l'escalier de la dunette.
C'est à ce moment que nous avons quitté M. d'Harcourt et madame Bergerac; et vous jugez s'il était temps pour celle-ci que le capitaine arrivât...
La secousse imprimée à la porte, et dans laquelle la jeune femme n'avait vu peut-être qu'un contre-coup de celle du navire, était produite par l'effort du capitaine pour entrer.
Albert en eut d'abord un vague pressentiment, (iui arrêta court ses transports, et lui glaça toute joie au cœur.
Outre qu'il avait conservé plus de sangfroid que madame Bergerac, il n'avait pas été sans remarquer la surveillance secrète exercée depuis trois jours par le capitaine; et, attribuant nécessairement cette surveil-
lance à quelque soupçon, il avait tout lieu de trembler d'être surpris.
Il ne tarda pas de voir que cette crainte n'était que trop bien fondée.
Un mot terrible, échappé à Bergerac, au moment où la porte s'ouvrait, le fit reconnaître à d'Harcourt avant qu'il l'eût aperçu; et, toutes les jalouses fureurs du capitaine lui étant subitement révélées par ce seul mol, il comprit que, s'il ne disparaissait pas, c'était fait de lui...
Alors, aimant mieux sans doute encourir une mort de son choix, il prit sans réflexion, et plus promptementquela parole, un de ces partis extrêmes que le désespoir inspire dans la position où il se trouvait.
11 courut à l'une des fenêtres du salon,
l'ouvrit au-dessus du gouffre mugissant, s'élança dehors... et disparut...
Madame Bergerac, qui avait rouvert les yeux, n'eut que le temps de pousser un cri, et elle tomba renversée sur le divan.
De sorte que le capitaine, qui entrait au moment où la fenêlre venait de se refermer d'elle-même, se crut encore le jouet d'un rêve, en trouvant dans le salon sa femme seule et sans connaissance!...
31 tti mort!
Bergerac s'empressa de rappeler sa femme à la vie par tous les moyens qui lui vinrent à l'idée.
En reprenant ses esprits et en apercevant
le capitaine debout devant elle, madame n. <o
Bergerac éprouva l'impression d'un malade qui sort d'une léthargie ou d'un délire.
Le romanesque bandeau qu'elle avait sur les yeux tomba comme par enchantement.
Endormie un instant dans l'erreur, elle se réveillait subitement dans la raison.
Tous les devoirs qu'elle avait failli oublier lui apparurent personnifiés en son mari d'une façon si terrible, qu'elle se précipita aux pieds de Bergerac; et, sans se demander s'il savait tout ou s'il ne savait rien, s'il la croyait coupable ou innocente, elle commença par lui avouer le trouble de son âme, et par en implorer le pardon.
— Mon ami! mon maître! s'écriait-elle avec effusion, en arrosant de larmes les mainsdu capitaine, grâce! grâce! j'ai failli vous offenser; mais ma tête seule a été éga-